Ikea. Bilan d’un an de campagne

Petit retour en arrière : au début … une intuition

Tout commence en septembre 2004. Oxfam-Magasins du monde publie un dossier intitulé « Multinationales, mondialisation et commerce équitable » qui analyse les modèles de développement générés par diverses multinationales.  Le discours se fait plus global. Il ne porte plus exclusivement sur les conditions de travail des ouvrières et ouvriers des chaînes de production dans des pays du Sud. Il s’élargit vers les questions environnementales, culturelles et analyses les modes de vie et de consommation.

Dans les exemples servant à illustrer le dossier, on trouve des cibles classiques des campagnes -Douwe Egberts, Disney, Monsanto, Nike et Adidas- mais également Ikea ! Les débats qui ont suivi n’ont porté que sur le seul cas de l’entreprise suédoise. Et les questions sont nombreuses. Est-ce le rôle d’Oxfam-Magasins du monde que de faire pression sur des multinationales et le pouvoir politique ? Sur quelles informations se base ce dossier ? Ikea, ce n’est quand même pas la pire ! En s’attaquant à un symbole, Oxfam-Magasins du monde a fait mouche. À travers Ikea, c’est bien notre mode de vie – et de consommation – qui est en question. Et nos contradictions nous mettent mal à l’aise.

Les vagues suscitées par ce dossier ne restent pas confinées aux frontières du mouvement. Le dossier arrive rapidement dans les bureaux d’Ikea-Belgique via … un bénévole réviseur d’entreprise chez Ikea. Un premier contact entre Oxfam-Magasins du monde et Ikea-Belgique a lieu.

À aucun moment de ces échanges, IKEA n’a formalisé sa position dans un courrier écrit, voire un mail. Cette absence de traces a amené Oxfam-Magasins du monde à adopter la position inverse et à concrétiser l’ensemble des discussions par un envoi de courrier, afin d’acter les avancées du dialogue.

Ainsi, après avoir rencontré le 20 juin 2005 monsieur Staffan Jeppson, Managing Director d’IKEA Belgium, et madame Anne-Françoise d’Aoust, Press & Public Relation Responsible (ça en jette toujours plus, les fonctions en anglais quand même!), the Oxfam-Magasins du monde management leur adressait un courrier début juillet. Dans cette missive, l’ONG belge indiquait «deux limites à la mise en application effective de ce code de conduite: la responsabilité du donneur d’ordre qu’est IKEA devrait être engagée sur l’ensemble de la filière de sous-traitance (parfois en cascade). Les pratiques d’achat à bas prix rendent souvent difficile, voire impossible, la mise en œuvre du code de conduite par les sous-traitants. Lors de l’entretien, nous avons pu constater que vous reconnaissez ces deux limites à la mise en œuvre du code de conduite qui perd ainsi de sa force».

Toujours dans ce courrier, deux pistes de travail furent dégagées: «Oxfam-Magasins du monde va publier prochainement une étude sur le modèle IKEA. Nous prenons l’engagement de vous informer préalablement sur cette étude afin que vous puissiez nous faire part de vos éventuels commentaires. À charge pour Oxfam-Magasins du monde de tenir compte de ces remarques. IKEA Belgique s’engage à fournir les informations sur la filière de production de 5 produits qui seront choisis de commun accord. Les informations porteront sur la filière de production (y compris la sous-traitance), les conditions de mise en œuvre du code de conduite, l’impact des pratiques d’achat sur les conditions sociales et environnementales,…»

Bref, l’approche était plutôt constructive. Oxfam-Magasins du monde, organisation de commerce équitable, envisagea même de vendre des produits dans les IKEA, dans un équilibre difficile, voire impossible, entre critiquer un système et y participer.

Extrait de Ikea : un modèle à démonter, O. Bailly, D. Lambert et JM Caudron. Ed Luc Pire. Août 2006.

Le débat est lancé, pas question de le lâcher. Une étude complète sur Ikea est publiée en décembre 2005. D’une part, l’étude présente la politique de responsabilité sociale et environnementale d’Ikea, basée sur son code de conduite Iway. D’autre part, elle présente les résultats d’une étude de 2003 qui prouve de graves violations des droits des travailleurs chez des fournisseurs d’Ikea en Bulgarie, en Inde et au Vietnam [highslide](1;1;;;)

DE HAAN, Esther et OLDENZIEL, Joris : Labour conditions in Ikea’ssupply chain. Case studies in India, Bulgaria and Vietnam, Somo 2003.[/highslide] . Cette étude a été menée par l’institut d’étude hollandais Somo, spécialisé dans les questions de conditions de travail dans les chaînes de sous-traitance et la responsabilité sociale des entreprises multinationales.

