ACP, Association for Craft producers

Après 10 ans d’une guerre civile [dans laquelle les rebelles maoïstes ont combattu la monarchie en place, et] qui a fait plus de 15.000 morts, le Népal est dans une législature de transition depuis  janvier 2007. La démobilisation et le désarmement de toutes les parties est en cours sous la supervision des Nations unies et le gouvernement de transition a pour mandat d’organiser des élections qui auraient du se tenir depuis juin 2007. Malgré les accords de transition, la situation sécuritaire continue à s’empirer. Les armes légères circulent toujours et les groupes rebelles se sont démultipliés.

C’est dans ce contexte qu’évolue ACP, une fédération d’artisans créée en 1984, partenaire d’Oxfam Magasins du Monde depuis plus de 15 ans. Meera Battarai, la directrice d’ACP définit l’association comme une « entreprise socialement orientée, commercialement viable ». Loin d’être une organisation caritative, ACP opère sur une base professionnelle et commerciale. Les aspects sociaux n’en sont pas moins importants.

ACP a fait le pari de revaloriser l’artisanat, considéré comme un hobby pour en faire une activité professionnelle rentable. Si l’association a pu au départ investir dans ses bâtiments et ses équipements grâce à des donateurs, elle est maintenant complètement autonome.

ACP, une alternative économique

Le nombre de producteurs est passé de 38 en 1984 à 1100 en 2007. 90% sont des femmes, provenant de 17 des 75 districts que compte le Népal. Elles travaillent dans des secteurs aussi variés que la production du feutre, la céramique, le tissage, la teinture, la couture, le travail du cuivre… Parfois isolées, elles sont le plus souvent organisées en groupes, ce qui leur permet de combiner une activité génératrice de revenus avec des responsabilités familiales et parfois une activité agricole.

ACP accorde, dans le choix des groupes de producteurs, une attention à l’équilibre entre les principaux groupes ethniques du pays. L’organisation travaille autant avec des producteurs des zones urbaines que des zones rurales afin de lutter contre l’exode rural. Tous sont des producteurs marginalisés, souvent illettrés, qui n’ont pas accès à d’autres emplois.

Un appui à la production

ACP fournit aux producteurs un éventail de services directement liés à la production. L’atelier d’ACP à Kathmandou occupe 90 travailleurs qui développent des prototypes de produits sur base d’une connaissance de la demande locale et internationale, tout en tenant compte des compétences et des techniques maîtrisées par les producteurs membres. ACP affiche une claire volonté de revaloriser les techniques traditionnelles telles que le tissage, l’impression de tissu par tampons ou la fabrication manuelle de récipients en cuivre. Par exemple, lorsque le marché des jarres en cuivre a été saturé, ACP a conçu d’autres produits, bougeoirs, tasses, théières,… pour permettre à ces producteurs de continuer à écouler leur production. Bir Bahadur, responsable du groupement des producteurs de cuivre de Palpa raconte que « grâce à ACP il y a maintenant du travail toutes l’année. En plus de scolariser ses enfants, il a pu s’acheter un terrain et se construire une maison. Il pense envoyer son fils faire des études d’ingénieur ».

Les producteurs sont accompagnés par ACP pour progressivement améliorer leur technique et ainsi augmenter leurs revenus.  ACP bénéficie également de l’expertise des acheteurs du commerce équitable qui souhaitent développer des produits spécifiques.

ACP fournit aux producteurs la Matière Première ou la préfinance et les producteurs sont payés directement à la livraison des produits. L’équipe de l’atelier donne une assistance technique lorsque c’est nécessaire et assure un contrôle de qualité, voire le travail de finition. La qualité de ses produits fait la force d’ACP.

Fait interpellant, certaines matières premières viennent parfois de loin. C’est ainsi que, par exemple, la laine utilisée pour la fabrication du feutre vient de Nouvelle Zélande. Une réflexion qui mérite d’être menée pour valoriser les matières premières locales même si le Népal en est assez dépourvu.

La commercialisation

ACP dispose d’un espace de vente au cœur de Katmandou, le « Dhukuti Shop ». A ses débuts, il constituait l’unique boutique de Kathmandou dont l’assortiment était composé à 100% d’artisanat népalais. Aujourd’hui, d’autres ont suivi l’exemple et 6 associations de commerce équitable au Népal ont ouvert les leurs. La seconde boutique d’ACP, à Pokhara, a du être fermée en raison de l’insécurité croissante dans cette zone et les extorsions régulières de fonds par les rebelles maoïstes. Près de 70% des produits d’ACP sont vendus sur les marchés internationaux, à des centrales de commerce équitable et sur le marché conventionnel.

