Chemins de campagne – législatives 2007

Grâce aux saveurs bucoliques de la langue française, l’horizon d’un suffrage est toujours inscrit dans une campagne, fut-elle électorale. Les réponses, sinon les arguments, y empruntent des détours parfois tortueux, quand les candidats ne nous fourvoient pas – volontairement ou non – dans des culs-de-sac.

A quelques encablures de la date du 10 juin 2007, Oxfam-Magasins du monde reste fidèle à ses habitudes. Ils ont donc convié à leur table de déjeuner les 4 présidents de partis francophones, afin de les soumettre à un exercice d’interpellation.

Joëlle Milquet (CDH), Isabelle Durant (Ecolo), Didier Reynders (MR) et Elio Di Rupo (PS) ont répondu positivement à l’invitation. Le mois de mars a donc été l’occasion de rencontres « au sommet ». Les sujets étaient aussi multiples que les propositions étaient concrètes et précises :

  • Responsabilité sociale des entreprises.
  • Régularisation des sans-papiers.
  • Création d’une législation sur le commerce équitable.
  • Conflit israëlo-palestinien.
  • Souveraineté alimentaire.
  • Problèmes climatiques.

L’intérêt majeur de ces rencontres, au-delà des réponses apportées par les présidents respectifs, est qu’elles permettent en réalité de jeter un oeil avisé sur l’état des forces politiques en présence. Et sur les perspectives qu’elles souhaitent imprimer à leur future action politique. La sagesse, sinon la lucidité, impose alors à l’observateur de se concentrer sur ce qui reste – une fois mis de côté langue de bois, postures idéologiques et positions consensuelles.

Et que reste-t-il alors ?

Un constat s’impose. L’environnement dans lequel se côtoient aujourd’hui les mandataires politiques, les militants associatifs et les journalistes est imprégné d’une forme de courtoisie et de familiarité. A fortiori en campagne électorale, l’animal candidat sait pertinemment qu’il doit prêter son flanc et son oreille la plus ouverte possible aux requêtes qui lui sont faites. Oxfam-Magasins du monde en est pleinement conscient. Mais comment faire pour distinguer, chez le candidat, les engagements fermes et réalistes des promesses complaisantes ? La tâche est périlleuse car les interlocuteurs en présence à ces déjeuners sont coriaces, et chacun à leur manière.

Didier Reynders est le plus féroce. C’est un homme de dossiers, fin stratège et excellent technicien. Et comme il aime à le rappeler, c’est un libéral. Mais un libéral aux atours souples et conciliants. Lorsqu’on l’interroge sur ses engagements en matière de responsabilité des entreprises ou de régulation du commerce mondial, il demande des précisions, des chiffres, émet des hypothèses. Et l’expérience du pouvoir lui permet de formuler des réponses concrètes et pragmatiques, chose rare en pareille circonstance. Cependant, à l’écouter, on aurait presque l’impression que libéralisme et commerce équitable sont deux facettes d’une même réalité. Certes il met en lumière des alliances objectives entre les deux idéologies. Mais il s’appuie sur un argument classique, à savoir que le développement économique précède tout autre type de développement des peuples. N’est-il pas permis d’en douter ?

Le candidat MR est correct sans être enthousiaste, exigeant sans être intransigeant, aimable sans être chaleureux. C’est déjà pas mal.

Joëlle Milquet est la plus adroite. C’est une femme décidée et à l’écoute, fidèle à ses valeurs et adepte d’une certaine fermeté du propos. Elle se réclame du centre, en reconnaissant que cela l’amène parfois, notamment au niveau européen, à des contorsions politiques dont elle se passerait bien. Ses préoccupations tant en matière d’environnement que de normes sociales ou de questions institutionnelles s’appuient sur une logique de rééquilibrage des forces en présence. Afin de contrer les effets pervers de la mondialisation qu’elle souhaite mieux encadrer.

Son action politique semble guidée par certains maîtres-mots : régulation, responsabilité, contraintes, cohérence, volontarisme. Certes ils semblent sincères mais ils manquent parfois de densité, comme si elles les utilisaient parfois sans vraiment croire en leur bien-fondé.

La candidate CDH est conciliante sans être complaisante, un peu fluctuante sans être inconsistante. Mais sa détermination compense parfois son manque de précision.

Elio Di Rupo est le plus roublard des candidats. Il fait preuve d’une assurance et d’une désinvolture étonnantes. A première vue, son aisance verbale et sa force tranquille laissent songeur. Il a manifestement l’habitude de conquérir son auditoire de la sorte. Le propos est résolument ancré à gauche, avec un discours bien rôdé et empreint d’une certaine pertinence, à défaut d’être concret. Les questions qui lui sont posées l’inclinent plutôt à la réflexion qu’à la réponse. Comment imposer plus de transparence et de contrôle sur les personnes qui représentent la Belgique dans les négociations internationales ? Le président du PS élude et préfère confier le fruit de ses pensées. Le lien est parfois ténu avec la question, mais cela lui permet de dénoncer le « saucissonnement » de l’autorité publique, dispersée entre des niveaux de décision différents. Et qui est le seul à profiter de cette dispersion ? Le monde économique puissant naturellement… Toutefois, ce message, aussi doux soit-il pour l’oreille, s’essouffle assez vite.