L’étude est envoyée aux représentants d’Ikea-Belgique pour une éventuelle réaction avant publication. Mais le courrier restera sans réponse. Deux nouvelles rencontres seront alors organisées. Les demandes de garanties formulées par Oxfam-Magasins du monde sont envoyées à Ikea-Suède mais restent lettre morte. Deux pistes se dégagent alors pour Oxfam-Magasins du monde :

  • Se rendre en Suède pour rencontrer les responsables internationaux de la politique de responsabilité sociale et environnementale d’Ikea
  • Actualiser les études de cas de 2003 pour disposer d’informations récentes.

Vers une campagne de fond … et de forme

Face au manque de garanties données par Ikea ainsi qu’à son manque de transparence, Oxfam-Magasins du monde décide donc d’aller constater lui-même la réalité des conditions de travail et de vie des travailleurs des fournisseurs d’Ikea. La réalité correspond-t-elle aux beaux discours ?

C’est au Forum Social Mondial qu’une première possibilité s’offre à Oxfam-Magasins du monde. Samy, responsable de Swate (un partenaire de commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde) réagit à la présentation de la dernière étude. Plusieurs fournisseurs d’Ikea sont basés dans sa région, à Karur ! Une aubaine quand on connait la difficulté d’identifier des fournisseurs d’Ikea, une liste gardée aussi jalousement secrète que la recette d’une certaine boisson noire et pétillante… Pour se faire une meilleure idée de la situation, les études de cas utilisées par l’étude de 2003 sont complétées par d’autres, réalisées au Bangladesh et au Vietnam, également par Somo .

Les résultats [highslide](2;2;;;)

DE HAAN, Esther et VAN DIJK, Michiel, Labour conditions in Ikea’s supply chain. Case studies in Bangladesh and Vietnam, Somo 2006. et SAMY, L. A. et VIJAYABASKAR, M., Codes of conduct and supplier response in the IKEA value chain: the case of handloom home furnishing suppliers in Karur,South India, AREDS and MIDS, 2006. [/highslide] sont étonnants. En apparence, les conditions de travail semblent meilleures qu’ailleurs, bien qu’un certain nombre de violations graves aient été constatées. Mais en approfondissant les recherches, on constate que les travailleuses (la main d’œuvre est essentiellement féminine), dont les horaires hebdomadaires oscillent en moyenne entre 80 et 90 heures, doivent survivre avec moins de deux dollars par jour. Elles sont en réalité prisonnières d’un système qui les confine dans la pauvreté. Les prix bas d’Ikea ont donc bien un coût.

Une autre rencontre va donner un tournant à la campagne. Denis Lambert rencontre Luc Pire et lui propose un projet de livre sur la campagne Ikea. L’éditeur flaire le bon coup et saute sur l’occasion. Olivier Bailly, journaliste indépendant, se chargera de l’écriture qui sera résolument légère et accessible, humoristique et sarcastique, mêlant le style de Michael Moore et de « la Semaine infernale » diront même certains. Quelques mois plus tard, « Ikea un modèle à démonter » garnit le rayon « actualité » de nos librairies.

Pour illustrer et incarner les études de cas, les auteurs du livre se rendirent en Inde en compagnie de journalistes [highslide](3;3;;;)

Vidéo « Made in Ikea » disponible sur www.omdm.be/categorie/video/[/highslide].  Ils y rencontrent des travailleurs et récoltent des témoignages. Leur passage ne passe cependant pas inaperçu : visiblement, leur curiosité gêne. Après une tentative infructueuse, ils réussissent pourtant à visiter l’usine d’un fournisseur d’Ikea. Au retour de la visite, ils se font alors suivre par des travailleurs d’un troisième fournisseur d’Ikea. Curiosité ? Intimidation ? L’incident sera vite clos.

Des interpellations

Le résultat des recherches ainsi que la future publication du livre et des reportages est l’occasion de provoquer une nouvelle rencontre avec les représentants d’Ikea. Visiblement l’entreprise commence à prendre au sérieux le travail de l’ONG puisque les responsables internationaux de la communication et des affaires sociales et environnementales se déplacent en personne. Les résultats de cet entretien seront pourtant décevants. Les représentants d’Ikea n’ayant qu’une réponse aux lèvres : Iway ! Une nouvelle fois un dialogue de sourds s’installe et les deux tentatives d’Oxfam-Magasins du monde de sortir de l’impasse par des avancées concrètes (publication de la liste des fournisseurs et étude complète de la chaîne de valeur sur 5 produits) se solderont par un « Never ! [highslide](4;4;;;)

« jamais ! »[/highslide] » sec pour « raison de concurrence ». Oxfam-Magasins du monde renvoie alors à la lecture de ses rapports. La balle est dans le camp d’Ikea. A la multinationale de faire propositions d’avancées concrètes. La seule note positive de la rencontre sera la promesse d’Ikea-Belgique de participer à un débat public un mois plus tard. Promesse qui ne sera pas tenue. Ikea se désistera sans explication et sans prévenir. Le champ était donc libre pour une interpellation publique.