Un impact économique

Ce travail avec ACP permet aux producteurs, qui sont en majorité des femmes, d’accéder à un revenu largement supérieur au revenu minimum étatique. Des femmes ayant d’autres obligations familiales et parfois agricoles se sont organisées et professionnalisées dans des groupes de travail.  Elles contribuent ainsi au revenu familial ou subviennent seules aux besoins de leur famille. Certains groupes bénéficient aussi de prêts financiers qui leur permettent d’investir et d’accroître leur activité. En plus du prix qu’ACP offre aux producteurs pour leurs produits, un système de prime à la performance a aussi été développé au fil du temps.

Le commerce équitable d’ACP se porte bien. De 2000 à 2005, ses ventes ont augmenté de 55%. Le nombre de producteurs touchés par l’association va croissant et cette dernière a depuis longtemps atteint l’autonomie financière. Dans l’équipe de ACP, on est conscient que pour poursuivre dans ce sens, il va falloir continuer à augmenter l’adéquation des produits avec la demande des consommateurs, accroître son marché et moderniser ses équipements.

ACP, une alternative sociale

Au-delà des aspects économiques, ACP accorde une importance particulière à l’amélioration du niveau de vie global de ses membres et donc aux aspects sociaux.

Dans un pays où les services sociaux de base ne sont pas assurés par l’Etat, ACP a développé une série de programmes sociaux tels que l’allocation pour soins de santé, l’indemnité pour congé de maternité et de paternité, l’allocation mensuelle pour la scolarisation des jeunes filles. ACP met par exemple à disposition des travailleurs de son atelier de Kathmandou, une cafétéria pour leur éviter de manger dans la rue. Un programme d’épargne pour les producteurs a également été mis en place avec succès.

La participation

Le système de communication entre la direction d’ACP et les producteurs, était informel depuis la création de l’association. Il a été institutionnalisé en 2005, sous la forme d’un comité consultatif qui se réunit tous les trois mois et permet aux producteurs de s’exprimer plus facilement envers la direction. Le sentiment d’appartenance et la participation aux décisions sur les orientations d’ACP en ont été renforcés.

L’ « empowerment » des femmes

Dans un contexte patriarcal, où les femmes n’ont quasi aucune opportunité de développer leur leadership, l’objectif le plus important d’ACP est sans aucun doute l’empowerment des femmes. Outre le fait de leur donner accès à un revenu, le travail en groupes est aussi un moyen de partager leurs problèmes et leurs expériences. De cette manière, en plus de développer des compétences pour produire de l’artisanat de qualité, elles augmentent leur confiance en elles et s’affirment en famille et dans la société. Elles acquièrent progressivement un pouvoir de décision de plus en plus grand sur la famille, de la gestion du budget à l’éducation des enfants.

Bien sûr, les résultats ne sont pas égaux pour toutes les femmes. Pour celles qui viennent quotidiennement travailler à l’atelier à Kathmandou, l’opportunité de partager leurs expériences et de développer un sentiment d’appartenance au groupe est le plus évident.  Pour les groupes des zones rurales les plus éloignées, c’est souvent le leader du groupe qui est l’interface d’ACP et qui bénéficie de l’opportunité d’interaction et de développement personnel. Le bénéfice social pour les autres membres du groupe est moins évident. Un grand travail reste à faire à ce niveau.

Le développement du leadership

ACP met un accent sur le développement du leadership. Les représentantes de groupes de productrices, qui assurent la communication avec ACP et participent au Comité consultatif des producteurs et du management, sont élues chaque année. Ce sont elles qui transmettent à leurs collègues les commandes, instructions et la matière première d’ACP. Ce sont elles qui sont formées et assurent la formation des autres pour la production de nouveaux designs. Progressivement, certaines femmes s’affirment, comme Mamta Jah, travaillant à l’unité de peinture, qui a su saisir les opportunités qui s’offraient à elle et qui, après avoir rempli la fonction de l’Alliance des producteurs pendant 2 ans, en a été élue présidente en 1997. D’autres, qui ont commencé à travailler dans l’atelier d’ACP ont choisi d’aller se réinstaller dans leur village d’origine et de créer leur groupe.

