Oxfam Magasin du monde

Le pouvoir citoyen contre la pauvreté

Elisabeth Piras : « Il y a 30-40 ans, les gens rigolaient de nous »

dossier-cultivons-les-alternatives

Septembre 2016
Publié dans le
Rubrique

Elisabeth Piras est une bénévole d’Oxfam-Magasins du monde. Engagée dans le mouvement du commerce équitable en Suisse romande, elle débarque à Neufchâteau où elle perpétue avec son compagnon la tradition de l’agriculture paysanne et bio. Son histoire illustre bien les liens entre les producteurs du Sud et du Nord.

Propos recueillis par Roland d'Hoop

elisabeth-piras

Quel a été le déclic de ton engagement en faceur du commerce équitable ?

C’est le résultat de plusieurs rencontres.En voyage en Sardaigne, j’ai vu des maisons isolées les unes à côté des autres dans une très belle vallée mais sans accès à l’eau et sans électricité. Ce plan de développement ne correspondait pas du tout à la culture des habitants. Plus tard, j’ai vécu en Suisse dans le Jura Bernois. Mes amis achetaient le café du Nicaragua dans le Magasin du monde du coin par solidarité avec le mouvement sandiniste. Je ne le trouvais pas très bon et un peu cher mais j’ai compris qu’en buvant ce café, je soutenais aussi une cause importante. Et puis j’ai voyagé au Maroc. J’y ai découvert une vie empreinte de sobriété. Cela me plaisait bien, cela correspondait sans doute aux valeurs transmises par ma famille et mon entourage, d’obédience protestante. Quand je suis revenue en Suisse, j’ai été très choquée en étant à nouveau confrontée à nos modes de (sur)consommation. C’est ce choc qui m’a poussée à changer de manière de vivre et à devenir qui je suis.

Il y a 30-40 ans, les gens rigolaient de nous. Ils étaient étonnés du fait que l’on puisse vivre de 6 hectares et de 3 vaches. Aujourd’hui, ces mêmes personnes nous respectent et surtout respectent notre persévérance. Ils comprennent que l’on était en avance.

Et comment s’est développé ton engagement dans l’agriculture paysanne ici en Belgique ?

C’est d’abord Roland, mon compagnon, qui a développé ce projet de ferme avec sa première femme. Ils avaient été fort marqués par un séjour en Algérie. À leur retour, ils ont voulu concevoir un lieu de vie basé sur l’idée du partage, avec une maison simple et ouverte à toutes les personnes de passage. Quand je suis arrivée bien plus tard, je me suis dit que c’était exactement la manière dont je voulais vivre, c’était chez moi. Cette vie à la ferme où l’on travaille avec ses mains, et un cheval de trait. Cela m’a beaucoup aidée à comprendre la situation des petits paysans dans le Sud : être dépendant de la météo, du prix du marché, vouloir vivre de manière libre et autonome et en même temps subir toutes les contraintes extérieures. J’ai eu la chance d’accueillir des partenaires d’Oxfam-Magasins du monde dans notre ferme.

Elisabeth et son compagnon, au début de leur activité de ferme didactique bio.

Elisabeth et son compagnon,
au début de leur activité
de ferme didactique bio.

Ces nombreuses rencontres avec les partenaires d’Oxfam sans le Sud t’ont-elles influencée dans tes choix de vie ici en Belgique ?

Elles ont plutôt confirmé mes choix. C’était toujours un échange où nous comprenons appartenir à une même famille. Le fait d’accueillir des partenaires du Sud à la ferme m’a donné une certaine légitimité pour pouvoir parler ensuite de leur projet.

Quel était leur regard sur votre ferme ?

Ils étaient évidemment étonnés, tout comme les personnes d’ici, que l’on puisse vivre de 6 hectares et de 3 vaches. Il y a 30-40 ans, les gens rigolaient de nous. Roland a toujours été un ardent défenseur du bio et de la traction animale. Aujourd’hui, ces mêmes personnes nous respectent et surtout respectent Roland pour sa persévérance. Ils comprennent qu’il était en avance, que c’était un bon choix avec le monde qui change.

Je trouve que c’est beaucoup plus difficile aujourd’hui. On était beaucoup plus libre, il n’y avait pas autant de contraintes comme les exigences de l’Afsca.

Et comment vois-tu aujourd’hui l’émergence de toutes ces initiatives de transition : le retour aux circuits courts et à une agriculture paysanne ?

Cela me rassure. Nous ne sommes pas un modèle, notre ancienne ferme ardennaise n’est pas bien isolée… Mais nous avons pu quand même donner envie à des jeunes de vivre un peu comme nous, en leur donnant le goût du travail manuel, de la traction animale et d’une certaine autonomie. C’est encourageant de voir des initiatives positives alors que l’on dit que le monde court à la catastrophe.

elisabeth-piras-2

Les contraintes que doivent affronter les jeunes paysans aujourd’hui sont-elles les mêmes que celles du passé ?

Je trouve que c’est beaucoup plus difficile aujourd’hui. On était beaucoup plus libre, il n’y avait pas autant de contraintes comme les exigences de l’AFSCA. Mais nous étions très isolés. Il y avait bien sûr d’autres petits agriculteurs bio dans la province de Luxembourg, mais vivant éloignés les uns des autres, il était compliqué de se mettre en réseau.

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *