Minka, partenaire au Pérou

Pays de 28 millions d’habitants dont 45 % sont des amérindiens descendants des Incas, le Pérou se classe 87ème sur 177 selon l’Indice de Développement Humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ses principales ressources sont minières. 60 % de la population vit dans la zone côtière qui représente 10% de la superficie du pays. Le reste de la population est réparti pour 30% dans la sierra (montagne) et 10% dans la selva (forêt d’Amazonie péruvienne).

C’est dans un contexte de réforme agraire lancé par le Président Velazco en 1969 et contrée par les militaires, avec pour conséquence la perte de leur accès à la terre par les paysans, que va naître Minka, en 1976, à Puno, zone pauvre et aride du Pérou. La fondatrice de Minka, originaire d’une famille de la classe moyenne de la région, a l’idée de chercher des débouchés commerciaux pour la production textile des habitants, en contournant les intermédiaires commerciaux qui exploitent les artisans. Leur premier client sera néerlandais.

Depuis lors, Minka a tissé un réseau de producteurs à travers tout le Pérou, permettant entre autre aux artisans de perpétuer les traditions artisanales andines.

La mission de Minka

Minka s’est donné pour mission de promouvoir le développement durable d’organisations de producteurs tout en affirmant leur identité culturelle et en préservant l’environnement naturel. Cette mission se décline en plusieurs objectifs. Minka veut améliorer le niveau de revenus des producteurs pour casser le cercle de pauvreté dans lequel ils sont plongés. L’association veut également renforcer et stimuler l’organisation démocratique des groupes et appuyer le développement d’une conscience critique du producteur par rapport à la société dans laquelle il vit.

Pour y arriver, Minka met en œuvre des activités relatives au renforcement des capacités des producteurs et à la commercialisation de leurs produits. Minka mène également des campagnes de sensibilisation et offre aux producteurs un appui dans la mise en œuvre de projets de développement communautaires. Plus récemment, dans un souci de diversification, Minka s’est lancé, avec des producteurs des régions du Cusco et de Puno, dans le tourisme solidaire.

Qui sont les producteurs ?

Minka collabore avec quelque 3000 producteurs, en majorité des femmes, dans les domaines les plus variés : tricot, tissage, fabrication d’instruments, confection de jeux et de décoration, céramique… et depuis peu, commercialisation de céréales locales et d’huiles essentielles.

On retrouve des producteurs dans tout le pays, de Lima à la région de Puno jusqu’à Cusco, Ayacucho ou Piura. 83 % sont en milieu rural et 17% en milieu urbain. Les producteurs s’organisent majoritairement en « Comites Artesanales », comités artisanaux démocratiques, regroupés dans une communauté. Les autres n’ont pas besoin de créer une structure car il s’agit d’ateliers familiaux.

Tous ont en commun d’être des artisans par tradition. La confection de leur artisanat s’effectue avec des moyens simples, à la main parfois aidé d’un équipement léger et avec un capital réduit au strict minimum.

Comme la grande majorité des péruviens « ruraux », les producteurs exploitent une terre. La plupart possèdent une parcelle de 2 ou 3 hectares sur laquelle ils cultivent des denrées alimentaires pour la consommation familiale et parfois la vente sur le marché local. Une minorité élève quelques têtes de bétail. La majorité des artisans textiles achètent leur coton ou leur laine sur le marché local.

Une large partie des producteurs avec lesquels travaille Minka appartiennent au groupe Quechua, dont la langue et la culture sont marginalisées et jouissent d’une image négative auprès du reste de la population. Il ne s’agit cependant pas d’un critère pour devenir membre de Minka.

Une alternative économique

Un appui à la production et à la commercialisation

A Lima, Minka dispose d’une structure commerciale d’exportation et d’appui (développement de produits, supervision de la production, contrôle qualité, emballage, étiquetage), composée d’une dizaine de permanents salariés. Cette structure fait le lien entre les producteurs et les clients, sachant que la quasi-totalité des ventes de Minka se font à l’exportation, vers 17 pays. Les ventes sur le marché local sont quant à elles réalisées directement par les comités de producteurs.

Minka veille à faire le lien entre l’offre des artisans et les demandes de ses clients. C’est ainsi que Minka a développé un volet d’activités d’appui à la production. Le bureau central offre aux producteurs des formations et un accompagnement pour renforcer leurs capacités liées aux techniques de production, à la commercialisation et à l’organisation.

