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L’internationalisation des syndicats

Régulièrement à la TV, dans la presse ou à la radio nous entendons parler des représentants syndicaux à l’occasion d’une manifestation, de grèves, ou de réactions par rapport à la conception ou la mise en œuvre d’un plan gouvernemental. Mais qui sont-ils ? Que font-ils face aux mauvaises conditions de travail ? Comment se positionnent-ils face aux délocalisations sans entrer en désolidarisation avec d’autres travailleurs ? Comment se sont-ils organisés par rapport à la mondialisation économique et financière ? En d’autres mots, dans un monde désormais globalisé, à quoi servent-ils?

Dans cette analyse, nous nous pencherons sur l’internationalisation de la défense des travailleurs. Nous allons donc essayer d’une part de comprendre le travail syndical au niveau international (et plus particulièrement au niveau des institutions syndicales). D’autre part, de faire ressortir les plus-values et les freins de cette dynamique d’internationalisation. Afin de bien cerner les forces et les limites de l’action syndicale, nous brosserons rapidement son histoire, pour ensuite nous pencher sur les modes d’internationalisation de la solidarité entre travailleurs.

De la révolution industrielle à la mondialisation financière

Tout au long de son histoire et encore aujourd’hui, le cœur de l’action syndicale réside dans la solidarité entre travailleurs afin de négocier avec le patronat et l’Etat. Cela passe par l’organisation entre travailleurs afin de parler d’une seule voix pour mieux se faire entendre et respecter. Un tel processus a permis une série d’avancées sociales (salaires, heures de travail, conditions de travail, etc.).

Naissance des syndicats

Le syndicalisme nait avec la révolution industrielle (XIXème). Les travailleurs se sont organisés pour améliorer leurs conditions de travail [highslide](1;1;;;)Des mauvaises conditions encore rencontrées aujourd’hui en Asie, en Amérique du sud, en Afrique ou dans des ateliers clandestins chez nous. Voir notamment Crabbé C., La mode déshabillée, Les magasins du monde Oxfam, Bruxelles, 1998, p.31-62.[/highslide] . A l’époque, ce ne fut pas aisé pour les travailleurs de s’organiser car de nombreuses lois les en empêchaient. Ainsi, par exemple, la grève était interdite.

Après la première guerre mondiale, les syndicats deviennent des organisations de masse. Leur poids leur permet alors de négocier avec le patronat. Les relations de travail passent alors d’un rapport strictement individuel (le contrat de travail) à un rapport collectif (la concertation sociale).

Structuration

Afin de permettre une bonne organisation, les syndicats se sont structurés. Les syndicats en Belgique sont composés de Centrales sectorielles et d’interprofessionnelles. Les centrales s’occupent des questions liées à leur secteur d’activité (concertation sociale, convention collectives, défense du secteur, appui dans les entreprises, défense de travailleurs, …). Les interprofessionnelles, quant à elles, se concentrent plus sur des questions transversales (payement du chômage, défense juridique des affiliés, activités d’éducation permanentes, les jeunes travailleurs..).

Le syndicalisme n’est pas figé dans le temps. Il évolue, même s’il lui faut parfois du temps pour s’adapter. Car il faut d’abord décrypter son époque.

Le syndicalisme face au tournant économique des années ’80

Les années ’80 marquent un tournant historique sur le plan économique. Sous l’impulsion des orientations politiques de M. Thatcher et R. Reagan, nous passons d’une économie basée sur l’accumulation via la production à une économie basée sur la spéculation financière. Ce changement est plus communément appelé la financiarisation de l’économie [highslide](2;2;;;)FGTB-ABVV Bruxelles, CSC Bruxelles-Halles-Vilvorde et Attac, Economie Belge de 1945 à 2005. L’histoire non écrite, Bruxelles, 2006[/highslide] . Comme le soulignent les auteurs de l’Economie Belge de 1945 à 2005. L’histoire non écrite :

« [Dans une économie basé sur la production], les entreprises gagnaient de l’argent en produisant, donc en faisant travailler des gens; pour se financer, elles devaient emprunter, et cet endettement leur coûtait un peu, mais pas trop cependant, car les taux réels étaient assez bas; et pour gagner davantage d’argent, le plus naturel était de produire plus, par exemple en réinvestissant une part importante des profits réalisés. [Dans une économie basée sur la spéculation financière], les entreprises gagnent de l’argent en spéculant sur des ressources ou des monnaies, et surtout en achetant et en contrôlant d’autres entreprises par des opérations de fusion acquisition (OPA, OPE etc.) indûment qualifiées «d’investissements». Ces entreprises ne sont plus guère endettées, et beaucoup d’entre elles sont autofinancées bien au-delà de 100%, […] ces entreprises gagnent de l’argent avec leur banque, parfois plus qu’en produisant. La frontière classique entre entreprises «financières» et «non financières» perd dès lors de son sens: les grands groupes (comme par exemple les géants de la distribution, Carrefour, Ikea, Delhaize …) devenant, sans le dire, des entreprises aussi voire surtout financières »[highslide](3;3;;;)Idem, p. 13[/highslide]