Et ça démarre fort. La publication du livre est un succès. Elle est relayée avec enthousiasme par les médias, prenant de court Oxfam-Magasins du monde et ses équipes bénévoles qui se préparaient pour démarrer en novembre à l’occasion des petits déjeuners Made in dignity. Plus étonnant, Ikea semble également pris de cours. La seule réaction de la multinationale sera un communiqué de presse vague rappelant ses engagements (toujours Iway), les mêmes que ceux critiqués dans l’ouvrage.

Les interpellations et débats se succèdent. La campagne bouscule. Elle pose beaucoup de questions et beaucoup de questions lui sont posées. « Pourquoi Ikea ? », « Ikea n’est quand même pas pire et est même meilleur que les autres ! », « Y-a-t-il des alternatives ? », etc…  Formations, débats publics, publications et actions d’interpellation se succèdent. Des groupes se forment pour aller porter l’interpellation au cœur même d’Ikea, dans le show room, au grand étonnement des clients et des travailleurs. Des représentants de ces derniers seront par ailleurs partie prenante des débats. Si le dialogue avec Ikea tourne en rond, celui avec les  travailleurs d’Ikea est réellement constructif. Eux aussi subissent les effet des prix les plus bas ! Ikea sera même nominé aux « Public Eye Awards » organisés à l’occasion du contre-sommet de Davos . On reproche à Ikea son manque de transparence et son ingénierie fiscale qui lui permettraient d’éluder les taxes et impôts. Un comble pour le symbole de l’entreprise responsable ! Des « Autres Ikea » voient également le jour sur les campus universitaires. Un peu partout on informe, on dénonce, on propose … bref on débat et on cherche une alternative.

Un bilan

Vis-à-vis des consommateurs, nous voulons mener une campagne d’éducation permanente sur les modèles de développement généré par les multinationales.  Ikea est choisi comme l’exemple d’un acteur symbolique.  La campagne vise donc à éveiller auprès des consommateurs une réflexion critique sur ses modes de consommation, en quoi ils contribuent ou non à une mondialisation solidaire.

Le travail de campagne et le succès des formations, des débats publics et des activités diverses montrent que ce premier objectif a été en bonne partie atteint. Les premières réactions de surprises, d’étonnements voire de rejets de la campagne, dues à l’image extrêmement positive d’Ikea, se sont progressivement effacées. Le débat porte alors sur la responsabilité d’Ikea et celle des gouvernements, sur l’implication des syndicats dans les politiques de responsabilité sociales des entreprises, etc. Mais plus que la multinationale, ce sont les consommateurs qui se sentent interpellés par la campagne. Nos attentes en tant que comme consommateurs, citoyens ou travailleurs sont contradictoires. Cette contradiction nous questionne. Loin d’abandonner ce débat, la volonté d’Oxfam-Magasins du monde est de le poursuivre et de l’enrichir par d’autres exemples, d’autres approches, sans pour autant se cantonner dans le seul échange d’idée.

Car ce débat en appelle un autre. Comment dépasser le stade de la dénonciation et quelles actions proposer ? Si les alternatives existent, elles sont cependant limitées.  Les produits qui respectent à la fois les critères économiques, sociaux, environnementaux et culturels d’une production durable sont rares. On risque alors de créer une certaine frustration chez les consommateurs, sans offrir de porte de sortie. Pour éviter ce constat fataliste, la campagne propose aux citoyens et consommateurs d’interpeller Ikea en soutenant la démarche d’Oxfam-Magasins du monde. Un autre forme d’alternative, collective celle-ci.

Vis-à-vis d’Ikea, créer un rapport de force pour le contraindre à respecter pleinement son propre code de conduite dans ses filières de production et de sous-traitance.  L’amener en premier lieu à modifier ses pratiques d’achat afin de créer les conditions de respect de son propre code de conduite.  La première étape de notre démarche consiste à demander à Ikea de fournir des informations de manière transparente et claire.  C’est un droit des consommateurs de savoir si les pratiques d’achat d’Ikea lui permettent de respecter ses engagements.  Donc, dans un premier temps, la campagne sera une campagne de questionnement et non de dénonciation.

