Regard sur l’économie sociale

Oxfam-Magasins du monde, dans le cadre de certaines activités opérationnelles, fait appel à  des entreprises d’économie sociale comme l’ETA Kennedy et Amitié et les EFT Le GermoirApides et Quelque Chose à Faire.  En observant le projet de ces entreprises, il est possible de constater le caractère nécessaire et précieux du travail qu’elles mènent.  Dans  un second temps, cela peut en même temps constituer une occasion de s’interroger sur ce secteur d’activités, ses caractéristiques et ses difficultés.  Mais aussi sur son intégration – parfois  laborieuse – dans le tissu économique et politique du marché du travail.

ETA Kennedy et Amitié (Limal)

Cette Entreprise de Travail Adapté, créée en 1967 pour l’encadrement de personnes handicapées, comptait à ses débuts 5 ou 6 employés, dans des locaux mis à disposition par la commune de Limal.  Un développement rapide a nécessité l’achat de terrains et la construction de bâtiments adaptés.  L’entreprise compte aujourd’hui 52 ouvriers handicapés, un service technique, un service social et une équipe de moniteurs formés à l’encadrement de personnes handicapées. Les prestations effectuées pour Oxfam-Magasins du monde  se situent à différents niveaux : déchargement de containers, étiquetage de produits, vérification de marchandises, répartition en vue de la livraison en magasin.  Plus globalement les secteurs d’activité dans lesquels s’inscrit l’entreprise sont :

  • l’emballage et le conditionnement,
  • la préparation de produits textiles pour des grossistes et pour la distribution en grand magasin,
  • le billing, la fabrication d’étiquettes, l’étiquetage manuel
  • certains travaux simples pour des clients extérieurs (nettoyage)
  • une petite section d’assemblage mécanique.

EFT Quelque chose à faire (Monceau-sur-Sambre)

Egalement présente sur le site de Monceau-Fontaine, cette entreprise existe depuis 25 ans.  Active dans le secteur du bâtiment, elle poursuit un objectif d’insertion par une formation professionnelle.  Elle compte 36 salariés (dont 22 formateurs) et accueille une cinquantaine de stagiaires, parmi lesquels on observe 60% de débouchés positifs. Les secteurs d’activité dans lesquels s’inscrit l’entreprise sont :

  • Les travaux du bâtiment pour des particuliers
  • Les travaux dans le cadre de marchés publics
  • Le développement du secteur de l’eco-construction, qui s’inscrit dans une cohérence entre la finalité sociale de l’entreprise et l’esprit du développement durable.

L’entreprise s’adresse à un public dont le niveau d’études ne dépasse pas l’enseignement primaire, ce qui signifie un lourd passé d’échec et d’exclusion.  La réinsertion passe alors par l’apprentissage d’un métier, mais aussi par la reconstruction d’un lien social et par la remise en confiance des personnes. Le public qu’accueille aujourd’hui l’entreprise se divise en deux catégories.  Il y a bien sûr les jeunes en situation d’exclusion.  Mais il y a également, comme on l’oublie souvent, les personnes qui ont basculé dans la précarité il y a 15/20 ans et qui en font aujourd’hui encore partie, dans un degré d’exclusion souvent aggravé.

APIDES (Court-Saint-Etienne)

Entreprise de Formation par le Travail, APIDES s’inscrit dans le secteur de la menuiserie. Depuis près de 25 ans, son objectif est la réinsertion par la formation de jeunes ou d’adultes en situation ou en danger d’exclusion sociale. Elle emploie aujourd’hui 25 personnes.

Les stagiaires qu’elle accueille doivent avoir 18 ans et au maximum un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur.  Dès leur arrivée dans l’entreprise, les stagiaires sont envoyés sur chantier chez des clients.  La formation et l’expérience professionnelle qu’acquièrent les stagiaires dans l’entreprise aboutissent à ce que près de 65% des stagiaires trouvent un débouché durable sur le plan social et professionnel.

APIDES réalise les travaux de menuiserie des Magasins du monde-Oxfam.  Si Oxfam-Magasins du monde représente moins de 10% du chiffre d’affaire d’APIDES, il représente néanmoins un client symboliquement important, car une confiance réciproque caractérise cette relation commerciale.  En échange d’une priorité totale des demandes d’Oxfam-Magasins du monde, APIDES est en effet devenu l’unique fournisseur en menuiserie d’Oxfam-Magasins du monde.

EFT Le Germoir (Monceau-sur-Sambre)

Cette Entreprise de Formation par le Travail est née voici 25 ans dans le sillage d’un refuge pour femmes battues.  Elle n’accueille qu’un public de femmes peu qualifiées, en situations d’exclusion ou de précarité.  Son objectif est d’offrir une formation et un  accompagnement à ces femmes afin de favoriser leur accès à l’emploi, et donc leur réinsertion plus large dans la société.  Elle accueille aujourd’hui une quarantaine de stagiaires pour une période de 18 mois.

