Oxfam Magasin du monde

Le pouvoir citoyen contre la pauvreté

Commerce équitable Sud-Sud: enjeux et obstacles

Le cas d’Aj Quen, organisation partenaire d’Oxfam au Guatemala

Aj Quen : groupe d’artisans

Aj Quen est une fédération d’artisans composée en grande majorité de veuves et d’orphelins de guerre issus de communautés indigènes mayas. Pour évoquer son identité culturelle, l’organisation a choisi de porter un nom en langue maya : « Aj Quen » qui signifie «Tisser ensemble». Son objectif est de coopérer au développement des groupes d’artisans en les soutenant principalement dans des activités commerciales d’artisanat et dans la diffusion de l’expression ethnique et culturelle. En effet, les artisans attachent une grande importance à la promotion et à la diffusion de leur expression culturelle au travers de l’art textile évoquant l’identité des communautés qu’ils représentent et ce, grâce aux dessins et aux couleurs à valeur symbolique. En outre, Aj Quen leur fournit un soutien technique, éducatif, financier et logistique afin que les producteurs atteignent un niveau d’indépendance sur le long terme.

Aujourd’hui, Aj Quen a 20 ans et compte 793 membres dont 93% sont des femmes. Le commerce équitable au sein de la fédération profite à 4759 personnes de 31 communautés différentes si l’on prend en compte les membres et leur famille [ 1].

Aj Quen et le commerce équitable

Comme Oxfam-Magasins du monde et plus de 300 organisations du Nord et du Sud, Aj Quen est membre de WFTO (World Fair Trade Organisation – Organisation Mondiale du Commerce Equitable). Dans le cadre de la filière intégrée de commerce équitable dans laquelle s’inscrivent les activités d’exportation d’Aj Quen, les dix critères définis au sein de WFTO pour les organisations de commerce équitable doivent être respectés par Aj Quen et ses partenaires commerciaux [ 2] . Cela implique notamment les obligations suivantes : garantir un prix juste fixé avec ou par les producteurs, opérer un préfinancement des commandes, garantir un environnement de travail sain et sûr pour les producteurs, etc. [ 3]

Aj Quen bénéficie de soutiens divers, au Guatemala et à l’étranger. La fédération coopère avec Oxfam-Solidarité, les organisations de commerce équitable Oxfam-Magasins du monde et CTM Altromercato en Italie, AGexport (Association guatémaltèque d’exportation), les pouvoirs locaux, le Ministère guatémaltèque de l’Economie, le Réseau d’Economie Solidaire en Amérique Latine, le Réseau Alternatif d’Echange Solidaire et l’INGUAT, l’Institut Guatémaltèque du Tourisme. Ces structures soutiennent Aj Quen de différentes manières : prêt de terrains, aide à l’ouverture du magasin, promotion du commerce équitable sur les foires commerciales, achat de matières premières, formations (leadership, gestion des déchets, échanges d’expériences entre les groupe,…), etc. On observe aussi des avancées dans la promotion du commerce équitable national, comme par exemple au travers du plan stratégique du Ministère de l’Economie ou encore le soutien du Président Álvaro Colom aux petits producteurs. Il est évidemment important que ces efforts perdurent dans le temps. [ 4]

Vendre au Sud : pourquoi ?

Dépasser les limites du commerce équitable Nord-Sud

Pour Aj Quen, le commerce équitable ne se limite pas à l’exportation de produits vers les pays du Nord. Un effort important est réalisé par l’organisation pour vendre sur le marché local. Pourquoi ?