Les résultats des rencontres avec les représentants d’Ikea parlent d’eux-mêmes. La dernière entrevue ne laisse planer aucun doute. La seule avancée obtenue est une lettre d’Ikea-Belgique à Ikea-Suède pour faire part des propositions d’Oxfam-Magasins du monde. Ikea marche à reculons. La lettre ne sera jamais envoyée. Le bilan d’Ikea est donc nul et son rapport social 2006 ne rassure pas. Les informations crédibles font toujours défaut et les évolutions ne vont pas dans le bon sens. La raison invoquée : les critères des audits sont plus exigeants. Ce que nous craignions dans le livre suite à la publication du rapport 2005 se vérifie donc.

Mais si, en 2003, 97 % du bois était en règle avec l’IWAY, ce chiffre a chuté à 90 % deux ans plus tard alors que la production a augmenté de 15 %. Concrètement, cela signifie qu’en 2005, 640 000 mètres cubes de bois de provenance inconnue garnissent les étagères IKEA, pour seulement 165 000 mètres cubes en 2003. La multinationale scierait-elle sa branche environnementale? Pas du tout, rétorque le rapport 2005: «La précision de nos audits et rapports s’améliore chaque année au fur et à mesure que nous travaillons et développons des connaissances avec nos fournisseurs. Les raisons du faible nombre en 2005 incluent un jugement plus strict sur le manque d’information, l’information incorrecte et l’origine non transparente du bois dans les études de traçabilité». Si on considère qu’IKEA s’améliore d’année en année de 1 % et devrait donc afficher un résultat de… 99 % en 2005, cela signifie tout de même que la multinationale nous a communiqué depuis le début de son rapport environnemental des chiffres approximatifs à 10 % près! Et qui nous dit qu’en 2007, nous n’aurons pas droit au même discours: «Vous allez rire! On vient encore d’améliorer nos audits, et on chute à 80 %… Mais bon, on devient de plus en plus précis. Et comme dit notre patron, faute avouée…» C’est bien là que le bois blesse: les engagements d’IKEA semblent réels en matière d’environnement, mais elle est la seule à pouvoir jauger ses éventuelles progressions.

Extrait de Ikea : un modèle à démonter, O. Bailly, D. Lambert et JM Caudron. Ed Luc Pire. Août 2006.

Le manque total de transparence de la part d’Ikea sur ses pratiques pose réellement question. Les consommateurs exigent le respect du droit du travail et des engagements sociaux et environnementaux forts, mais comment avancer  sans une source minimale d’information fiable?  C’est la raison pour laquelle Oxfam-Magasins du monde continuera à demander à Ikea de rendre publique sa liste des fournisseurs et sous-traitants. Sans cette information préalable, les engagements pris dans Iway resteront lettre morte.  C’est une condition nécessaire pour permettre aux travailleurs de devenir les acteurs d’un dialogue social qui puisse générer de réelles avancées.

« Ikea, un modèle à démonter » : un coup dans l’eau ? Ce serait ignorer que ce type de campagne n’obtient de résultats tangibles – des avancées concrètes des entreprises – que sur du moyen terme. Il aura fallu 10 ans de campagne pour arriver à ce que Nike et d’autres publient leur liste de fournisseurs. Pourtant, eux aussi au début se retranchait derrière le sacro-saint argument de la concurrence. Cette année de campagne aura permis de déconstruire une image trompeuse et de faire connaitre vis-à-vis d’Ikea nos craintes, critiques et attentes. Ce travail d’interpellation et de proposition doit continuer.

Le débat sur les responsabilités d’Ikea met plus largement en question les politiques de responsabilité sociale des entreprises. Que pouvons-nous attendre de ces démarches volontaires et privées ? Quelles sont les conditions de réussite de ces politiques ? Quelle place donne-t-on aux travailleurs dans leur mise en œuvre ? Autant de questions qui nourrissent la réflexion d’Oxfam-Magasins du monde.

Vers un cadre légal contraignant pour les multinationales

Enfin, l’expérience de l’interpellation d’Ikea montre toute la nécessité d’un cadre légal contraignant pour les multinationales. La seule pression des consommateurs -même si  dans ce cas-ci, elle était trop faible- ne peut obtenir que des avancées limitées en faveur des travailleurs à l’autre bout de la chaîne, chez les fournisseurs et les sous-traitants. C’est la raison pour laquelle Oxfam-Magasins du monde invite les responsables politiques à exiger des entreprises qu’elles respectent les droits de tous les travailleurs. Pour y arriver, Oxfam-Magasins du monde propose d’imposer une obligation de transparence et une traçabilité sociale des produits vendus par ces entreprises multinationales.

Jean-Marc Caudron
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