Le Germoir se situe sur le site de Monceau-Fontaine, un ancien charbonnage reconverti en un regroupement de 15 entreprises d’économie sociale qui ont décidé, par exemple, de mutualiser leur service de jobcoaching.   Les secteurs d’activité dans lesquels s’inscrit l’entreprise sont :

  • L’HORECA : fabrication de sandwichs, organisation de banquets ;
  • La couture : réparation et confectionet la production d’accessoires de mode;
  • Le nettoyage (semi-industriel) pour des entreprises ou des collectivités

Outre leur formation professionnelle, les stagiaires bénéficient d’un suivi pédagogique et psychosocial.  Cela leur permet non seulement de se voir offrir une formation étoffée (français, calcul, communication, vie sociale, …) mais également un soutien pour toutes leurs démarches administratives.

Comment définir le caractère « économie sociale » d’une entreprise ?

Les entreprises d’économie sociale se caractérisent par leur finalité sociale, par opposition à la finalitécommerciale des entreprises traditionnelles.  Il s’agit donc pour elles de s’adresser à des publics qui ont des difficultés à s’insérer sur le marché du travail ou dans le secteur de la formation.  Selon la définition classique formulée par le Conseil Wallon de l’économie sociale, 4 paramètres sont nécessaires :

  • La finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que de profit;
  • L’autonomie de gestion;
  • Le processus de décision démocratique;
  • La primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus.

Même si certaines coopératives ou le secteur des titres services appartiennent aussi à ce secteur, on distingue traditionnellement les entreprises d’économie sociale en 4 grandes catégories :

  • Les entreprises d’insertion;
  • Les organismes d’insertion socio-professionnelle (OISP);
  • Les entreprises de formation par le travail (EFT);
  • Les entreprises de travail adapté (ETA);

Comment ces entreprises s’inscrivent-elles dans le circuit économique ?

Périodiquement, les entreprises d’économie sociale sont accusées de faire de la concurrence déloyale aux entreprises traditionnelles, de par les subventions publiques qu’elles reçoivent.  S’il est fréquent, ce procès d’intention peut être rapidement contré.

Tout d’abord, comme l’explique Dominique Bricoult (Le Germoir), les subsides servent à financer la formation, l’encadrement et le suivi psycho-social du public concerné.  Il convient de rappeler qu’il s’agit d’une population précarisée et peu qualifiée, qui  a connu des fractures sévères avec leur lot d’échecs scolaires, de pertes de liens avec leurs proches et avec la société en général.

Ensuite, loin d’une distorsion de concurrence, il s’agit même souvent de l’inverse. En effet, de nombreux stagiaires sont à l’issue de leur stage engagés par des employeurs privés, qui font ainsi l’économie d’une formation.  D’autre part, explique Bernard Bastin (Kennedy et Amitié), certaines entreprises d’économie sociale proposent, en sous-traitance, des prestations de services à des entreprises qui n’auraient pas les moyens de les réaliser elles-mêmes.  Certaines entreprises peuvent ainsi sous-traiter des opérations qui demanderaient des investissements lourds en main d’œuvre et en infrastructures.

Les entreprises d’économie sociale occupent donc une place légitime dans le circuit économique « normal », qui plus est, en ne représentant qu’une partie infime du marché économique global.

Comment ces entreprises s’inscrivent-elles dans l’environnement socio-politique ?

Même si l’économie sociale dispose depuis 2003 d’une secrétaire d’état en la personne de Els Van Weert (SPA-Spirit), cela ne signifie pas pour autant que ce secteur d’activités reçoive toute la considération qu’il mériterait.  Non seulement fait-il parfois les frais du paysage institutionnel morcelé qui caractérise notre pays, mais il souffre également de l’augmentation de la précarité et des inégalités sociales.  Et de la pression de la consommation qui caractérise la société aujourd’hui.

Sur le plan social, comme le soulignent Dominique Bricoult (Le Germoir) et Bernard Spinoit (Quelque chose à faire), on observe que les publics défavorisés sont aujourd’hui de plus en plus nombreux et déficitaires, mais qu’ils ont également de moins en moins de ressources pour rebondir.

Ensuite, sur le plan politique, comme le relève Stéphane Monard (APIDES), l’attitude politique instrumentalise parfois le secteur en le détournant de ses objectifs initiaux.  C’est le cas par exemple de l’intervention récente de Marie Arena dans le secteur des EFT.  En prenant la décision de limiter l’indemnité des stagiaires à 1€/h, elle écorne non seulement une motivation importante des stagiaires (qui auparavant pouvait être récompensés par des « augmentations » de salaire).  Mais elle  favorise en outre la désagréable impression que le secteur des EFT ne serait qu’un tremplin vers les formations du FOREM, invalidant par là toute la philosophie du secteur de l’économie sociale.

Les entreprises d’économie sociale ont un rôle spécifique car elles s’adressent à un public spécifique.  Toutefois, les subventions qu’elles reçoivent entraînent à la fois une dépendance politique parfois pesante, mais également une limitation en termes de volume d’emplois disponibles. Si le caractère individualisé de l’encadrement proposé par ces entreprises doit être préservé, une tension potentielle s’avère néanmoins possible entre l’augmentation de la précarité et le nombre limité d’entreprises d’économie sociale prêtes à accueillir les publics précarisés.

La frilosité politique n’est alors qu’un obstacle parmi d’autres à la bonne marche d’un secteur économique indispensable.

Gilles ABEL

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