Minka limite volontairement le nombre de ses membres, en fonction de ses capacités de commercialisation et d’exportation, de manière à pouvoir assurer à chaque comité des commandes conséquentes et régulières. Minka est sorti récemment d’une période de crise financière profonde, suite à sa décision de mettre fin à toute dépendance vis-à-vis de financements extérieurs et de rendre sa structure financièrement autonome.

Un prix juste au producteur et des investissements collectifs

Chaque année, lors de l’assemblée générale des producteurs, ceux-ci discutent ou renégocient le prix des produits. Tous les produits ne sont pas revus chaque année, le choix se fait en fonction de l’actualité (augmentation du prix de matières premières) et des demandes des producteurs. Durant l’année, il peut y avoir une discussion sur les prix entre Minka et ses clients mais les prix payés aux producteurs restent fixes comme établis en assemblée générale. Au fil de l’année, le bureau central répartit toutes les demandes des clients dans les différents comités : chacun reçoit une commande reprenant les produits commandés, les quantités et le prix pour chaque. La réception de la commande fait l’objet d’une assemblée de comité où les membres décident ensemble de la répartition du travail de production. Ce système permet à chacun de travailler en fonction de ses besoins mais aussi de ses disponibilités et capacités.

La différence entre le prix de vente aux clients et la somme du prix payé aux producteurs avec les frais d’exportation (contrôle qualité, mise en caisse, documents, ect) est ce qui génère des bénéfices à Minka. Ceux-ci sont parfois faibles. C’est également à l’assemblée générale que l’on décide de la répartition de ces bénéfices.

Lorsque de l’argent arrive au comité soit via la distribution des bénéfices, soit via des petits dons exceptionnels, la décision de l’utilisation de celui-ci se fait toujours collectivement. C’est en assemblée locale qu’ils décident de l’affectation qui leur semble la plus adéquate. Cela peut être pour leur comité, par exemple, réaliser une dalle de béton pour laisser sécher la laine, ou pour leur communauté, construire des latrines ou un ponton pour faciliter le transport.

Le système de préfinancement de 50% de la valeur des commandes, accordé par les clients du commerce équitable au Nord, et répercuté par Minka sur les producteurs, permet à des artisans ne disposant pas de capitaux de départ de se fournir en matière première et en petits outils de travail, sans devoir s’endetter. Au  fil des années, certains groupes sont arrivés à se constituer un petit capital et des réserves de matières premières. De plus en plus souvent, les producteurs choisissent eux-mêmes de ne pas avoir recours à cet avantage qui leur est offert.

Un travail dans la durée

C’est dans cette particularité du commerce équitable que se trouve la vraie plus value selon les producteurs de Minka. Un changement durable n’est réaliste que dans le temps. La certitude d’avoir encore « demain » un revenu juste est donc un composant fondamental qui a permis, entre autre, aux producteurs de pouvoir envisager l’avenir différemment. Par exemple, dans la région de Cusco, région fertile, les producteurs de Minka disposent au moins du minimum pour nourrir une famille. La stabilité dans le temps des revenus du commerce équitable permet aux artisans de projeter des dépenses à long terme telles que la scolarisation des enfants ou des investissements dans leur infrastructure d’accueil ou de production.

Pouvoir de négociation

Dans le commerce conventionnel, les intermédiaires commerciaux manipulent les paysans et les artisans en les trompant sur le poids de la laine qu’ils leur vendent, en trouvant des prétextes pour payer moins cher, par exemple en mettant en cause la qualité de la fibre,… Minka a d’abord beaucoup travaillé à rétablir le lien de confiance avec les communautés. Ce lien rétablit, cela leur a permis de commencer à travailler à renforcer leurs capacités de négociation, par des formations d’acquisition de compétences mais aussi par la valorisation de leur travail.

Une alternative sociale

Au-delà des activités directement liées à la production, Minka mène des campagnes sur le commerce équitable, l’écologie, le genre, offre aux producteurs la possibilité d’accéder à des fonds rotatifs, assure un travail d’appui logistique et de coordination pour les projets de développement communautaires mis en œuvre dans les villages et a lancé, avec les artisans de la région de Puno et de Cusco, un projet de tourisme solidaire qui se veut complémentaire à l’artisanat.

