Commerce équitable et petits producteurs

  • Dans le commerce conventionnel, les paysans (petits producteurs) sont de plus en plus marginalisés (1)
  • L’alternative du commerce équitable renforce au contraire les petits producteurs (2)
  • L’alternative politique de commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde entend promouvoir le maintien et le renforcement de l’agriculture paysanne (3)

1. Le commerce convientionnel

Sur le marché conventionnel, les paysans au Sud comme au Nord sont de plus en plus marginalisés. Leur faible pouvoir de marché [highslide](1;1;;;)

Le « pouvoir de marché » pourrait être défini comme la capacité qu’a un acteur de la chaîne (producteurs, firmes agroalimentaires, etc.) de dicter ses conditions aux autres acteurs dans la négociation des prix et autres conditions des transactions. Le pouvoir de marché dépend de divers facteurs dont la taille de l’acteur considéré, le degré de concentration du secteur, le capital financier ou l’existence éventuelle de liens sociaux privilégiés entre l’acteur et le politique.[/highslide] , la libéralisation et l’industrialisation croissantes de l’agriculture contribuent grandement à cette situation.

La montée en puissance des chaînes de supermarchés

À l’évidence, le pouvoir de marché est très inégalement réparti entre les divers acteurs des chaînes agroalimentaires, les paysans et les ouvriers agricoles subissant les conditions des négociants internationaux, des entreprises fournisseuses d’intrants ou de l’industrie de la transformation. Phénomène relativement récent, ces chaînes sont de plus en plus dominées par la grande distribution, qui constitue aujourd’hui le principal débouché des produits alimentaires, depuis les légumes et fruits frais jusqu’aux produits transformés.

La position dominante des chaînes de supermarchés repose notamment sur la forte concentration du secteur. Dans les pays développés, la distribution de produits alimentaires serait contrôlée à plus de 80 % par les chaînes de supermarchés, et serait essentiellement dominée par seulement 4 à 5 d’entre elles, dont Wal-Mart ou Carrefour. La montée en puissance et la concentration de la grande distribution sont également à l’oeuvre dans les pays en développement, même si l’ampleur du phénomène est encore limitée (SOMO, 2005).

Des pratiques d’approvisionnement qui favorisent les exploitations industrielles

Les chaînes de supermarchés privilégient un approvisionnement en gros volumes, à bas prix, répondant à une différenciation et une qualité accrues en vue de répondre aux demandes sanitaires, sociales ou environnementales croissantes des consommateurs. Par ailleurs, elles répercutent souvent les coûts de l’application de standards, ainsi que les risques liés aux livraisons, sur leurs fournisseurs. L’ensemble de ces pratiques désavantagent clairement les exploitations paysannes par rapport aux exploitations industrielles.

La concentration accrue de la production agricole

Les paysans de tous continents sont donc mis sous pression. Soit ils parviennent à s’adapter aux mutations en cours, soit ils disparaissent. Résultat, la concentration de la production agricole va croissant, un grand nombre de paysans étant de fait de plus en plus exclus des marchés, qu’il s’agisse d’exporter la production ou de la commercialiser sur le marché intérieur.

Des politiques agricoles défavorables aux paysans

Les agriculteurs paysans sont d’autant plus marginalisés dans le commerce conventionnel qu’ils sont également victimes de politiques agricoles dont les orientations, là encore, les désavantage fortement. Adoptées aux échelles nationale, régionale (Europe, …) et internationale (OMC, FMI et Banque mondiale), ces politiques consistent globalement à démanteler les instruments de politiques économiques nécessaires pour garantir des revenus stables et décents aux agriculteurs produisant de manière durable. Le droit à subventionner à bon escient l’agriculture, le droit d’intervenir sur les marchés pour ajuster l’offre à la demande au moyen de quotas ou de mécanismes de stockage des excédents, le droit de protéger les marchés locaux d’importations à bas prix sont massivement remis en question.

