Oxfam Magasin du monde

Le pouvoir citoyen contre la pauvreté

« La candidate bénévole est voilée … »

C’est la deuxième fois que j’étais interpellé. Pendant une pause lors d’une assemblée, une bénévole, dans le mouvement depuis longtemps, me glisse à l’oreille : « dis…, nous avons une bénévole … euh … voilée … elle veut rentrer dans notre équipe, quelle est la position institutionnelle ? Y en a-t-il une ? Parce que, pour les clients … et en tant que féministe, je trouve que…, etc. ». J’étais un peu perdu, j’avoue, devant la complexité du sujet : par où le prendre ? Un peu démunis, j’ai d’abord présenté la question à mes collègues du comité de direction. La réponse a été rapide : « Et alors… ? Où est le problème ? ». Ce que nous ne savions pas encore c’est que, avec ces deux positions -celle de la bénévole et celle du comité de direction-, nous étions déjà au cœur du débat.

Mais avec une position un peu brute du comité de direction, j’étais au milieu du gué; envoyer à l’équipe un courriel en lui disant en deux lignes : « Y’a pas de problème, faites avec » ? Un peu court, un peu dru. C’était montrer peu d’empathie et surtout ne pas partir de leur malaise pour progresser. Car il me paraissait clair qu’il fallait élaborer une réponse, donner des éléments de compréhension, fournir des outils aux équipes pour qu’elles puissent avancer et faire de l’éducation permanente, pardi !

Dans cette analyse, nous vous proposons de se situer dans le débat en mettant en avant les pôles de tension qui apparaissent, de voir des manières de dénouer le nœud et de comprendre finalement quels sont les enjeux qu’une telle question amène dans notre organisation. La question pourrait se poser comme suit : une femme avec un foulard, derrière le comptoir de nos magasins, est-elle en adéquation avec nos valeurs ?  Et est-ce que le rejet de cette femme (et de sa communauté) serait aussi en adéquation avec nos valeurs ?

Deux pôles

Dans les positions que nous avons trouvées, deux pôles se dégagent. Les arguments des uns et des autres se basent souvent sur des traditions idéologiques semblables et ne sont donc pas toujours aussi faciles à départager.

L’une milite pour l’interdiction généralisée du port du foulard. Quelques arguments développés : cela permet à chacun d’être libre de pratiquer ou non une religion ; c’est une solution contre le prosélytisme religieux.

Cette position est celle des défenseurs de l’égalité entre hommes et femmes car, selon Nadia Geerts, initiatrice du réseau d’actions pour la promotion d’un Etat laïque : [[highslide](1;1;;;)

de BRIEY, Ph., Foulard des uns, arguments des autres, in La Libre Belgique, mis en ligne le 29 septembre 2009

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Le voile ne se réduit pas, dit à un signe religieux Il véhicule une conception bien précise de la femme (et parfois de la fillette) et de ses rapports avec l’autre sexe. Il véhicule également une conception du monde dans laquelle le religieux est premier, et le temporel, second. L’exact contraire de ce qui constitue le fondement même de nos démocraties.

Pour Pierre Galand, directeur du Centre d’action laïque (CAL), [[highslide](2;2;;;)

Id.

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Le foulard islamique est clairement devenu un instrument de prosélytisme et est instrumentalisé par certains imams et les milieux conservateurs.

Le milieu catholique via le père Charles Delhez, directeur du journal Dimanche, va dans le même sens : [[highslide](3;3;;;)

Id.

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Le voile envahit nos rues, nos écoles et autres lieux publics. Insensiblement, notre paysage change. Assisterions-nous à une escalade, l’étape suivante étant la burqa? (…) Je ne peux m’empêcher de faire l’hypothèse d’une récupération par un mouvement plus vaste et d’une instrumentalisation par l’islamisme. Ce dernier n’est pas religieux, mais politique et idéologique. Et il peut se servir de l’islam comme cheval de Troie.

L’autre tendance est partisane de l’autorisation du port du foulard.  Notamment au sein de l’école, l’interdiction généralisée risque d’accroître l’exclusion des jeunes filles et favoriser leur repli sur leur communauté, alors que l’école doit être un lieu d’émancipation.

