Oxfam Magasin du monde

Le pouvoir citoyen contre la pauvreté

Formol, chalutage et esclavage : une recette frelatée qui suscite l’initiative citoyenne dans le secteur de la pêche thaïlandaise

Vente de produits frelatés, pratiques de pêche destructrices pour l’environnement marin, exploitation et maltraitance des travailleurs allant jusqu’à l’esclavage : le secteur de la pêche industrielle thaïlandaise connaît d’importantes dérives. Une initiative citoyenne démontre cependant que des alternatives sont possibles. 

Dans les grandes villes thaïlandaises, il n’est pas rare que pour donner une relative impression de fraicheur à leurs poissons et fruits de mers, les intermédiaires revendent aux poissonniers des produits traités au formol. Ce scandale sanitaire s’ajoute aux scandales écologique et humain qui caractérisent la pêche industrielle thaïlandaise. En effet, les techniques de pêche « conventionnelles » à grande échelle détériorent les fonds marins et épuisent les ressources marines. Par ailleurs, il s’avère que l’industrie thaïlandaise de la pêche à la crevette, le troisième plus grand exportateur de crustacés du monde, est le théâtre d’un vaste système d’exploitation humaine.

Après nous être penchés sur ces trois grandes dérives de la filière thaïlandaise de la pêche industrielle, nous verrons qu’il est possible d’en sortir grâce à l’initiative citoyenne d’une chercheuse qui a mis en place une filière transparente bio et équitable de poissons et fruits de mers.

Barracuda fish

Du formol en guise de botox pour aliments frelatés

L’utilisation du formol – ou formaldéhyde – comme conservateur est une pratique constatée sur les marchés thaïlandais, mais aussi au Cambodge, au Togo et même dans les produits importés en Europe. Entre novembre 2015 et février 2016, une opération baptisée « OpsonV » menée conjointement par Interpol1 et Europol2 a permis de saisir plus de 11.000 tonnes de nourritures frelatées ou contrefaites dans 57 pays, dont la Belgique3. On y retrouvait notamment du poulet traité au formol.

Classé comme cancérigène par le Centre international de recherche sur le cancer, une branche de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)4, le formaldéhyde peut également provoquer des vomissements de sang, de l’acidose métabolique, des lésions au foie et aux reins et le gonflement des tissus de l’organisme. Chez les personnes les plus sensibles ou les plus exposées, la consommation d’aliments contaminés au formol peut entraîner des convulsions ou une dépression du système nerveux et même la mort.

Pour Supaporn Anuchiracheeva, détentrice d’un Doctorat en Management des zones côtières tropicales et porteuse du projet SFFP5, sur lequel nous reviendrons plus bas, les intermédiaires qui achètent le poisson aux pêcheurs et qui les revendent aux commerçants, utilisent le formol pour éviter les pertes dues à la durée de transport qui sépare les consommateurs des pêcheurs et ainsi maximiser leurs profits : « Les intermédiaires ont pour seul objectif de faire un maximum de bénéfices, ils ne tiennent compte ni du bien être des pêcheurs, à qui ils imposent des prix très bas, ni des consommateurs à qui ils vendent du poison. Il est souvent difficile pour les poissonniers de savoir d’où viennent les produits qu’on leur a livrés et s’ils ont été traité, ou non, au formaldéhyde ».

Une pêche marine à deux vitesses

La Thaïlande se classe parmi le top 5 des producteurs de poisson au niveau mondial. Son avantage géographique explique sa production annuelle élevée. Son littoral totalise quelque 2.600 km et les zones de pêche marines dans le golfe de Thaïlande et dans la mer Andaman, situées dans la zone économique exclusive thaïlandaise, représentent une superficie totale d’environ 316.000 km². Les eaux intérieures couvrent approximativement 3.750 km². En plus de cela, la région côtière thaïlandaise compte environ un million d’hectares propices à l’aquaculture côtière6.

