L’agriculture au féminin : une question de reconnaissance

Oxfam et d’autres ONG rappellent régulièrement le paradoxe suivant : ¾ des malnutris dans le monde sont eux-mêmes issus de zones rurales et vivent de l’agriculture. Les plus touchés sont des femmes et des enfants. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), les femmes produisent 60 à 80 % des aliments dans les pays du Sud et sont responsables de la moitié de la production alimentaire mondiale.

Importance de la main d’œuvre féminine en milieu rural en Afrique

Dans beaucoup de pays africains, les femmes représentent :

  • 60 à 80% de la main d’œuvre produisant l’alimentation destinée à la consommation des ménages et à la vente ;
  • 100% de la transformation des produits alimentaires de base ;
  • 90% de l’approvisionnement des ménages en eau et en combustible ;
  • 80% de l’entreposage et du transport des denrées alimentaires des fermes dans les villages ;
  • 90% du sarclage et désherbage ;
  • 60% de la récolte et de la commercialisation.

Ces chiffres soulignent l’importance des femmes dans l’agriculture.

Source : Fonds international de développement agraire, cité par la FAO in Genre, clé pour le développement et la sécurité alimentaire, Rome, 1998, p. 24 (in Isabel Yépez del Castillo, Hélène Ryckmans et Sophie Charlier).

La reconnaissance des femmes comme force productive dans l’agriculture remet en question leur rôle social culturellement construit (place de la femme par rapport à celle de l’homme). Cela touche également des questions économiques. Nous verrons au sein de cette analyse que leur non reconnaissance au niveau des cadres légaux a des conséquences financières pour celles-ci. Les inégalités se retrouvent également au niveau de l’accès à la terre et aux autres ressources productives.

Femme en agriculture : un travail sans reconnaissance

Comme le souligne l’ONG « Le Monde selon les femmes [ 1] » sur base d’un rapport de la FAO (mars 2011), les femmes exercent un rôle direct et fondamental dans la sécurité alimentaire de la famille. Leur rôle est multiple et va de la production, la transformation, la commercialisation à la distribution des aliments au sein de la famille.

Les femmes détiennent une connaissance approfondie des processus de production vivrière et des manières de gérer la terre. A titre d’exemple, une étude brésilienne [ 2] montre que les femmes sont capables de décrire avec précision la manière de cultiver, fournissant aux chercheurs les détails techniques de cultures vivrières (aubergine, concombre, manioc, chou, oignon, arbres fruitiers, plantes médicinales). Mais cette connaissance est rarement reconnue.

Au-delà de la culture vivrière, l’approvisionnement en eau, la préparation des repas (de ce fait, elles sont responsables de l’équilibre alimentaire), la connaissance des plantes médicinales, la conservation des semences sont également de leur responsabilité.

Ces différents rôles imbriquent tant les espaces privés que publics. Les activités privées ne sont pourtant pas prises en compte dans le calcul du temps dédié au travail, même si celles-ci peuvent également générer des revenus (vente de plantes médicinales par exemple) ou participer activement au bon développement de la production agricole (sélection et conservation des semences). La femme est également confinée socialement dans son rôle de reproduction de force de travail (fils et filles) et pas dans son rôle de productrice (travail aux champs, travail domestique).

Pour quel prix ?

Nous venons de décrire la place prépondérante des femmes dans l’agriculture au Sud. Comme le dit l’adage populaire, tout travail mérite salaire. Or, c’est bien ici que le bât blesse. En Amérique Latine, l’apport des femmes à la production agricole est encore trop souvent non comptabilisé, non valorisé et/ou relevant du secteur informel. Par contre en Afrique, elles ont leurs propres cultures ou petits commerces.

Ceci dit, l’activité de production appartient principalement aux hommes : elle est de sa responsabilité et de son obligation. Le fait que le travail de la femme ne soit pas reconnu sous-entend qu’il n’est pas générateur de valeur économique et sociale ; réaffirmant ainsi la tradition de la division sexuelle du travail.

Réalité brésilienne

Une étude du PNAD (Recherche Nationale par Echantillon de Domiciliation) de 1997 révèle que les femmes occupées dans les activités agricoles représentent 20,1% de la population économiquement active féminine. De ce total, 39% sont catégorisées comme travailleuses non-remunérées et 41,8 % comme travailleuses dans la production de consommation propre. Ce qui signifie que 81% des femmes impliquées dans des activités agricoles ne perçoivent pas de compensation financière de quelque type que se soit pour leur travail. Le pourcentage d’hommes dans la même situation est d’à peine 26,3%.

Source : cité in Albuquerque de Melo, L. ; Injustiças de Gênero : O trabalho da mulher na agricultura familiar, 2002.

La non-reconnaissance du travail de la femme rend difficile sa participation aux activités rémunérées, qui « naturellement » sont adressées aux producteurs masculins. Toutes proportions gardées, il en est de même en Europe. Le service statistique du Ministère français de l’agriculture (Agreste), cité par la Confédération Paysanne , indiquait qu’en 2003, 290.000 femmes et 590.000 hommes étaient actifs dans les exploitations professionnelles françaises. La répartition des différents statuts illustre bien que les femmes se retrouvent dans un statut d’aidante.

  • 37 % des femmes sont chefs d’exploitation ou co-exploitantes et 14 % sont salariées.
  • 40 % ont le statut de «conjointe non salariée ».