Dans son rapport intitulé « le Commerce Equitable Sud-Sud », la Coopération Technique Belge (CTB) dévoile que « malgré les apports indéniables du commerce équitable Nord-Sud, des effets pervers et dangers sont apparus »[ 5]. L’exportation massive incite les importateurs à faire appel à de grosses structures plutôt qu’aux producteurs les plus fragiles. Par ces exportations, les acteurs au Sud se retrouvent davantage dépendants des protagonistes du Nord qui fixent les règles en fonction de leurs priorités. Enfin, citons également les problèmes de communication qui peuvent subsister et les dégâts ou retard liés au transport. Par ailleurs, la crise économique mondiale a eu un impact direct sur les ventes des produits issus du commerce équitable au Nord, mais également sur les populations du Sud qui ont vu la quantité des commandes diminuer. Telles sont les conséquences d’un monde de plus en plus interdépendant. Développer un commerce équitable Sud-Sud pallierait à certaines dérives du commerce équitable Nord-Sud et rendrait les producteurs des pays du Sud moins dépendants.

Avantages du commerce équitable Sud-Sud [ 6]

Un commerce équitable Sud-Sud est source de divers avantages. En effet, cette nouvelle forme d’échange ouvre la porte vers de nouveaux débouchés commerciaux au Sud et les populations sont plus aptes à éviter des effets non désirés de crises externes. Au niveau local, ce commerce dynamise et valorise l’économie des marchés ainsi que la diversité culturelle. Enfin, l’impact écologique est moindre et le commerce équitable peut contribuer à sensibiliser les citoyens du Sud aux enjeux de la solidarité.

Nouveaux débouchés

Premièrement, en se tournant vers le marché local, les pays du Sud comblent le manque de débouchés commerciaux au Nord. Le Guatemala est un pays où la pauvreté est élevée et la distribution des revenus est inégalitaire. Les plus riches, qui représentent 20% de la population, consomment 51% du PIB. Il est toutefois nécessaire de souligner qu’environ 51% de la population vit avec moins de $2 par jour et 15% avec moins de $1 par jour[ 7]. Heureusement, ce pays a un potentiel de croissance économique non négligeable grâce, entre autres, au tourisme qui représente un secteur important dans le pays. [ 8]

En visant les personnes les plus aisées et les touristes, le commerce équitable au Guatemala a un potentiel de développement non négligeable. En effet, les prix du commerce équitable sont accessibles aux couches aisées de la population guatémaltèque et aux touristes. Qui plus est, ces segments se verront conscientisés par les valeurs véhiculées par le commerce équitable en achetant un produit et pourront agir davantage en connaissance de cause.

Etre moins dépendants

Deuxièmement, l’augmentation des prix à l’importation (liée entre autres aux crises et à la flambée des prix du pétrole) a une conséquence directe sur le pouvoir d’achat de la population. Le problème est que le FMI et la Banque Mondiale encouragent la libéralisation des marchés et la diminution des subsides aux petits producteurs, afin que les Etats se centrent davantage sur l’exportation dans le but de rembourser leur dette. En proposant des relations commerciales dans le cadre d’un circuit court, un plus grand accès des produits de commerce équitable aux marchés locaux permettrait aux pays du Sud d’être moins dépendants de l’économie globalisée.

Opérer ses propres choix

Troisièmement, étant donné que le commerce équitable Sud-Sud implique plus directement les acteurs locaux au travers d’une vente directe, ils se retrouvent davantage motivés à produire et à vendre pour eux. Ainsi, le commerce équitable Sud-Sud stimulerait les populations locales à s’engager dans les décisions qui les concernent en participant plus activement à la vie politique de leur communauté pour répondre à leurs besoins. De plus, en accédant aux marchés locaux, le producteur est plus proche du consommateur. Il connaît mieux le marché local que ceux où ses produits sont exportés. Qui plus est, dans un circuit court, il est plus facile de fixer un prix juste avec les acteurs directement concernés par les coûts de production et la chaine de commercialisation est d’autant plus transparente.