Pour Minka, le développement des communautés passe par le renforcement d’une organisation démocratique et d’une conscience critique.

Participation et transparence

Chaque groupe (sauf les ateliers familiaux) est organisé en un comité démocratique qui élit, tous les deux ans, un président, un trésorier et un secrétaire. Ce système de tournante est important pour assurer le caractère démocratique des groupes mais aussi pour permettre à chacun d’occuper des postes à responsabilité et d’y renforcer son expérience.

Les décisions concernant le groupe sont prises lors de réunions régulières des membres du comité. Ils y discutent des prix de leurs produits, des questions organisationnelles, des difficultés qu’ils rencontrent, de l’achat des matières premières… La transparence est assurée par la mise à disposition de tous les documents à l’ensemble du comité.

Chaque année, les deux représentants de chaque comité se réunissent en Assemblée générale pour faire le bilan de l’année, prendre des décisions sur les prix des produits, discuter des problèmes communs, décider de la répartition des bénéfices et de leur affectation à des projets communautaires et planifier l’année suivante. Certaines années, par manque de moyens financiers pour déplacer l’ensemble des représentants, Minka organise plusieurs assemblées régionales. Dans tous les cas, un travail de préparation est réalisé avec chaque comité par des membres du bureau de Minka à Lima, pour discuter des points à l’ordre du jour et développer leur capacité d’analyse et leur esprit critique.

Redonner confiance aux artisans

C’est en fait l’objectif prioritaire de Minka, qui guide en grande partie leurs actions et leurs choix dans la manière de travailler. Cela commence par redonner la fierté à chaque artisan/producteur dans le travail qu’il accomplit, le valoriser par une juste rétribution. L’organisation démocratique de Minka permet ensuite à chacun de retrouver ou de trouver une place dans son groupe, lui permet d’avoir des espaces de parole. C’est avec orgueil que Cécilia Granadino, directrice commerciale de Minka raconte « il y a 10 ans, lorsque j’allais en visite dans les comités de Juliaca, les femmes gardaient les yeux baissés. Parce que j’étais quelqu’un de la capitale, je leur faisais peur. Aujourd’hui, ces mêmes femmes ont le regard droit et fier. Elles savent qui elles sont et la qualité de ce qu’elles réalisent ». Car, pour Minka, la confiance est la clé qui va permettre aux producteurs d’entreprendre et surtout de prendre leur destin en main.

Le rôle des femmes

Même si Minka a choisi de ne pas mettre en place de politique spécifique « genre », l’activité de commerce équitable a un impact positif sur la place des femmes. Au départ, les femmes, même si elles participaient à un certain nombre de décisions à l’intérieur des foyers ou des comités, ne jouaient dans tous les cas, aucun rôle « public », en contact avec l’extérieur. Il leur était par ailleurs difficile de combiner un travail rémunéré avec les responsabilités traditionnellement attribuées aux femmes, comme le ménage, l’éducation des enfants ou les activités agricoles.

C’est pourquoi le fait d’encourager la production dans le milieu de vie a eu pour effet de permettre à des femmes de se lancer dans cette activité économique et ainsi d’accéder à un emploi et à un revenu, tout en continuant à assumer les tâches quotidiennes.

De plus, le fonctionnement démocratique des comités et l’installation progressive d’une relation de confiance entre Minka et les producteurs a eu pour effet que les femmes ont petit à petit pris leur place et assumé leur rôle dans des postes de contact avec l’extérieur, sont allées en ville se former à la production de nouveaux designs pour revenir former les autres membres du comité, ont amélioré leurs capacités de négociations au nom du comité pour la vente à des commerçants locaux,… Ce qui a renforcé leur position non seulement au sein des comités, mais aussi dans la structure de Minka et dans leurs communautés respectives. A Juliaca par exemple, la majorité des comités ont une femme pour présidente.

Aussi, la responsabilité de la vente sur le marché local donne aux femmes de certains comités, entre autres dans la région de Cusco, l’accès à un revenu qu’elles peuvent gérer directement et dont elles peuvent décider de l’affectation.

