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Le point de vue d’Oxfam-Magasins du monde sur la crise alimentaire actuelle

Ce n’est un secret pour personne. Les prix de nombreux produits de base agricoles (blé, riz, maïs, soja et bien d’autres) connaissent aujourd’hui une flambée spectaculaire, ayant parfois doublé, voire triplé en l’espace de quelques mois à peine. Résultat, une alimentation de base devenue inaccessible pour les consommateurs les plus pauvres du monde (en particulier pour le milliard d’entre eux vivant avec moins d’1 dollar par jour). Une véritable crise alimentaire aux effets dévastateurs, à l’origine d’« émeutes de la faim » dans près de 40 pays d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie.

Sans procéder à une analyse exhaustive des tenants et aboutissants de cette crise alimentaire, Oxfam-Magasins du monde livre ci-après son point de vue sur la question.

À quoi est due la crise alimentaire actuelle ?

Pour comprendre les raisons à cette crise, il est bien entendu nécessaire d’appréhender les causes présidant à la flambée des prix de nombreux produits alimentaires. En l’occurrence, ces causes sont multiples. À des degrés divers selon les produits et les analyses contrastées des un(e)s et des autres, sont notamment invoqués la croissance de l’Asie et plus particulièrement de la Chine et de l’Inde, le développement des agrocarburants, la flambée des cours du pétrole, les perturbations climatiques ou encore la faiblesse des stocks mondiaux.

Si ces facteurs doivent indéniablement être pris en compte pour expliquer la flambée des prix agricoles, une autre cause a joué un rôle plus décisif : la spéculation opérée sur les marchés à terme de produits de base agricoles. Disposant de montants colossaux (parfois plusieurs milliards de dollars), les fonds de pension et autres fonds spéculatifs cherchent constamment à réaliser les investissements les plus lucratifs. Pour ce faire, l’enjeu est d’abord d’identifier les marchés financiers les plus porteurs. Or récemment, les marchés à terme de matières premières agricoles sont devenus particulièrement attractifs pour ces fonds. Anticipant, pour des raisons multiples, de futures hausses de prix [highslide](1;1;;;)Ces anticipations sont en bonne partie le résultat d’une analyse, par les spéculateurs, de l’évolution des fondamentaux du marché [la croissance des pays émergeants, le développement des agrocarburants, etc.].[/highslide] , ils se sont mis à spéculer massivement sur ces marchés. C’est-à-dire à acheter virtuellement lorsque les cours sont bas pour revendre ensuite lorsqu’ils sont plus élevés, afin de réaliser des profits substantiels. Ce faisant, les spéculateurs ont amplifié considérablement les hausses de prix (tout comme ils amplifieront leurs baisses lorsque les cours baisseront) [highslide](2;2;;;)La volatilité des prix, c’est-à-dire leurs fluctuations, s’est sensiblement accrue depuis que les fonds spéculatifs ont investi davantage les marchés à terme de « marchandises agricoles ».[/highslide] . De toute évidence, l’ampleur phénoménale des hausses de prix constatées à ce jour résulte en grande partie de cette activité spéculative.

Mais si l’on veut appréhender correctement l’origine de la crise alimentaire actuelle, il faut aussi se demander pourquoi ces augmentations de prix rendent les produits concernés inaccessibles aux consommateurs les plus pauvres. Ce qui conduit évidemment à se demander pourquoi ces consommateurs sont si pauvres. Mais aussi pour quelles raisons, par exemple, les prix des aliments qu’ils achètent sont, aujourd’hui plus qu’hier, liés à l’évolution des prix internationaux. Ou encore, ce qui revient partiellement au même, pourquoi nombre de leurs pays importent davantage qu’auparavant la nourriture qu’ils consomment. Pour comprendre tout cela, il est entre autres nécessaire de référer aux orientations des politiques agricoles et économiques adoptées au cours de ces 20 ou 30 dernières années aux échelles nationale, régionale et internationale. En particulier, les politiques prônées jusqu’ici par l’OMC et plus encore par la Banque mondiale et le FMI contribuent largement à la crise alimentaire actuelle. Elles l’ont fait et le font notamment :