Agir plus écologiquement

Enfin, en développant localement le commerce équitable, la logistique s’en trouve simplifiée. On éviterait ainsi quelques voyages en bateaux ou par avion. Aussi, afin de réduire l’impact écologique, il s’agit de recourir à une production moins polluante comme Aj Quen le fait déjà en utilisant des colorants sans métaux lourds pour teindre le coton. Toutefois, il est nécessaire de continuer à stimuler les efforts visant à limiter l’impact environnemental des activités d’Aj Quen (gestion des déchets, des transports…).

Vendre au Sud : les enjeux

La concurrence

En 2008, l’augmentation des prix et la diminution des ventes extérieures ont aggravé les difficultés rencontrées par les plus pauvres. Le secteur de l’artisanat équitable est plus touché par la crise que le secteur des produits alimentaires, dans la mesure où les produits d’artisanat apparaissent plus facilement comme des accessoires d’utilité secondaire. De plus, Aj Quen doit également faire face à la concurrence ardue des produits chinois importés qui se disent « made in Guatemala » et qui sont vendus à très bas prix aux touristes étrangers. D’où la nécessité de promouvoir les valeurs du commerce équitable lors de la vente des produits artisanaux d’Aj Quen au Guatemala afin de différencier ces produits.

Le financement

Au niveau des subventions, Aj Quen est actuellement financé par différents organismes, dont Oxfam-Solidarité. Les fonds propres actuels de l’organisation étant insuffisants, l’organisation devrait dépendre encore un moment de l’aide étrangère.

La distribution

En ce qui concerne les canaux de distribution, Aj Quen ne possède qu’un seul magasin à Chimaltenango au Guatemala mais a bien l’intention d’en inaugurer deux autres dans les villes à forte affluence que sont Antigua et Panajachel [ 9]. Cependant, les acheteurs potentiels ne sont pas au courant de ce qu’est le commerce équitable. Ils ne réalisent pas nécessairement que les travailleurs et l’environnement sont souvent surexploités pour produire les biens qu’ils consomment. D’où la nécessité de fixer comme premier objectif, pour les acteurs publiques comme le gouvernement ou l’INGUAT (Institut Guatémaltèque du Tourisme), la sensibilisation aux pratiques équitables.

La consommation

La majorité pense que le commerce équitable est mis en place afin de créer de l’emploi pour faire face à la pauvreté. Ils sont prêts à soutenir une cause sociale mais sans en payer le prix. C’est pourquoi, l’expansion massive du commerce équitable au Sud est impensable avec des prix élevés étant donné la proportion de consommateurs pauvres. Pour promouvoir de tels produits, il faut viser la classe moyenne et aisée ainsi que les touristes, nationaux et étrangers. La stratégie à utiliser est une stratégie de valeur ajoutée : les valeurs économique, sociale et environnementale que possèdent les produits du commerce équitable doivent être communiquées clairement aux consommateurs. De plus, ils doivent proposer des prix attractifs, plus ou moins équivalents aux produits sur le marché traditionnel. [ 10]

Quid du commerce équitable Nord-Sud alors ?

Le commerce équitable Nord-Sud et le commerce équitable Sud-Sud ont bien sûr des points communs tels que le respect des petits producteurs, l’amélioration des conditions de vie, … En fait, la seule différence se situe au niveau des marchés visés.

Pris dans sa globalité, le commerce équitable ne représente qu’un pourcentage infime du commerce mondial. Afin de répondre aux besoins des producteurs et de leurs communautés, toute forme de commerce équitable doit donc être encouragée. Il ne s’agit pas de supprimer le commerce équitable Nord-Sud mais bien de le compléter par un commerce équitable Sud-Sud, afin de permettre le développement des communautés rurales du Guatemala.

Valeur ajoutée du commerce équitable au Guatemala

Le commerce équitable au Guatemala a un potentiel important. Il permettrait de donner une plus grande place à la justice dans les échanges commerciaux. A long terme, la pratique du commerce équitable Sud-Sud devrait augmenter l’offre de produits issus de ce commerce aux populations du Sud tout en contribuant à préserver le patrimoine naturel et culturel. Pour ce faire, la notoriété du commerce équitable doit se renforcer dans ces régions. L’idéal serait que les produits équitables soient perçus comme des produits de qualité, porteurs de valeurs sociales et environnementales.