Christine Delphy, auteure et chercheuse au CNRS dans le domaine des études féministes ou  « études de genre » illustre cette tendance : [[highslide](4;4;;;)

DELPHY, Christine, La fabrication de l’Autre par le pouvoir, sur son blog

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(…) si elles portent le foulard, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ; et ce quelque chose qui ne va pas, pour commencer, c’est le racisme qu’elles subissent. Sinon elles ne porteraient pas ce foulard, qui n’est pas un foulard maghrébin. Ce n’est pas la continuation d’une tradition ou d’une coutume familiale. La moitié ou plus de leurs parents, loin de les forcer à le porter, s’y opposent. Dans la génération des parents, cela ne se faisait pratiquement pas. Cette génération croyait à l’intégration. Mais la génération suivante a vu le résultat de cette croyance : aux yeux de la nouvelle génération il n’y a pas d’intégration et leurs parents se sont fait rouler dans la farine. Leur façon de se rebeller, c’est de porter le foulard. Si, quand elles se rebellent contre un traitement qu’elles trouvent injuste, on leur répond par une punition injuste elle aussi, ça ne va pas arranger les choses.

Les deux tendances interprètent différemment ce que disent la Constitution et la Convention européenne des droits de l’Homme sur la liberté religieuse. Celle-ci n’est pas absolue et peut être limitée, disent les uns, elle viole le droit fondamental de la liberté religieuse notamment parce que cette interdiction n’a pas de base légale, disent les autres.

Convention européenne des droits de l’Homme, article 9

« 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion : ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

Constitution belge, article 24, §1

« la communauté organise un enseignement qui est neutre. La neutralité implique notamment le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et des élèves. Les écoles organisées par les pouvoirs publics offrent, jusqu’à la fin de l’obligation scolaire, le choix entre l’enseignement d’une des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle. » L’article 24, §3 précise par ailleurs que « chacun a droit à l’enseignement dans le respect des libertés et droits fondamentaux. […] Tous les élèves soumis à l’obligation scolaire ont droit, à charge de la communauté, à une éducation morale ou religieuse. »

Dans les médias, il existe bel et bien un trafic d’influence entre les deux positions : l’une structurée par une conception « autoritaire » de la laïcité, refoulant en dehors de l’espace public les signes religieux (tels que le foulard islamique) et l’autre, plus marginale, de la « laïcité inclusive » qui ne manque pas de défenseurs parmi les intellectuels mais qui ont de plus en plus de mal à se faire entendre. [[highslide](5;5;;;)

GOLDMAN, H., Débattre avec Caroline Fourest, in Politique, blog,mars 2012

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En résumé, pour faire apparaître les pôles de tension, ça donne, de façon un peu caricaturale, ceci :

Tendance

Progressistes

Antiracistes

Type

« Laïcité autoritaire »

« Laïcité inclusive »

Position

Pas de signes religieux sur la place publique. Emancipation de la femme, via le rejet de signes visibles de la domination patriarcale.

Chacun est libre de porter ce qu’il veut. Tolérance et liberté religieuse. Emancipation de la femme, via la reconquête de la sphère publique par toutes les femmes, espace traditionnellement masculin.

Influence

Beaucoup de place dans les médias

Peu de place dans les médias

Une réponse

Mais revenons au début de cette analyse, avec l’interpellation de notre bénévole. J’ai finalement répondu par email, avec un mélange de réflexions et de pistes pour l’action. Voici la réponse in extenso :

« Nous entendons le malaise et les questions que cela suscite dans votre équipe. Nous n’avons pas de position directement liée à cette question mais si nous analysons la question à travers les valeurs que nous prônons, le fait qu’une bénévole soit voilée n’apparaît pas problématique. Nous sommes pluralistes et respectons toutes les convictions, laïques et religieuses. En même temps, en tant qu’organisation de défense de la justice sociale, nous sommes pour l’émancipation des hommes et des femmes et nous visons à agir sur les dominations qu’ils et elles peuvent subir. Et c’est probablement ce deuxième point qui suscite votre questionnement sur la cohérence entre le port du voile et l’émancipation des femmes. Les valeurs ne suffisent peut-être pas à résoudre la question.

Nos méthodes sont aussi importantes. Nous sommes une organisation d’éducation permanente qui suit les principes de l’émancipation. Paolo Freire rappelle que « personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde ». Les raisons de porter le voile sont multiples et nous ne pouvons, de l’extérieur, juger si elles sont pertinentes ou pas sans en débattre avec la ou les personnes concernées. L’histoire des féminismes tant occidentaux que des pays du Sud révèle bien que les femmes se libèrent elles-mêmes. L’interdiction ou le rejet, par contre, mènent au repli identitaire. Cela montre à nouveau l’importance de l’école, dans une société multiculturelle, comme un lieu important d’émancipation potentiel. Si du moins, elle donne aux filles les outils pour questionner cette pratique et les renforcer ou non dans leur choix. 