Ces orientations ne sont pas le fruit du hasard. Elles découlent en bonne partie de l’influence déterminante exercée par les industries de la grande distribution et de la transformation, les négociants internationaux ou les entreprises fournisseuses d’intrants sur l’adoption des politiques agricoles aux différentes échelles. Cette influence est largement documentée. Elle résulte de l’important pouvoir de marché détenu par ces acteurs, reposant notamment sur la structure oligopolistique du secteur d’activités qu’ils occupent, leur pouvoir financier, leur taille ou leur appartenance aux mêmes milieux sociaux et culturels que les élites politiques. La maximalisation des marges bénéficiaires des industries de la transformation et de la grande distribution, par exemple, nécessitent notamment de bas prix pour les matières premières agricoles (Vorley, 2003 ; Murphy, 2006 ; Vander Stichele et al., 2006).

2. L’alternative du commerce équitable

Au contraire du commerce conventionnel, l’alternative du commerce équitable attache une importance cruciale au soutien et au renforcement des petits producteurs.

Le choix de producteurs marginalisés

Le commerce équitable défini par Oxfam-Fairtrade vise essentiellement à « offrir des possibilités de développement à des producteurs marginalisés, indépendamment de leur situation géographique » (Oxfam-Wereldwinkels, 2002). Par « producteurs marginalisés », « petits producteurs », ou encore « petits paysans », il faut entendre des producteurs faisant partie d’organisations ou de coopératives capables de soutenir le développement social et économique de leurs membres et de leurs communautés. Il s’agit de producteurs qui ne dépendent pas structurellement d’un travail salarié, mais qui gèrent l’exploitation agricole ou leur atelier principalement eux-mêmes avec l’aides des membres de leur famille (sauf pendant les périodes de pointe, semailles ou moissons). Oxfam-Wereldwinkels ajoute : « Les petits producteurs entrent en ligne de compte s’ils sont organisés d’une manière ou d’une autre (en coopératives, associations ou autres formes d’organisation selon leur particularité culturelle). Cette organisation doit contribuer au développement social et économique de ses membres (et des communautés dans lesquelles ils vivent) et doit être contrôlée démocratiquement par eux. Tout cela dans le contexte social et culturel de leur région ou pays » (Oxfam-Wereldwinkels, 2002).

Le développement et le renforcement des capacités du partenaire

Les producteurs marginalisés éprouvent de nombreuses difficultés à accéder aux marchés internationaux : manque d’accès à l’information, infrastructures inappropriées, absence d’influence sur les prix du marché, etc. C’est pourquoi le commerce équitable les aide à mieux comprendre les marchés internationaux, en leur procurant par exemple des contacts utiles pour faire connaître leur travail et leurs produits. Il s’efforce également de renforcer leurs capacités pour leur permettre de mieux affronter les difficultés propres du marché conventionnel [highslide](2;2;;;)

Les partenaires de commerce équitable, bien évidemment, ne dépendent pas exclusivement d’importateurs de commerce équitable. De manière générale, il est essentiel qu’ils puissent compter sur un nombre suffisant d’acheteurs afin de sécuriser leur situation. Notons également que le renforcement des capacités n’est pas seulement le gage d’une meilleure intégration aux marchés internationaux. Il peut aussi indirectement améliorer les débouchés sur le marché local.[/highslide] (Pérez Sueiro, 2006).

Si le commerce équitable attache une importance décisive au regroupement organisé des paysans, c’est justement pour renforcer leurs capacités. Seul, un paysan ne possède pas les ressources financières nécessaires à la réalisation d’investissements destinés à répondre aux préférences des consommateurs. Il ne possède pas davantage les moyens d’intégrer sa production dans des activités de traitement et de distribution postérieures à la récolte. De manière générale, les organisations de commerce équitables améliorent l’efficacité de la commercialisation (Pérez Sueiro, 2006). En outre, le regroupement des petits producteurs peut aussi avoir une visée politique, comme l’illustre Récocarno, partenaire haïtien d’Oxfam-Fairtrade.