Conclusion et perspectives

Le commerce équitable Sud-Sud est une alternative encore peu connue et vise une niche spécifique des marchés du Sud. Toutefois, ce commerce plus direct est une stratégie permettant d’augmenter les revenus des producteurs d’Aj Quen et par conséquent, d’améliorer leurs conditions de vie. Cette fédération d’artisans vend actuellement 20% de ses ventes totales sur le marché local. Idéalement, par sa croissance, ce nouveau commerce permettrait un développement intégral de la société visée, répondant aux attentes de la population à la recherche de nouvelles formes d’échanges économiques ne profitant pas uniquement aux riches. En outre, il offre d’excellentes conditions de coopération, de réciprocité et d’entreprenariat. Il permet aussi un plus grand respect de l’environnement, une revalorisation du travail et le développement de relations sociales plus harmonieuses. Il rend également les populations locales plus actives au niveau social et politique. De cette manière, ce commerce contribue à dépasser leurs problèmes [ 11] actuels en relocalisant l’économie [ 12]  et en incluant les plus marginalisés.

Cependant, il implique un changement dans les modes de consommation, d’où la nécessité prioritaire de promotion et de sensibilisation au commerce équitable afin que les consommateurs obtiennent davantage d’informations sur le sujet.

Laurie Edelberg

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2 commentaires sur “Commerce équitable Sud-Sud: enjeux et obstacles

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  2. Intéressante analyse. Quelques questions :

    - Sauriez-vous où trouver plus d’information sur le développement actuel de politiques favorables au commerce équitable au Guatemala ?

    - Avez-vous eu accès à l’ouvrage « Situación actual de los mercados justos en Guatemala » édité par le PNUD en 2006 ? Savez-vous s’il y a eu une suite à ss recommandations ? Je peux vous le faire parvenir.

    - J’aimerais savoir où trouver la publication à laquelle se réfère vos notes.

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Oxfam-Solidarité, Informe narrativo 2009 – Programa país Objetivo específico 2, Bruxelles, rapport intermédiaire 2009, p.3
Les 10 critères peuvent être consultés sur le site de WFTO : www.wfto.com
Comisión Interinstitucional de Comercio Justo, Plan Estratégico 2009-2013 para impulsar el Comercio Justo y la Economía Solidaria, Guatemala, Eva Sazo de Méndez, 2009, p. 26
Oxfam-Solidarité, op.cit., p.7
Bailly O., Poos S., Le Commerce équitable Sud-Sud, Bruxelles, CTB Agence Belge de Développement, juin 2010, p.8
Le contenu de cette section est largement inspiré de l’ouvrage de Bailly O., Poos S., op.cit., pp.14-17
U.S DEPARTMENT OF STATE, Site du Ministère Américain des Affaires de l’Hémisphère Sud, adresse URL : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2045.htm [page consultée le 1er juillet 2010].
THE WORLD BANK, Site de la banque mondiale, adresse URL : http://www.banquemondiale.org/ [page consultée le 1er juillet 2010].
Ces 3 villes se situent au Sud Ouest du Guatemala, dans la partie moderne et coloniale du pays. Ces villes sont réputées touristiques, spécialement Antigua, une des plus touristiques du pays [si pas la plus touristique].
Cette section et les suivantes sont inspirées de COTERA FRETEL, A., et al., Comercio Justo Sur-Sur: Problemas y potencialidades para el desarrollo del comercio justo en la Comunidad Andina de Naciones, Pérou, Grupo Red de Economía Solidaria del Perú [GRESP], 2009, 174 p.
Comisión Interinstitucional de Comercio Justo, op.cit., p. 38
Bailly O., Poos S., op. cit., p.33
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