  • En contraignant ces pays à ouvrir davantage leurs frontières. D’une part, cette ouverture expose davantage les producteurs locaux à la concurrence insoutenable d’importations massives à bas prix. Ce qui prive ces producteurs de débouchés substantiels et accroît en conséquence leur pauvreté. D’autant que leurs dépenses alimentaires augmentent puisqu’ils sont désormais obligés d’acheter une nourriture qu’ils produisent moins eux-mêmes qu’avant. D’autre part, l’ouverture des frontières a aussi pour effet de réduire les recettes fiscales de l’Etat. Ce faisant, le remboursement de la dette, le développement rural, la fourniture de services collectifs essentiels à des prix accessibles (santé, éducation, alimentation, …) et, de manière générale, l’ensemble des stratégies de lutte contre la pauvreté sont gravement hypothéqués;
  • En contraignant les économies nationales de ces pays à délaisser parfois fortement la production de cultures vivrières destinées à nourrir les populations locales pour se spécialiser dans l’exportation d’un nombre restreint de produits de base agricoles. Et cela dans un contexte où, jusqu’il y a peu, les prix agricoles internationaux étaient le plus souvent en baisse, induisant là encore une diminution des recettes publiques et toutes les conséquences qu’une telle diminution entraîne.

[highslide](Exemple de politiques contraires a la securite alimentaire;Exemple de politiques contraires a la securite alimentaire;;;)

Au Sénégal, la mise en oeuvre, dans les années 80, de politiques d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale a considérablement déstabilisé les producteurs locaux de céréales. Et pour cause : la baisse exigée des droits de douane a ouvert la porte aux importations européennes massives à bas prix, privant ces producteurs de débouchés sur le marché intérieur. Résultat parmi d’autres, le Sénégal est devenu fortement dépendant des importations alimentaires pour nourrir sa population, important près de la moitié de sa consommation céréalière. Et tout cela alors que dans ce pays, l’agriculture occupe pratiquement 70 % de la population, et devrait donc normalement être en mesure de fournir l’essentiel de l’alimentation consommée nationalement.

Source : Oxfam France

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Les hausses de prix alimentaires améliorent-elles les revenus des producteurs ?

De prime abord, on s’attend à ce que ces producteurs gagnent mieux leur vie, puisqu’ils vendent en principe plus cher ce qu’ils produisent. En réalité, rien n’est moins sûr. Certains producteurs peuvent voire leur situation globalement s’améliorer. Mais pour d’autres, rien ne change. Pire, beaucoup d’entre eux voient même paradoxalement une situation déjà très précaire se détériorer davantage. Pour mieux apprécier les données du problème, au moins quatre remarques s’imposent.

Premièrement, aussi spectaculaires soient-elles, les hausses de prix actuelles ne compensent pas les baisses historiques de prix survenues au cours des dernières décennies, comme le confirme par exemple le FMI : « Le boom actuel, qui est plus général et prolongé que de coutume, contraste vivement avec la tendance baissière de la plupart des produits de base dans les années 80 et 90. Cela dit, en dépit du retournement de tendance apparent, les prix réels de nombre d’entre eux restent bien inférieurs aux niveaux observés dans les années 60 et 70 ».

Deuxièmement, sauf mention contraire, les hausses de prix dont les médias, organismes statistiques ou institutions internationales rendent compte se rapportent aux « cours mondiaux », c’est-à-dire à une estimation des prix auxquels sont exportés ou importés les produits concernés. Or les producteurs ne perçoivent le plus souvent qu’une partie, parfois faible, de ces prix-là. Car entre la production et l’exportation interviennent différentes étapes, chacune captant sa propre marge bénéficiaire. Par conséquent, lorsque les prix internationaux augmentent, les agriculteurs n’en bénéficient pas nécessairement ou, en tout cas, pas forcément autant que d’autres acteurs de la filière. Pour savoir dans quelle mesure ils en profitent ou non, une approche au cas par cas est nécessaire : ce qui est vrai pour une filière ne l’est pas pour une autre.

Troisièmement, la flambée des prix à laquelle nous assistons ne concerne pas seulement les denrées alimentaires. Parmi les autres produits concernés, on pense au pétrole, bien sûr, ou à certains métaux. Mais de tous les produits ayant vu leurs prix fortement augmenter au cours des deux dernières années, ce sont les fertilisants qui ont connu les plus fortes hausses. Or, avec la hausse des prix du pétrole et des fertilisants, ce sont les coûts de production des agriculteurs qui grimpent d’autant. En conséquence, même lorsque les producteurs voient leurs prix de vente augmenter, il arrive fréquemment que leurs revenus baissent néanmoins. Ce qui, de fait, est souvent le cas.