Sur ce terrain, la pêche marine se divise en deux catégories : la pêche artisanale et la pêche commerciale. La pêche commerciale opère généralement avec des bateaux performants qui ont  la  capacité  d’organiser des campagnes de pêche au large d’une durée de plusieurs jours. Les engins de  pêche employés sont des chaluts de moyenne à grande taille qui pratiquent le chalutage de fonds. Cette technique de pêche non durable, consiste à prendre d’immenses filets lestés de lourdes plaques de métal qu’on traîne au fond de la mer, laissant derrière elles un sillon de dévastation et une traînée d’eau trouble. L’ouverture du chalut laboure le fond de l’océan et ses caractéristiques naturelles, qui normalement permettent aux animaux de la mer de vivre, de se reposer et de se cacher, sont anéanties. Chaque jour des milliers de mètres carrés d’habitats marins, de colonies coralliennes et de récifs d’éponges disparaissent de cette façon7. Les artisans-pêcheurs opèrent, pour leur part, près du rivage dans les estuaires, les baies et les eaux côtières. Ils utilisent des engins de  pêche  traditionnels qui leurs permettent de cibler des espèces biens définies sans endommager l’écosystème.

Quant à l’aquaculture dans des bassins situés sur le continent, elle produit environ un quart de la production totale de poissons et fruits de mer thaïlandais.

Prawns packing

De l’esclavage moderne à la base de la chaine de production

En septembre 2013, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a sorti un rapport8 qui soulignait de graves manquements au regard des standards nationaux et internationaux dans le secteur de la pêche industrielle thaïlandaise. Se basant sur le témoignage de six cents employés du secteur, le rapport faisait notamment état de « graves abus » sur les bateaux de pêche envers des immigrés illégaux, à la merci de violences et du travail forcé. Selon cette étude, 17 % des interrogés disaient avoir été forcés à travailler et faisaient état de menaces de pénalités financières, de contraintes physiques ou encore de menaces de signalement aux autorités chargées de l’immigration en Thaïlande. De plus, 10 % d’entre eux disaient avoir été battus à bord, et plus de 25 % témoignaient de journées de travail sans fin, avec des astreintes vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Quelque mois plus tard, en juin 2014, The Guardian allait encore plus loin dans ses déclarations. Se basant sur le témoignage de migrants ayant travaillé dans le secteur de la pêche industrielle thaïlandaise, l’enquête du quotidien britannique9 révèle que les crevettes vendues dans les plus grands supermarchés américains et européens sont nourries de poissons pêchés par des migrants réduits en esclavage. Dans les témoignages recueillis par The Guardian, les migrants, principalement des Birmans ou des Cambodgiens, décrivent les conditions inhumaines dans lesquelles ils travaillent. Drogués, torturés, ils racontent comment ils ont été capturés puis vendus pour quelques centaines d’euros aux capitaines des bateaux qui fournissent les fermes de crevettes en poisson. L’un d’eux dit même avoir vu entre quinze et vingt personnes tuées sous ses yeux10.

Cela fait plusieurs années que de tels faits d’exploitation humaine dans le secteur thaïlandais de la pêche industrielle ont fait l’objet de dénonciations de la part d’ONG comme Greenpeace et l’ONG britannique Environmental Justice Food (EJF), ou, plus proche de nous, le CNCD-11.11.11. Ces organisations mettent notamment en cause le rôle joué par le géant thaïlandais de l’agroalimentaire, la firme CP Foods. Cette société se fournit auprès de l’industrie esclavagiste en nourriture pour poissons, qu’elle utilise dans son aquaculture de crevettes. Celles-ci sont ensuite commercialisées dans les supermarchés via les quatre plus grandes chaînes de distribution du monde (Walmart, Carrefour, Costco et Tesco), ainsi que d’autres enseignes comme Aldi. En Belgique, les crevettes issues de l’esclavage ont ainsi été vendues dans des centaines de supermarchés Carrefour, Colruyt, Match ou Cora11. Tant la Commission Européenne que les États-Unis ont mis en garde les autorités thaïlandaises et ont mis en balance leurs relations commerciales avec la Thaïlande afin que des dispositions soient prises pour mettre fin à la destruction environnementale et l’exploitation humaine dont est coupable l’industrie thaïlandaise de la pêche. Le processus de suivi de la situation par les États-Unis et la Commission Européenne est toujours en cour et la « carte jaune » attribuée à la Thaïlande risque toujours de virer au « rouge ». De leur côté, les grandes chaines de distribution ont momentanément renoncé à l’achat de crevettes fournies par CP Foods. Mais pour l’heure la situation sur place ne semble pas avoir beaucoup évolué et l’on retrouve toujours des crevettes au parcours opaque dans nos supermarchés européens.