Le passage du régime de production au régime d’accumulation financière est marqué dans le monde du travail par :

  • Une difficulté pour les organisations syndicales d’identifier un interlocuteur. En effet ce n’est plus particulièrement le patron qui est maître de l’entreprise. Les actionnaires jouent un rôle de plus en plus grand dans la prise de décisions.
  • Une mise en concurrence entre travailleurs de plus en plus forte et internationalisée, étant donné que les entreprises sont de plus en plus délocalisées. De ce fait, les travailleurs se bradent afin de garder l’emploi chez eux.
  • Une baisse du taux d’emploi dû aux délocalisations;
  • La remise en question du mode de redistribution des richesses. Il s’agit non plus de partager les fruits de la croissance, mais de rétribuer les actionnaires.

Les difficultés syndicales face aux évolutions des années ’80 montrent que le syndicalisme que nous connaissons est adapté au contexte socio-économique des « trente glorieuses » (nom donné à la période de forte croissance entre 1945 et 1973). Or, la mondialisation financière a changé la donne et soulève de nouveaux enjeux. La mise en concurrence entre travailleurs n’est profitable à aucun travailleur. Au contraire, elle renforce la spirale négative qui déforce tant les travailleurs du Nord (pertes d’emploi) que ceux du Sud (précarisation de l’emploi, salaires de misère …). La concurrence ne profite qu’aux détenteurs de capital. Un tel phénomène rend nécessaire le renforcement de la solidarité internationale afin de défendre l’ensemble des travailleurs. Les travailleurs, où qu’ils soient, ne gagnerons que s’ils créent des solidarités là où on les met en concurrence.

L’internationalisation est d’autant plus difficile que le monde du travail est fractionné, que les syndicats ont perdu du poids dans le contexte de financiarisation de l’économie, et que certains ont la tentation de jouer la concurrence pour mieux s’en sortir.

Les modes d’internationalisation

Ce contexte a accéléré le besoin d’internationalisation de la solidarité. Cette internationalisation  procède de différentes manières : en adhérant aux organisations internationales (OIT, Unesco, FAO), via des organisations internationales sur base sectorielle (Internationale du Bois et du Bâtiment,…) ou encore en créant des structures internationales interprofessionnelles (la Confédération Européenne des Syndicats – CES ; la Confédération Syndicale Internationale – CSI).  Elle procède aussi en créant des liens directs entre syndicats avec d’autres syndicats.

L’Organisation Internationale du Travail – OIT

L’Organisation Internationale du Travail -OIT- est une institution spécialisée de l’ONU créé en 1919. Elle est chargée de promouvoir les droits des travailleurs, d’améliorer leurs conditions de travail et de lutter contre le chômage. Il s’agit d’une agence tripartite. C’est-à-dire qu’elle rassemble gouvernements, employeurs et travailleurs des Etats membres de l’OIT.

Depuis 2002, l’OIT initie une Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation.

Chaque Etat membre est représenté par 4 personnes (deux pour le gouvernement, une pour les travailleurs et une pour les employeurs)

Des internationales de travailleurs sur base sectorielle

Ce type d’organisation a pour but de représenter les travailleurs d’un secteur face aux groupes multinationaux. Il s’agit par exemple de l’Internationale du Bois et du Batiment – IBB. Une telle approche est une tentative de réponse au défi d’un syndicalisme international qui puisse agir au même niveau territorial que les multinationales.

Des accords-cadres entre les entreprises multinationales et les internationales sectorielles sont signés (comme par exemple entre IBB et Ikea).

S’ils partent d’une bonne attention, les accords-cadres n’offrent aucune plus-value par rapport à un code de conduite classique. L’éloignement de la base et leurs faiblesses face aux multinationales ne leur permettent pas d’obtenir des avancées fortes.

Nous sommes donc plus dans un schéma de politique de responsabilité sociale d’entreprises [highslide](4;4;;;)Voir l’analyse d’Oxfam-Magasins du monde : « La Responsabilité Sociétale des Entreprises » [décembre 2007][/highslide] que dans de la concertation sociale et de la négociation collective.

La création de la Confédération Syndicale Internationale (CSI)

La création de la CSI, en 2006, est issue du rapprochement mené depuis 2000 entre les deux grosses fédérations internationales, à savoir la Confédération Internationale des Syndicats Libre – CISL et la Confédération Mondial du Travail – CMT. Cette création traduit la volonté des acteurs syndicaux de s’organiser à l’échelle internationale face à la mondialisation économique et financière.

Au sein des missions de la CSI, se retrouve la défense des droits des travailleurs au niveau international, notamment via des campagnes et des actions auprès des instances internationales (OMC, FMI, BM).

La CSI est désireuse d’une mondialisation ayant comme projet une société durable où les droits fondamentaux des travailleurs et travailleuses sont respectés via un travail décent et où les fruits de la croissance sont équitablement distribués.

Enjeux, limites et freins de la CSI

Avant tout, il faut insister sur l’importance de l’approche internationale des droits des travailleurs et travailleuses, même si ce travail avance plus lentement que les modes du capitalisme.

