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« Derrière le code-barre », le rapport d’Oxfam sur les inégalités dans les chaînes alimentaires

Analyses
« Derrière le code-barre », le rapport d’Oxfam sur les inégalités dans les chaînes alimentaires
Les grands réseaux de supermarchés dominent les marchés mondiaux agroalimentaires, ce qui leur permet d’imposer leurs exigences et de tirer un maximum de profit à toutes les étapes de la chaine, du producteur au consommateur. Les paysans et surtout les paysannes sont les principales victimes de leurs pratiques, alors que les actionnaires de ces géants de la grande distribution s’enrichissent toujours plus.  Mais cette situation n’est pas une fatalité !
En juin 2018, Oxfam International a publié un rapport sur les inégalités dans les chaînes d’approvisionnement intitulé « Ripe-for-change-supermarket-Supply-chains ». Cette analyse vise à le synthétiser. Nous renvoyons le lecteur souhaitant davantage d’information au rapport complet en anglais[1. https://d1tn3vj7xz9fdh.cloudfront.net/s3fs-public/file_attachments/cr-ripe-for-change-supermarket-supply-chains-210618-en.pdf] ou à sa version résumée en Français « Derrière le code-barre –  Des inégalités en chaînes »[2. https://www.oxfammagasinsdumonde.be/blog/2018/06/21/derriere-le-code-barre-des-inegalites-en-chaines/]

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La concentration des pouvoirs et des richesses

Chacun de maillons du secteur agroalimentaire connaît une concentration de plus en plus importante sur quelques enseignes, et la distribution ne fait pas exception. Dans la plupart des pays développés, et de plus en plus également dans les pays en développement, quelques géants de la grande distribution dominent les ventes de produits alimentaires, souvent au détriment des magasins et des marchés locaux. Les recettes de Walmart, le n°1 mondial de la grande distribution, ont dépassé en 2016 le revenu national de la Norvège. Dans l’Union européenne, dix réseaux de supermarchés concentrent à eux seuls plus de la moitié des ventes.
La puissance d’achat de ces grandes enseignes les met dans une position de force telle qu’elles peuvent imposer leurs normes et leurs prix à leurs fournisseurs partout dans le monde. La pression qu’elles exercent sur les producteurs agricoles, qui sont encore majoritairement de petits exploitants, n’est pas exempte de pratiques déloyales : absence de contrats écrits et non-respect des contrats, délais insuffisants, prix inférieurs aux coûts de production, retards de paiement, frais divers imputés aux fournisseurs, etc.
Les principaux bénéficiaires de ces énormes profits, ce sont les actionnaires. Les huit plus grands réseaux de grandes surfaces cotés en bourse ont réalisé en 2016 quelque 22 milliards de bénéfices qui n’ont pas été réinvestis, mais distribués aux actionnaires sous forme de dividendes. Les grands dirigeants en profitent bien eux aussi. Dans les plus grandes entreprises américaines du secteur, on constate depuis dix ans une hausse constante des dividendes versés aux actionnaires de 58%, et des salaires des dirigeants de 74%.
Face à cela, les agriculteurs et les travailleurs ne cessent de perdre du pouvoir. L’essor des grandes entreprises coïncide dans de nombreux pays avec des politiques de libéralisation commerciale et de déréglementation des marchés agricoles et du travail. On constate une diminution des aides et des investissements publics et un affaiblissement des syndicats et des pratiques de négociation. Dans de nombreux pays, le salaire minimum légal – lorsqu’il existe – est en réalité insuffisant pour assurer un niveau de vie décent aux travailleurs et à leurs familles.

Les effets sur les paysans et les travailleurs

Le recul des prix payés par les supermarchés et l’appui insuffisant des pouvoirs publics ont des conséquences cruelles dans les chaînes d’approvisionnement agro-alimentaires :

  • mis en difficulté par des ressources insuffisantes, les paysans en viennent à exploiter les femmes et les enfants ;
  • dans les plantations, les usines de transformation ou les bateaux de pêche, les employeurs imposent des formes d’emploi plus flexibles et précaires, limitent la liberté d’association et réduisent les salaires ;
  • les femmes, particulièrement touchées par ce déclin des droits sociaux, occupent les postes les plus mal payés et les plus précaires et sont souvent victimes de harcèlement et d’abus sexuels ;
  • le recours au travail forcé (ou esclavage moderne) touche plus de 1,1 million de personnes dans le secteur de l’agriculture au niveau mondial.

Des études ont montré combien les exigences et les pressions des chaînes de supermarché généraient de la souffrance humaine. Quelques exemples :

Des paysan.ne.s qui ont faim

En Afrique du Sud, 90% des femmes interrogées qui travaillent dans des exploitations de raisin ont déclaré ne pas avoir eu assez à manger au cours du mois écoulé. Aux Philippines, 72% des paysannes productrices de bananes ont eu des soucis pour nourrir leur famille. En Italie, 75% des femmes ont déclaré qu’elles-mêmes ou au moins un des membres avaient dû réduire leurs rations alimentaires. En Thaïlande, plus de 90% des travailleurs dans les usines de transformation de fruits de mer, dont une majorité de femmes, ont déclaré avoir souffert de la faim durant le dernier mois.

Un niveau de vie insuffisant

Oxfam a demandé au bureau BASIC d’analyser la chaîne de valeur de 12 produits courants vendus dans les supermarchés du monde entier. Dans aucun de ces cas, le revenu moyen des paysans et travailleurs ne leur procure un niveau de vie réellement décent. Pour certains produits, comme le thé indien et les haricots verts kenyans, leur revenu n’atteint même pas la moitié de ce qui est nécessaire. La situation est à peine meilleure pour ceux qui produisent des tomates au Maroc, du riz ou du thon en conserve en Thaïlande ou encore du jus d’orange au Brésil. Et l’étude montre à nouveau que les femmes sont plus durement touchées par ces niveaux de vie insuffisants.
Le résultat, c’est que des millions de paysans et paysannes se voient contraint.e.s d’abandonner leur terre et d’accepter un travail précaire dans de grandes plantations ou de rejoindre la population des bidonvilles.

Les responsabilités de la grande distribution

Lorsqu’on examine la part que chacun des acteurs touche dans le prix final d’un produit et son évolution entre 1995 et 2011 (dernière année pour laquelle les données sont disponibles), on constate que c’est la part des supermarchés qui augmente le plus : elle a augmenté de 11,5 % pendant cette période pour atteindre 30 % du prix final. De leur côté, les agriculteurs ne reçoivent que 14 % du prix final, et leur part a baissé de 13 %. Les producteurs de semences et d’engrais touchent 25 % (en augmentation), les commerçants intermédiaires 8 % et les producteurs alimentaires 23 % tous deux en diminution).
Les résultats de l’étude de BASIC pour 12 produits courants sont encore plus alarmants : pour le jus d’orange brésilien, les haricots verts du Kenya, le thé indien, la crevette et le thon en conserve thaïlandais, la part touchée par les paysans et travailleurs en 2015 était de moins de 5%.
Les inégalités sont donc croissantes. A l’échelle mondiale, 780 millions de personnes ont beau travailler, elles se trouvent en situation de pauvreté. Les progrès réalisés pour réduire le taux de travailleurs pauvres ralentissent partout dans le monde et semblent même faire marche arrière dans les pays les plus pauvres.
La grande distribution, quant à elle, est soumise à deux évolutions contradictoires : d’un côté les discounters (Aldi, Lidl) accroissent leurs ventes et leur influence, ce qui laisse présager une réduction des coûts encore plus impitoyable pour les producteurs et un nivellement par le bas des normes sociales et environnementales ; de l’autre côté apparaissent de nouveaux moyens de soutenir la qualité sociale et environnementale des produits : nouvelles normes de responsabilité des entreprises et nouvelles technologies qui permettront de connaître l’origine de notre alimentation.
Rien n’oblige les supermarchés à choisir la direction la plus inhumaine. Pour de nombreux produits, améliorer les revenus des producteurs de façon à atteindre le minimum vital ne représenterait qu’une part modique par rapport au prix final à la consommation : souvent moins de 1 %, jamais plus de 5 % (exemples : + 2,9 % pour le riz thaïlandais, + 3,4% pour les tomates du Maroc, + 0,6% pour les haricots verts du Kenya, + 0,4% pour les crevettes du Vietnam…). Ces augmentations sont bien inférieures à celles que les chaînes de grande distribution se sont octroyées ces dernières années, comme on l’a vu plus haut.

Qui peut agir ?

  • Les Etats producteurs peuvent prendre diverses mesures : les analyses réalisées par BASIC pour le panier de 12 produits montrent que dans les pays producteurs où l’Etat a fixé un prix minimum pour les produits agricoles de base, les paysans reçoivent une part deux fois plus importante du prix à la consommation. Cela ne suffit cependant pas toujours : souvent, il faut également que l’Etat soutienne le pouvoir de négociation des paysans et travailleurs, par exemple en encourageant les coopératives de producteurs.
  • Les pays où les produits sont vendus au détail peuvent également agir en adoptant des mesures législatives qui visent à interdire les pratiques commerciales inéquitables et à éviter les concentrations de pouvoir d’achat contraires au principe de concurrence. De telles réglementations sont en préparation au niveau international. L’usage de nouvelles technologies (ex. blockchain) permettra également de renforcer la transparence des chaînes d’approvisionnement.
  • La grande distribution elle-même peut prendre des mesures pour contrôler les pratiques de ses fournisseurs. Il s’agit là d’une exigence éthique, mais aussi d’une opportunité : elle tirera d’une telle démarche des bénéfices en termes d’image de marque, de diminution des risques de conflits sociaux, de respect des nouveaux cadres réglementaires, etc. Les clients, les investisseurs et les employés sont en effet de plus en plus sensibles aux valeurs du développement durable et équitable.

Oxfam a réalisé une fiche d’évaluation qui comporte des seuils de référence ambitieux pour des chaînes d’approvisionnement plus équitables et plus viables. Seize réseaux de supermarchés (en Allemagne, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni) ont été évalués sur cette base. Ils ont tous obtenu des scores très faibles dans l’ensemble des enjeux abordés, avec les scores les plus bas aux rubriques « Femmes » et « Transparence et responsabilisation ». Ces évaluations seront reproduites tous les ans.
Ce n’est que par des efforts constants de rééquilibrage du pouvoir au sein des chaînes d’approvisionnement alimentaire – avec des actions de la part des pouvoirs publics, des producteurs et des différents acteurs de la grande distribution – qu’il sera possible d’améliorer la vie des millions de personnes paysans et des travailleurs, et particulièrement des femmes.
Chacun et chacune d’entre nous, en tant que citoyen.ne et que consommateur.trice, peut exiger des responsables politiques et des supermarchés qu’ils prennent les mesures nécessaires pour garantir le respect de l’environnement et des droits humains dans nos chaînes alimentaires. En choisissant des produits issus des circuits courts et/ou du commerce équitable, les particuliers montrent aux entreprises et aux responsables politiques qu’ils sont en faveur d’un système alimentaire durable. Par ce choix de consommation, ils soutiennent aussi directement des initiatives qui contribuent à un revenu durable pour les producteurs.trices.
Véronique Rousseaux