Small-scale Fishers and Organic Fishery Products Project

Dr SupapornAlors qu’elle travaillait sur sa thèse de doctorat en Management des zones côtières tropicales, Supaporn Anuchiracheeva (photo) prend conscience de l’importance des dérives de l’industrie thaïlandaise de la pêche. Son doctorat en poche, elle décide de relever ses manches et de mettre elle-même en place, avec l’aide de quelques concitoyen.ne.s, une filière transparente bio et équitable de poissons et fruits de mers vendus à Bangkok : « Au début ça n’a pas été facile parce qu’il fallait tout apprendre. On ne conserve, par exemple, pas toutes les espèces de poissons et de crustacés de la même manière, certaines doivent être en contact direct avec la glace, d’autres pas, d’autres encore doivent être conservées dans un mélange d’eau et de glace. On a du se renseigner auprès d’experts du métier». Le projet de Supaporn a très vite reçu le soutien de Earth Net Fondation, la fondation de notre partenaire Green Net, ainsi qu’un financement de l’Union Européenne. Nous sommes alors le premier Janvier 2013, le Small-scale Fishers and Organic Fishery Products Project (SFFP)  était né.

Pour Michael B. Commons de Earth Net Foundation, le concept était simple : « Les gens veulent de la nourriture saine et souhaitent soutenir des pratiques durables et bonnes pour la santé de la planète et  des producteurs. En créant une chaine d’approvisionnement qui lie les consommateurs aux artisans pêcheurs tout en garantissant des standards qui permettent de garantir la confiance de part et d’autre de la chaine, on allait dans le bon sens et tout le monde serait gagnant. De plus en ayant un groupe de consommateurs et consommatrices sensibilisés aux problématiques des dérives de la pêche industrielle et soutenant l’alternative proposée par SFFP, on peut inciter les acteurs de la pêche industrielle à changer leur manière de travailler et le gouvernement à interdire et stopper toutes les pratiques destructrices et inhumaines dans ce secteur»12. C’est pour cela que le staff de Green Net a supporté cette initiative citoyenne et a aidé le projet à décrocher un subside auprès de l’Union Européenne.

Le Small-scale Fishers and Organic Fishery Products Project soutient de petites organisations de pêcheurs souvent gérées par des femmes, et assure le transport et la vente des produits aux consommateurs de la capitale thaïlandaise.

sffpUne fois pêché, le poisson de SFFP est directement emballé avec de la glace et transporté vers Bangkok. Il est vendu maximum deux jours après avoir été pêché. Malgré sa grande qualité gustative et son irréprochable fraicheur, le poisson de SFFP n’est pas plus cher qu’un autre. Cette compétitivité est due au fait qu’il n’y a pas d’intermédiaires entre le pêcheur et SFFP. Enfin les artisan.e.s pêcheurs qui travaillent avec SFFP appliquent une pêche qui, comme nous l’avons vu plus haut, respecte l’environnement et préserve les ressources de la cote et des fonds marins en relâchant notamment les poissons et fruits de mers de petite taille. C’est pour cette attention portée au respect de l’environnement marin que le poisson vendu par SFFP est certifié « Organic » (Bio) par l’Organic Agriculture Certification Thailand.

Un système de précommande via Facebook permet aux consommateurs et aux consommatrices de commander leur panier de poissons frais, bio et équitables pour le dimanche qui suit. SFFP fournit également des hôtels, des restaurants, des collectivités et mène également un travail de sensibilisation auprès des consommateurs thaïlandais.

Se diversifier pour être viable

Outre la vente de leur production à Bangkok via SFFP, les coopératives d’artisan.e.s pêcheurs sont invitées à vendre sur les marchés locaux. Afin d’augmenter encore davantage le revenu des artisans pêcheurs, le projet leur suggère de transformer leur poisson pour augmenter la plus value de ce qu’ils vendent : « On s’est rendu compte que contrairement à ce que pensaient les artisan.e.s pêcheurs, les consommateurs préfèrent acheter un beau morceau de poisson plutôt qu’un grand poisson tout entier. C’est effectivement plus facile pour eux de le cuisiner. Par ailleurs les poissons épicés se vendent également plus cher. Le défis est de trouver des épices, du sel et du sucre qui soient également bio » relève Supaporn. Pour ce qui est des crevettes, la haute saison est en septembreet octobre ; du coup, afin d’éviter de jeter les invendus et pour étaler leurs ventes dans de meilleures conditions, les artisan.e.s pêcheurs ont appris à les sécher. En diversifiant ainsi leurs productions et leurs clients, les coopératives d’artisan.ne.s pêcheurs s’assurent davantage de sécurité financière et pérennisent leurs activités.

En janvier 2017, le subside de trois ans octroyé par l’U.E. prendra fin. Pour Supaporn, ce sera l’occasion de voir si son projet est réellement viable économiquement et son souhait est de développer cette activité dans d’autres grandes villes thaïlandaises.

Quand les initiatives citoyennes inspirent l’Union Européenne

Le cas de l’industrie thaïlandaise de la pêche nous montre une fois encore que l’opacité des chaines de production mondialisées pose question et cache des situations environnementales, sanitaires et humaines déplorables. C’est notamment face à ce type de constats qu’Oxfam-Magasins du monde porte son alternative d’un commerce équitable local et international basé sur la transparence et le respect des artisan.ne.s producteurs, des consommateurs et des consommatrices ainsi que de leur environnement. Le travail de plaidoyer de nos organisations sœurs va également dans ce sens. Oxfam Thaïlande fait notamment un travail de plaidoyer direct auprès de CP Foods pour que la société face pression sur ses fournisseurs afin qu’ils changent leurs pratiques. En automne 2017, Oxfam International (OI) lancera une nouvelle campagne sur la lutte contre les injustices au sein du système alimentaire international. Cette campagne invitera les consommateurs et les consommatrices à inciter les chaines de supermarchés dans lesquels ils et elles se rendent et leurs gouvernements à modifier les chaines d’approvisionnement afin qu’elles tiennent davantage compte de questions telles que les droits des petits producteurs.trices, l’accès à la terre, la lutte contre les changements climatiques, etc. Pour le lancement de cette campagne OI fera un focus sur la chaine d’approvisionnement des fruits de mer. L’opacité des chaines de production mondialisée, et notamment celle de l’industrie de la pêche, est donc au cœur des questions qui animent Oxfam dans son travail de sensibilisation et de plaidoyer.

En soutenant les coopératives d’artisan.ne.s pêcheurs et en assurant la transparence dans sa filière de distribution de poissons et des fruits de mers, le Small-scale Fishers and Organic Fishery Products Project prouve qu’il est possible de travailler autrement sur le marché local. Que l’utilisation de techniques de pêche et de conservation destructrices pour les humains et leur environnement n’est pas inévitables et que des alternatives existent. Le soutien financier apporté par l’Union Européenne à cette initiative citoyenne est la preuve que celle-ci est inspirante et porteuse de solutions à un niveau qui dépasse le marché local. Plus largement, ce cas de figure montre que les solutions mises en place par des citoyennes et des citoyens au niveau local peuvent avoir, dans une certaine mesure, des répercussions dans la lutte contre les dérives d’acteurs aussi importants que l’industrie thaïlandaise de la pêche, troisième exportateur mondial de crevettes. .

Sébastien Maes

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  1. Interpol, ou Organisation internationale de police criminelle (OIPC), est l’organisation internationale de police la plus importante au monde, avec 190 pays membres. Son rôle est de permettre aux polices du monde entier de travailler ensemble pour rendre le monde plus sûr.
  2. Europol (European Police Office) est un office de police criminelle qui facilite l’échange de renseignements entre polices nationales en matière de stupéfiants, de terrorisme, de criminalité internationale et de pédophilie au sein de l’Union européenne.
  3. Food fraud: Joint Europol-INTERPOL Operation OPSON V Results Report
  4. International Agency for Research on Cancer
  5. Small-scale Fishers and Organic Fishery Products Project
  6. FAO, «Vue générale du secteur des pêches national Thaïlande », Août 2009
  7. Greenpeace Canada, « Le chalutage de fond », 8 avril 2008
  8. OIT, « ILO study examines working conditions in Thai fishing industry », 02 Septembre 2013
  9. The Guardian, « US may blacklist Thailand after prawn trade slavery revelations », 11 Juin 2014
  10. Journal Le Monde, « L’arrière-goût d’esclavage de la crevette thaïlandaise »,  11 Juin 2014
  11. Imagine, Chronique Géostratego, Un coup de projo sur l’échiquier mondial par Arnaud Zacharie : Les leçons des crevettes thaïlandaises, Septembre & Octobre 2014.
  12. Michael B. Commons, « Green Net’s Organic Artisan Fisheries Project is Up and Running », 26 Juin 2013
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