Quatrièmement, si nombre de paysans des pays en développement se nourrissent prioritairement des produits vivriers qu’ils cultivent, il leur faut néanmoins acheter une partie de leur alimentation : celle qu’ils ne produisent pas eux-mêmes. Autrement dit, ces paysans sont également des consommateurs, bien entendu. Et pas n’importe lesquels : des consommateurs pauvres, dont ils constituent en effet la grande majorité à l’échelle mondiale [highslide](3;3;;;)Selon la FAO, trois quarts des pauvres vivant dans l’extrême pauvreté [avec moins de 1 dollar par jour] sont des ruraux et la majorité des victimes de la faim [environ 850 millions d’individus] sont des paysans des pays en développement.[/highslide] . Bref, à supposer que les hausses de prix combinées des produits alimentaires, du pétrole et des fertilisants coïncide au final à une amélioration de leurs revenus, ces mêmes paysans n’en subissent pas moins les hausses de prix alimentaires en tant que consommateurs.

Quelles réponses face à la crise alimentaire ?

Les réponses à privilégier pour faire face à la crise sont multiples. Elles doivent d’abord permettre de combler les besoins alimentaires urgents. Mais elles doivent aussi contribuer à créer les conditions qui garantissent la sécurité alimentaire à long terme pour l’ensemble des populations du globe.

En matière d’alternatives à la crise actuelle, Oxfam-Magasins du monde soutient pleinement la position commune récemment émise par 11.11.11, Bioforum Vlaanderen, Broederlijk Delen, CNCD-11.11.11, FIAN, Oxfam-Solidarité, Oxfam-Wereldwinkels, SOS Faim, Velt, Vlaams Agrarisch Centrum, Voedselteams, Vredeseilanden et Wervel à l’occasion du “sommet sur la sécurité alimentaire” organisé du 3 au 5 juin 2008 par l’Organisation des Nations unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO). Soulignant que la situation actuelle peut être une opportunité si les pouvoirs publics prennent les mesures nécessaires et investissent adéquatement dans l’agriculture, cette position met en particulier l’accent sur les priorités suivantes :

  • Combler les besoins alimentaires urgents. Les pays pauvres importateurs de biens alimentaires doivent disposer de suffisamment d’argent pour satisfaire les besoins alimentaires urgents. En libérant de l’argent pour le PAM (Programme alimentaire des Nations unies) et en veillant à ce qu’ils achètent en priorité la nourriture sur les marchés locaux ou régionaux, le PAM fait en sorte que les agriculteurs locaux disposent d’un meilleur revenu et soient motivés à produire davantage.
  • Pas d’accords de libre-échange irréfléchis. Il ne faut pas hypothéquer le futur en signant des accords de libre-échange sur l’agriculture de manière irréfléchie. L’OMC, le FMI, la BM et les pays en faveur de la libéralisation de l’agriculture doivent nous expliquer comment il se fait que les pays riches ont toujours protégé leur agriculture sans pour autant les avoir empêché de devenir riches. C’est bien en protégeant leur agriculture qu’ils ont réussi à rendre leur agriculture plus productive, contribuant ainsi à leur industrialisation et à leur développement!
  • Plus de tapis rouge pour l’agroindustrie. C’est un mythe de croire qu’il faut une agriculture industrielle orientée vers l’exportation pour nourrir la planète. Au Brésil, le pays de l’agroindustrie par excellence, les entreprises familiales disposant de suffisamment de moyens sont nettement plus productives que les entreprises industrielles alimentaires. Les agriculteurs familiaux de l’Amérique latine tropicale réussissent à produire 20 à 60% plus de manioc, maïs et haricots par hectare que la monoculture de l’agriculture industrielle. Ils créent aussi davantage d’emplois, répartissent mieux les revenus et sont écologiquement plus durables. A cet effet, il est indispensable que les organisations de petits agriculteurs défendant les intérêts de leurs membres soient renforcées dans leur rôle d’interlocuteurs.
  • La demande d’agrocarburants doit prendre fin. Il est inadmissible que la production actuelle d’agrocarburants se fasse au détriment de la production alimentaire. Ces cultures sont par ailleurs souvent néfastes pour le climat. Elles provoquent de la déforestation de forêts tropicales, libérant ainsi des tonnes de CO² que nous mettrons plus de 400 ans à récupérer.
  • Investir dans le respect des populations locales et de l’environnement. Il faut cesser d’investir dans les projets qui ne tiennent pas compte du droit à l’alimentation des populations locales ou des effets néfastes sur l’environnement.