[highslide](Temoignage : Recocarno;Temoignage : Recocarno;;;)

Le Président d’une coopérative de Récocarno

« Il est essentiel pour nous, producteurs de café, de nous regrouper au travers de coopératives paysannes, afin de créer non pas des ‘leaderships individuels’ mais une force collective d’action pour améliorer nos conditions de vie. Au-delà de notre partenariat avec les organisations de commerce équitable, notre action doit aussi viser à mettre les pouvoirs publics en face de leurs responsabilités politiques par rapport à la crise caféière qui touche Haïti. Actuellement [2002], le gouvernement est un acteur totalement absent. Il n’apporte aucune aide aux producteurs du pays, confrontés à la dramatique chute des cours du café. Il ne développe aucun programme de formation agricole pour permettre aux paysans de lutter contre les insectes et les maladies qui touchent les caféiers. Les infrastructures rurales laissent à désirer. Rien n’est fait non plus pour soutenir les coopératives qui sont pourtant un acteur important du développement rural. Pour développer nos activités, nous manquons fortement d’un encadrement institutionnel et légal et nous sommes confrontés à des problèmes de financement car les grandes banques rechignent à accorder des prêts pour des activités agricoles situées dans ces zones marginalisées. Nous demandons au gouvernement de concrétiser son discours en ce qui concerne le café. Si nous pouvions obtenir tout ce que nous demandons là, je pense que la situation pourrait s’améliorer »

(De Boeck, 2002)

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Une relation d’égalité

Avec le commerce équitable, les producteurs sont traités d’égal à égal, dans un respect mutuel. Une façon de travailler à mille lieux des traditionnels rapports de force entre les paysans et l’industrie agroalimentaire. Ici, pas de « coyotes », ces intermédiaires commerciaux locaux auxquels les caféiculteurs du marché conventionnel sont obligés de vendre leur café, et qui n’hésitent pas, par exemple, à tricher lors de la pesée des sacs pour payer à moindre prix les producteurs (De Boeck, 2002).

3. L’alternative politique de commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde

Le commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde consiste aussi à interpeller autorités publiques et multinationales pour défendre une agriculture durable, nécessairement axée sur le maintien et le renforcement de l’agriculture paysanne au Sud comme au Nord.

C’est bien une amélioration des conditions de vie des petits producteurs de café que visait par exemple la campagne Douwe Egberts en 2002 et 2003. Autre exemple, lors des interpellations organisées à l’aube des élections législatives belges, Oxfam-Magasins du monde défendait explicitement le droit pour les agricultures paysannes des quatre coins du globe à vivre décemment des fruits de leur travail, en insistant tout particulièrement sur la sauvegarde et le renforcement de ce type d’agriculture.

Stéphane Parmentier

Références

  • De Boeck G. (2002). Café Commerce. La bourse ou la vie. Oxfam-Magasins du monde, 66 p.
  • Murphy S. (2006). Concentrated Market Power and Agricultural Trade. ECOFAIR TRADE DIALOGUE Discussion Papers N°1. Heinrich Böll Foundation, Misereor, Wuppertal Institute for Climate, Environment and Energy, 41 p.
  • Oxfam-Wereldwinkels. (2002). Collaboration avec nos partenaires. Une approche renouvelée. Oxfam-Wereldwinkels, 24 p.
  • Pérez Suerio V. (2006). A la rencontre des producteurs. In FLO (Fairtrade Labelling Organizations), IFAT (International Fair Trade Association), NEWS! (Network of European Worldshops), EFTA (European Fair Trade Association). (2006). Du commerce oui, mais différemment. Succès & défis du commerce équitable. FLO, IFAT, NEWS !, EFTA, p. 49-65
  • SOMO (Stichting Onderzoek Multinationale Ondernemingen). (2005). The challenges of the role of supermarkets for sustainable agriculture and trade related issues. SOMO, 4 p.
  • Vander Stichele M., Bizzarri K., Plank L. (2006). Corporate Power over EU Trade Policy: Good for business, bad for the World. Seattle to Brussels network, 48 p.
  • Vorley B. (2003). Food Inc., Corporate concentration from farm to consumer. IIED, 47 p.

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