Lutte contre l’exode rural

Minka encourage le développement de l’activité productive. 83% des producteurs se trouvent dans des régions décentralisées afin de créer des lieux d’activités économiques dans ces zones. C’est une manière à lutter contre l’exode rural. Quelques exceptions ont été faites pour des producteurs déjà installés dans des zones urbaines marginalisées mais ayant gardé un lien et un intérêt pour le développement socio-économique de leur communauté d’origine.

Une alternative culturelle et environnementale

Pour Minka, l’artisanat péruvien exprime l’âme culturelle et artistique du pays et représente un moyen important d’expression. Depuis 3000 ans, le Pérou a développé un artisanat riche et varié, qui a débuté avec ses ancêtres précolombiens. Au fil du temps, cet artisanat s’est progressivement métissé jusqu’à se standardiser, perdant, dans les années 60, son unicité et sa richesse culturelle.

C’est pour cette raison que l’affirmation de l’identité culturelle, la préservation et la diffusion de ces valeurs se trouvent au cœur de l’approche de Minka. Les artisans doivent défendre leur héritage culturel pour que le marché lui reconnaisse sa juste valeur.

Minka valorise le savoir-faire des artisans…

D’une part, Minka favorise les techniques traditionnelles transmises de génération en génération, tout en encourageant les artisans à créer de nouveaux outils ou à perfectionner leurs techniques pour continuellement améliorer la qualité des produits. Les artisanes de Juliaca par exemple, sont des expertes dans la transformation manuelle de la fibre d’alpaga, héritières de techniques millénaires de filage, tissage et tricot, tandis que les céramistes de Pisac fabriquent, jusqu’à aujourd’hui, des perles entièrement à la main, ou avec des outils manuels de leur propre fabrication.

D’autre part, tout en développant de nouveaux produits pour s’adapter à la demande du marché et faire face à la concurrence des produits fabriqués à la chaîne, Minka a choisi de continuer à mettre en valeur les dessins précolombiens, par exemple sur les céramiques ou les ceintures calendriers qui racontent l’histoire des familles.

… et les ressources naturelles locales

Pour toutes ces productions, Minka privilégie la valorisation des ressources naturelles locales : matières premières locales (laine d’alpaga, terre, calebasses,…) pour une transformation locale.

En particulier, Minka mène une campagne de lutte pour la biodiversité et pour la sauvegarde des alpagas de couleur. L’industrie mécanique est un des facteurs d’extinction des alpagas de couleur, parce qu’elle privilégie la laine d’alpagas blanche, plus facile à teindre et dont la plus grande partie est exportée à l’état brut. Son exploitation intensive est aussi à l’origine de la détérioration de cette espèce animale, dont 95% de la population mondiale se trouve au Pérou. Minka mène sa campagne sur deux fronts : celui de la sensibilisation (création et diffusion d’outils d’information à destination des clients comme des producteurs) et celui de l’offre commerciale alternative (développement de nouveaux produits au design moderne en laines d’alpaga de couleur).

Minka et Oxfam-Magasins du monde : un véritable partenariat

Depuis près de 30 ans, Minka et Oxfam-Magasins du monde ont développé un partenariat actif. Soucieuse de s’inscrire dans une démarche qui refuse toute charité, l’équipe de Minka met un point d’honneur à offrir des produits de qualité qui répondent aux mieux à la demande des clients d’Oxfam-Magasins du monde. Pour les renforcer dans cette démarche, Oxfam-Magasins du monde a notamment associé l’équipe de Minka à l’organisation d’un séminaire sur le management et le développement des produits, auquel ont participé tous les partenaires d’Amérique du Sud, en juillet 2008 à Lima.

Trois mois plus tard, une représentante de Minka a pu rencontrer plusieurs centaines de bénévoles et sympathisants d’Oxfam-Magasins du monde, d’élèves et d’artisans belges, afin de les sensibiliser aux enjeux de l’artisanat équitable.

La relation entre les deux organisations est équilibrée. Les produits de Minka apportent un vrai plus dans l’assortiment des Magasins du monde-Oxfam, dont les commandes représentent aujourd’hui 6% des ventes totales de Minka.

Les 2 organisations sont membres d’IFAT (International Fair Trade Association), le réseau international des organisations de commerce équitable où elles peuvent échanger sur leurs pratiques. De cette manière, elles contribuent ensemble à la réflexion internationale sur le commerce équitable, tout en ne manquant pas de conserver un regard critique.

Valérie Vandervecken
Partenariat Sud

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