Parallèlement à ce qui précède, Oxfam-Magasins du monde est également favorable à une régulation (limitation) de l’activité spéculative sur les marchés à terme de produits agricoles.

Et le commerce équitable dans tout cela ?

Le 8 mai dernier, FLO (l’organisation internationale qui définit les critères d’octroi du label Max Havelaar) annonçait une augmentation moyenne de 5 cents US la livre de café arabica à compter du 1er juin 2008. Une évolution bien nécessaire en vue de continuer à assurer aux producteurs des prix couvrant les coûts de production. Avec l’inflation des prix alimentaires ou l’augmentation du coût du pétrole et donc du transport, ces coûts connaissent en effet une hausse importante. Pour autant, les consommateurs que nous sommes n’achèteront pas tellement plus cher leur paquet de café Max Havelaar : son prix ne devrait augmenter que d’environ 1 %.

À l’instar de ce que l’on observe avec le café labellisé Max Havelaar, ce sont aujourd’hui les prix de plus d’une centaine de produits alimentaires Oxfam Fairtrade qui connaissent une augmentation. C’est qu’Oxfam Fairtrade aussi, bien sûr, doit revoir ses prix de vente à la hausse pour garantir à ses producteurs partenaires un juste prix d’achat, synonyme de conditions de vie décentes. Qui plus est, lorsque les prix du marché conventionnel rejoignent les prix minima du commerce équitable, les seconds grimpent aussitôt pour demeurer supérieurs aux premiers. Même dans le contexte actuel, le commerce équitable reste donc avantageux par rapport au commerce conventionnel en termes de prix payés aux producteurs.

Mais le commerce équitable, c’est bien plus qu’un prix juste aux producteurs. C’est aussi le maintien et le renforcement de producteurs marginalisés sur le marché conventionnel, une meilleure stabilité de revenus, un préfinancement, la garantie de pratiques culturales respectueuses de l’environnement ou encore le respect des normes fondamentales de l’Organisation Internationale du Travail. C’est dire combien l’alternative concrète du commerce équitable garde tout son sens [highslide](4;4;;;)Pour plus d’informations sur les avantages qu’offre l’agriculture équitable par rapport au secteur agricole conventionnel, voir le dossier Agriculture et commerce équitable, disponible sur le site Internet d’Oxfam-Magasins du monde : www.omdm.be[/highslide] .

[highslide](Le commerce equitable, bien plus qu un prix juste aux producteurs;Le commerce equitable, bien plus qu un prix juste aux producteurs;;;)

Vedastus Ngaiza est le directeur de Kagera Cooperative Union (KCU), une coopérative caféière en Tanzanie, partenaire d’Oxfam Fairtrade depuis 1990. Lorsqu’on lui demande si le commerce équitable reste important pour la coopérative dans le contexte des prix élevés du café conventionnel, il répond : ” Absolument. Le commerce équitable est en effet bien plus que le prix payé pour le café. En premier lieu, le commerce équitable rend nos organisations de producteurs plus fortes. Au-delà du prix minimum, le commerce équitable paye aussi une prime de 10 cents la livre. Les coopératives décident démocratiquement de ce à quoi la prime sera consacrée. Dans les villages de Kagera, les paysans et les paysannes en discutent vivement : réparons-nous le pont ou utilisons-nous l’argent à la construction d’une école ? Très souvent, l’argent est investi dans l’enseignement. L’important, c’est que la prime du commerce équitable stimule les gens pour débattre sur les plans d’avenir. La prime leur donne la confiance – par leurs efforts communs – qu’ils peuvent améliorer leur situation de vie.”

Témoignage issu du dernier weewee-krant, le journal d’Oxfam-Wereldwinkels.

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Pour en savoir plus

  • Sur l’ampleur de la crise alimentaire et les émeutes de la faim qu’elle engendre, le site de Radio France International: http://www.radiofranceinternationale.fr/actufr/pages/001/page_312.asp
  • Sur les tenants et aboutissants de la crise alimentaire, le bilan du «sommet sur la sécurité alimentaire» organisé du 3 au 5 juin à Rome par la FAO, ainsi que sur la position commune émise par différentes organisations belges à l’occasion de ce sommet, le site d’Oxfam-Solidarité: http://www.oxfamsol.be

Stéphane Parmentier,
Département Actions

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