La CSI étant relativement récente, très peu d’analyses existent à son sujet. Tentons ici de mettre en évidence des pistes de réflexions sur les enjeux, les limites et les freins de l’approche de la CSI.

Les différences culturelles : forces ou faiblesses ?

L’internationalisation implique la construction de relations entre acteurs émanant de cultures syndicales différentes. La manière de faire du syndicalisme en Norvège n’a rien à voir avec celle d’Italie. Les approches des pays du Nord sont différentes de celles au Sud. De plus, les réalités du monde du travail diffèrent en fonction du contexte socio-économique : pays endetté, économie informelle dominante, … En d’autres mots, comment défendre collectivement des réalités différentes dans l’intérêt de l’ensemble des travailleurs et travailleuses ? C’est en même temps une immense richesse que la CSI va devoir gérer afin d’en retirer non pas les freins mais les forces.

Du niveau international à la base : risques et enjeux

Pour que l’action syndicale soit la plus percutante possible, celle-ci a besoin de se globaliser. En d’autres termes, le syndicalisme se déroule tant au quotidien dans les entreprises, que dans les instances internationales. Dans un tel contexte, l’action syndicale risque de s’éloigner de la base.

D’une part, par une cassure culturelle entre les travailleurs et leurs représentants. Comme le souligne Anne-Catherine Wagner,

« […] l’internationalisation des lieux d’exercice des pouvoirs économiques et financiers accroît l’écart entre les acteurs sociaux les plus internationalisés qui maîtrisent ce nouvel espace de jeu et les classes populaires qui subissent l’éloignement des centres effectifs de pouvoir et de décision »[highslide](5;5;;;)Wagner, Anne-Catherine, Vers une Europe syndicale, une enquête sur la confédération européenne des syndicats. Editions du Croquant, Belle-Combe-en-Bauges, 2005.[/highslide] .

D’autre part, les enjeux de la mondialisation peuvent sembler bien éloignés de la réalité pour les affiliés. Comment parler de solidarité avec les travailleurs du Sud, quand les affiliés les perçoivent comme des concurrents ? Comment parler d’environnement quand la préoccupation est d’avoir un emploi ? Ces questions nous amènent à nous interroger sur la mise en pratique du programme que s’est fixé la CSI. Car pour négocier, il faut un rapport de force. Celui-ci se construit aussi par la mobilisation des affiliés. Comme vous l’aurez compris, il est question pour les syndicats de mobiliser l’ensemble des travailleurs, de leur fournir des outils pour qu’un autre travailleur, d’où qu’il vienne, ne soit pas perçu comme une menace mais comme un égal, un travailleur ayant aussi des droits. Il s’agit donc pour les syndicats d’amener les enjeux de la mondialisation au plus près de la réalité quotidienne de leurs affiliés.

Elargissement conceptuel et incohérences des intérêts

Afin d’intégrer les changements des années ’80, de s’adapter au monde mondialisé tant au niveau de l’économie que de la finance, le syndicalisme doit sortir du seul angle d’approche du travail par le travailleur. Les notions de citoyen, de consommateur et d’actionnaire doivent être intégrées non seulement au niveau de l’analyse mais également comme leviers d’action. Autrement dit, il n’est pas aujourd’hui possible de vouloir le meilleur produit pour l’environnement, de bonnes conditions de travail et les plus bas prix. Comme nous l’avons déjà montré au travers d’autres analyses, tout produit a un prix, qui a souvent des coûts cachés. La question est alors de savoir qui le paye. Depuis, sa création, le syndicat est axé sur les questions qui touchent l’individu dans sa condition de travailleur. Le défi du monde syndical est désormais, tout en gardant sa spécificité, de s’ouvrir à l’approche multidimensionnelle de l’identité : nous sommes tous travailleurs, consommateurs, citoyens et parfois actionnaires (entre autre via le troisième pilier de la sécurité sociale).

La RSE en complément, pas en remplacement du travail syndical

Pour aller vers ce type d’analyses du monde contemporain, le syndicalisme a tout intérêt à se tourner vers le monde des ONG. Ce que les entreprises font déjà depuis quelques années. Ces entreprises ont compris que par le biais des ONG, elles pouvaient facilement se refaire une image socialement et surtout environnementalent responsable (par exemple Chiquita et le label Rainforest Alliance) – plus communément appelé la Responsabilité Sociale (ou sociétale) des Entreprises (RSE). Par cette démarche des ONG, les entreprises tentent de contourner les acteurs garants du respect des droits environnementaux et sociaux que sont l’Etat et les syndicats.

Pour la CSI, la RSE doit compléter et non remplacer les réglementations et les négociations collectives et les accords. Dans un tel contexte, les ONG et associations doivent trouver comment travailler en complémentarité tant au niveau international que national avec les syndicats. La campagne Vêtements Propres va dans ce sens. Elle a permis qu’un réseau international d’ONG et de syndicats renforce des travailleurs dans le monde.

Corentin Hecquet
corentin.hecquet@mdmoxfam.be

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