L’exemple de Laxmi Maharjan parle de lui-même. C’est sa maman qui lui a appris la technique et elle tissait déjà à 12 ans. Elle n’avait jamais vu l’argent de son travail qui était contrôlé par les hommes de la famille, d’abord son père, ensuite son mari. En 1984, elle rejoint ACP et gagne l’équivalent de 10 dollars par mois. Après quelques années, elle crée son propre groupe avec 3 autres femmes. Avec leurs gains, elles ont pu agrandir leur atelier et constituent aujourd’hui le plus grand des groupes membres de ACP. Laxmi gagne aujourd’hui l’équivalent de 90 dollars par mois et est fière quand elle raconte « un de mes fils aîné a terminé ses études d’ingénieur à l’étranger et grâce à ce que je gagnais chez ACP, j’ai pu scolariser tous mes enfants. »Sa fille, Sudha a elle aussi terminé ses études et elle est bien déterminée à poursuivre l’activité de sa mère. Elle se souvient « qu’avant ils avaient des temps difficiles et que leurs parents devaient supplier les professeurs de les laisser passer les examens lorsqu’ils ne pouvaient pas payer les frais scolaires ». Maintenant leu niveau de vie s’est considérablement accru et Sudha croit que « même des femmes illettrées avec des talents peuvent améliorer leur  vie »

ACP, une aternative environnementale

ACP a choisi de jouer un rôle actif dans la protection de l’environnement. Jusqu’à maintenant, le plan de développement environnemental se traduit essentiellement par des mesures au niveau de l’atelier général mais l’objectif est que les groupes s’approprient ce qui peut l’être dans leur propre activité.

C’est ainsi qu’ACP a décidé de n’utiliser que du bois tendre à croissance rapide, a installé un système de traitement des eaux usées générées par la teinture des tissus, et organisé une collecte sélective des déchets de son atelier. Dans l’unité d’imprimerie, ACP est passé de l’encre au kérosène à l’encre à base d’eau et on y utilise du papier recyclé. On y décourage l’utilisation des sacs en plastique et l’environnement de travail est non-fumeur.

L’étape suivante sera que les producteurs externes à ACP s’approprient certaines de ses mesures pour les appliquer dans leurs propres ateliers. Mais on n’en est clairement pas encore là.

Dans un souci de préserver l’environnement, une réflexion est également menée sur le mode de transport des produits exportés. Actuellement, celui-ci se fait par avion, le Népal n’ayant pas de port maritime. Des premiers essais on eu lieu pour regrouper des commandes avec celles d’autres associations membres du Fair Trade Group Nepal pour acheminer les produits par bateau via Calcutta. Ce système qui nécessite une grande coordination en est à ses balbutiements et la recherche de solutions se poursuit au sein d’ACP.

ACP, une force de changement

Pour mener à bien des actions de plaidoyer pour influer sur les politiques népalaises en matière de commerce équitable, ACP a choisi de ne pas le faire seul et de donner l’impulsion à la création du « Fair Trade Group », le groupe Commerce Equitable au Népal, créé en 1993. Ce groupe, qui renforce l’unité et la communication entre ses 14 associations membres, a l’ambition de s’imposer comme institution leader pour la promotion du commerce équitable au Népal et de développer des mécanismes de monitoring du commerce équitable. Actuellement, il met en œuvre des actions de renforcement de capacité des membres et de la promotion de leurs produits, entre autres par le biais d’un catalogue commun.

ACP-Oxfam-Magasins du monde, un véritable partenariat

Depuis 15 ans, ACP et Oxfam-Magasins du Monde ont su développer un partenariat actif et fructueux.

Au-delà de donner l’opportunité à des producteurs marginalisés du Sud d’améliorer leurs conditions générales de vie, la collaboration entre les deux organisations permet à Oxfam-Magasins du Monde de commercialiser des produits de qualité.  Chez ACP toute l’équipe est consciente de la nécessité de faire continuellement évoluer les produits pour être en adéquation avec la demande des différents marchés.

La relation est équilibrée, ACP ayant réussi à diversifier ses débouchés pour n’être dépendant d’aucun de ses partenaires. Les deux organisations partagent leurs savoirs et expériences lors de contacts réguliers ainsi qu’au sein d’IFAT, dont elles sont toutes deux membres. Elles y contribuent à la réflexion internationale sur le développement du commerce équitable.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons choisi cette année de mettre ACP à l’honneur dans le cadre de la semaine du Commerce équitable 2007.

Valérie Vandervecken

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