Le candidat PS est charismatique mais quelque peu superficiel, fraternel certes mais peu empathique. Il est décontracté mais semble peu concerné par les interpellations qu’on lui adresse.

Isabelle Durant est la plus lucide. Evidemment, cette lucidité n’est pas toujours très encourageante. Son expérience du pouvoir l’a rendue pragmatique quant à certaines questions. Mais son souci reste d’examiner les problèmes dans leur complexité. Ses affinités avec les constats, les analyses et les propositions d’Oxfam-Magasins du monde sont évidentes. L’intérêt des positions Ecolo se situe alors là où on s’y attend le moins, témoignant par là d’une réflexion globale. Un exemple. S’attaquer aux problèmes climatiques via les biocarburants ? Oui mais… car le développement des biocarburants génère déjà des dérives. En effet, pour atteindre les quotas, on commence à voir des monocultures intensives, un recours aux OGM en vue de gros rendements. Bref, on résout un problème environnemental en provoquant des dégâts écologiques plus importants !

Ecolo a manifestement mûri, conscient des enjeux stratégiques et pragmatiques de l’action politique. Le propos exhale encore parfois ce petit fumet « professoral » si typique des verts, mais il est indéniable que les propositions sont à la fois réalistes et ambitieuses.

La candidate Ecolo est rigoureuse sans être pinailleuse, exigeante sans être dogmatique. Ses propositions sont courageuses, parfois ingrates. Et c’est sans doute la raison pour laquelle elles ont tant de mal à irriguer davantage l’électorat.

Quoi de neuf, docteur ?

C’est souvent au détour des propositions novatrices d’un parti qu’il est possible de trouver les éléments les plus intéressants. Car ces propositions sont souvent les seules manières pour un parti de se distinguer de ses concurrents. Mais elles permettent aussi parfois de découvrir certains des piliers sur lesquels les partis souhaitent bâtir leurs futurs projets politiques. Si l’on relève certaines « innovations » formulées lors des interpellations, que peut-on en déduire ? Avancée ou recul ? Essentiel ou secondaire ? Réalisable ou impraticable ? Démagogique ou audacieux ? La question ne laisse pas d’être intéressante…

Le CDH innoverait dans le champ institutionnel. Il propose de faire du Sénat la chambre « internationale », celle du suivi des débats sur la mondialisation. Son rôle serait de maintenir une vigilance constante et d’organiser des débats avant que des décisions à portée européenne ou internationale ne se prennent. L’idéal serait d’avoir des personnalités représentatives, un agenda suffisamment dense et des débats en amont avec l’implication des représentants du gouvernement fédéral. Il importerait d’y prévoir une obligation de régularité, d’explications, de l’état des négociations. Selon lui un engagement de présence ponctuelle des présidents de parti par rapport à certaines négociations pourrait même être envisagé. Cette idée viserait à soigner la coupure qui existe entre les citoyens et l’international.

Le MR, quant à lui, croit beaucoup à une idée en matière d’énergie renouvelable. Cette innovation tiendrait en une décentralisation en matière d’énergie renouvelable. Le mécanisme, en exploitant notamment l’énergie photovoltaïque, serait le suivant. Les citoyens fourniraient leur consommation domestique, mais disposeraient d’installations qui produiraient « plus que nécessaire » pour leur propre consommation. Le surplus serait alors réinjecté sur le réseau. Le compteur tournerait donc en sens inverse, ce qui signifie qu’à un moment donné on recevrait un chèque plutôt qu’une facture. Cela répondrait à une préoccupation en matière climatique et cela permet aussi de développer de l’emploi en grande quantité.

Ecolo est également préoccupé par les négociations internationales pour lesquelles sont mandatés des représentants belges, qui ne rendent pas toujours des comptes de leur travail… Leur idée est de mettre en place, sur le modèle des comités P et R (organes de contrôle des services de police et de renseignements) un comité « I » pour toutes les matières internationales. Il « prémâcherait » la complexité des thématiques et il permettrait aux parlementaires d’être informés face à la complexité de certaines matières. Ce comité « I » pourrait contribuer à éclairer le parlementaire, à faire l’état des lieux d’une négociation, qui dure parfois 3 ou 4 ans. Cela permettrait un contrôle parlementaire d’une meilleure qualité.

Au PS, l’innovation se fait plus discrète, en tout cas au plan des propositions concrètes. Ce n’est que lorsqu’on se concentre sur certains propos qu’elle apparaît, et encore… Pour les socialistes, un des axes prioritaires est la responsabilité sociale des entreprises. Selon eux, à défaut de révolutionner le système, on peut les obliger à avoir mauvaise conscience et les forcer à identifier les contradictions entre leurs discours et ce qu’ils font réellement. En effet, il serait important d’au moins les coincer pour qu’une certaine transparence existe. Parce qu’aujourd’hui, non seulement ces entreprises exploitent mais en plus elles se donnent bonne conscience et viennent donner des leçons, ce qui témoigne d’une arrogance sans nom.

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