La question est de fait très complexe et nous sommes prêts, si vous l’estimez nécessaire, à poursuivre le débat. Après tout, les clients pourraient aussi entendre qu’on est  ouverts aux autres convictions. Les valeurs de justice que nous défendons par ailleurs ne sont pas liées à l’expression des convictions.

Si vous voulez approfondir le sujet, nous vous suggérons une démarche en plusieurs étapes : 

1/ Des lectures progressistes et nuancées sur le sujet : Henri Goldman, notamment journaliste à la revue « Politique », a écrit un essai sur ce thème.  « Le rejet français de l’islam » trace le cadre du profond clivage qui s’est installé autour de la question lancinante du « foulard islamique » qui n’en finit pas de diviser les progressistes et les antiracistes et qui est le point de fixation de ce que certains nomment « islamophobie ».

 2/ Pour vos échanges en équipe, peut-être, d’abord, bien circonscrire la question : qui amène le problème (quelques membres de l’équipe ? l’équipe entière ? les clients ? …) ; Y a-t-il eu un incident? Si pas, qu’est-ce qui est redouté ? Puis débattre entre vous sur les valeurs sous-jacentes : quelles sont nos images de la femme avec les points d’accord et de désaccord. Qu’est-ce que l’émancipation, la tolérance, l’égalité, l’intégration, la religion ?

Nous serions aussi intéressés de connaître ce bilan qui pourrait nourrir notre réflexion au niveau organisationnel et également nourrir d’autres équipes qui seraient confrontées à une situation similaire.» DC

Finalement, le débat en équipe n’a pas eu lieu. La bénévole, certes contente de ma réponse « longue et circonstanciée », m’a cependant fait savoir que la moitié du groupe de coordination (10 pers.) s’est sentie concernée et le reste s’est étonnée de sa remarque. Elle a ajouté que les discussions philosophiques ne sont pas vraiment le pain quotidien de leurs réunions.

Une conclusion

Que retenir de cette rencontre entre cette bénévole et moi ? D’abord, cette question, posée innocemment nous oblige à chercher, à creuser. Nous prenons conscience que nous ne vivons pas dans une bulle, avec nos thèmes, nos objectifs, nos magasins, … mais que nous sommes traversés par toutes les questions de société, et qu’une équipe de citoyens déjà organisée est un lieu idéal pour en débattre.  Et c’est bien ça qui va donner du sens à notre action. Nous devrions apprendre à plus se saisir de ces questions dérangeantes, celles auxquelles nous n’avons a priori pas de réponse, celles qui risquent de fâcher, qu’elles relèvent du quotidien ou d’actualité. Pour essayer de comprendre ensemble et tenter d’agir collectivement, faisons de l’éducation permanente !

Denis Clérin
Directeur Education-Mobilisation-Campagne

Bibliographie

DE WALCQUE, G., « Port des signes religieux et philosophiques distincts à l’école », IEV, novembre 2009 sur www.iev.be

de BRIEY, Ph., « Foulard des uns, arguments des autres », in La Libre Belgique, mis en ligne le 29 septembre 2009

DELPHY, Christine, La fabrication de l’Autre par le pouvoir, sur son blog

GOLDMAN, H., Débattre avec Caroline Fourest, in Politique, blog,mars 2012

La Convention européenne des droits de l’Homme, article 9

La Constitution belge, article 24

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3 commentaires sur “« La candidate bénévole est voilée … »

  1. Bravo et merci Denis pour ces éléments d’analyse! Puissent de « nombreuses » femmes voilées avoir poussé la porte des magasins-Oxfam ce WE 😉 Celles-là seront, je pense, tout à fait ouvertes à participer à des échanges d’idées avec l’équipe de bénévoles. Quelle richesse.
    … les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde!

  2. Belle réponse! J’aurais ajouté que le fait qu’une femme voilée fasse bénévolement un travail de solidarité est en soi une preuve de son implication dans la société et aussi de sa liberté.

  3. Excellent article qui contribuera à une décrispation du débat, j’en suis certain.
    Pour nous guider dans nos réflexions, jettons un regard sur la lutte des femmes dans les pays musulmans.
    Ne tombons pas dans le piège de croire que le hijab est un devoir dans l’Islam. Des dizaines de millions de musulmanes dans le monde ne sont pas d’accord. Le problème du voile commence quand elles ne veulent plus le porter.

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