Ces dernières ont des droits bien plus limités au moment de la cessation de l’activité professionnelle et également sur le montant des retraites. D’après les chiffres de la Mutualité sociale agricole [ 3] , le montant moyen des retraites allouées aux hommes est de 31 % supérieur à celui des femmes. La Confédération Paysanne met également en évidence que deux fois plus de femmes que d’hommes ne bénéficient que du «minimum vieillesse » [ 4]. Par ailleurs, le montant de ce minimum est encore plus bas (-20 % environ) pour les femmes, puisqu’elles ne le perçoivent, le plus souvent, qu’en tant que 2ème actif de l’exploitation.

Impact de genre dans un programme d’aide après une sécheresse – Brésil

En 1998 suite à une sécheresse dans le nord-ouest brésilien, le Programme d’aide d’urgence n’a pris en compte que les hommes pour verser des indemnités, les femmes n’étant pas considérées comme des acteurs économiques à part entière. Les deux critères pour bénéficier du programme (occupation principale de production rurale/chef de famille) écartent de facto les femmes. D’une part, elles ne sont pas considérées comme des productrices de biens agricoles ; d’autre part les rôles sociaux sont culturellement construits et détenus par les hommes. L’utilisation de ce type de critères au sein du Programme d’urgence perpétue une inégalité sociale entre hommes et femmes : elles ne peuvent être considérées comme bénéficiaires directe de ce programme d’aide.

Source : Lígia Albuquerque de Melo, présentation en 2002 lors de la rencontre des associations brésiliennes d’études de population d’Ouro Preto intitulée « Injustiças de Gênero : o trabalho de mulher na agriculture familiar ».

Perceptions différentes de l’agriculture en fonction du sexe

L’accès à la terre et aux autres ressources productives (outils agricoles, charrettes, intrants, etc.) représente une difficulté majeure pour les paysans en général, mais plus encore pour les femmes. Elles subissent en effet une double discrimination. Comme le fait remarquer Sophie Charlier [ 5],

les droits fonciers des femmes sont moins solides que ceux des hommes, en particulier en Afrique.

Cela est dû au fait que les pratiques agricoles sont liées aux rôles sociaux (les hommes à la production pour la commercialisation ; les femmes à la production pour la consommation directe). Mais c’est surtout dû au lien famille-terre. L’accès à la terre se réalise soit par le biais de l’héritage soit par l’économique (achat de terre). Les femmes héritent moins de la terre que les hommes car la terre doit rester dans la famille et le mariage fait passer les terre dans la famille du mari (ce lien terre-famille est encore présent chez nous aussi…).

De plus, de par ces rôles différents dans l’usage qu’ils font de la terre, les femmes et les hommes perçoivent les questions économiques et sociales différemment. Prenons l’exemple de l’introduction de l’agriculture intensive. Pour les femmes, responsables des activités vivrières, des plantes médicinales, des semences, de la biodiversité, l’agriculture intensive menace directement l’environnement (utilisation d’engrais chimiques, déforestation, destruction des écosystèmes ou encore surexploitation des ressources en eau). Par contre pour les hommes, responsables des activités fortement commercialisables, l’agriculture intensive représente une possibilité d’augmentation de revenu par l’augmentation du rendement. Il faut savoir que [ 6]

là où la culture de rente à grande échelle a été introduite, ce sont généralement les hommes qui s’en chargent, surtout si elle est très mécanisée, alors que les femmes se chargent de plus en plus de la production alimentaire familiale et de la culture de rapport à petite échelle, à l’aide de technologies rudimentaires. Dans les plantations, par contre, les femmes représentent une large proportion de la main-d’œuvre agricole.

Hommes et femmes de Kakawani village, Tikamgarh, travaillent ensemble au creusement d'un canal de 1 km de long dans le sol sec pour capter le plus d'eau de pluie possible pendant la mousson.

Conclusions

Le parcours que nous venons d’effectuer soulève des questions concernant le travail contre une rémunération. Les hommes valorisent leur travail agricole par un salaire, tandis que le travail agricole des femmes n’est pas ou très peu valorisé par un salaire. Par contre, il l’est par le fait d’apporter sur la table les richesses de la diversité. Quel devrait être le type de valorisation du travail des uns et des autres ? Est-ce que les femmes devraient prétendre à un salaire, leur permettant une reconnaissance égale à l’homme uniquement basée sur la valorisation économique ? Ne s’agit-il pas d’une sorte de marchandisation de l’activité privée ? Ne devrions-nous pas creuser comment créer une valorisation des activités de production (vivrières et commerciales) complémentaires ? Il serait également intéressant de développer des outils pour dépasser la sexualisation de la répartition des tâches.

Au-delà de ces réflexions, la question de l’égalité dans le respect de la différence est portée par différentes organisations. Celles-ci vont du travail de terrain (comme certain de nos partenaires de commerce équitable), d’autres portent des revendications vers les gouvernements, tel Le Monde selon les femmes.

Corentin Hecquet
Animateur Politique

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ONG belge de sensibilisation et de formation en genre et développement

Le minimum vieillesse est une prestation sociale française versée sans contrepartie de cotisation. Son objectif est d’apporter un complément de ressources pour porter au niveau du minimum vieillesse les revenus des personnes âgées disposant de faibles moyens d’existence.

Charlier, S. Les Femmes contribuent à la souveraineté alimentaire. In, (cordonné par) S. Charlier et G. Warnotte, La souveraineté alimentaire regard croisé, UCL/Presse Universitaire, Entraide et Fraternité, 2007, p. 2

Charlier, S. Les Femmes contribuent à la souveraineté alimentaire. In, (cordonné par) S. Charlier et G. Warnotte, La souveraineté alimentaire regard croisé, UCL/Presse Universitaire, Entraide et Fraternité, 2007, p. 4

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