Mondialisation et travail décent : des règles, vite !

La mondialisation devait s’accompagner d’opportunités pour l’ensemble de la planète. Cependant, elle a surtout contribué à la en transformer en un vaste marché, laissant sur le côté une large partie de l’humanité, incapable d’en saisir ces opportunités, au profit d’une minorité. Or cette mondialisation telle qu’on la vit aujourd’hui, le passage d’une économie réelle à une économie financière virtuelle, n’est pas un phénomène inéluctable qui aurait mis l’Etat sur la touche. Elle est au contraire l’aboutissement de politiques délibérées, basées sur l’idéologie néo-libérale. Le triangle Etats – entreprises – travailleurs est aujourd’hui plus que jamais déséquilibré et sur un mode concurrentiel voire conflictuel. L’Etat capitule face au poids des grands acteurs privés, pour qui les travailleurs sont souvent des outils interchangeables au gré des exigences des actionnaires. Afin de redonner de la dignité aux travailleurs et travailleuses du Nord et du Sud, il est temps que le politique réaffirme sa suprématie sur l’économique et pose des règles porteuses d’un bien commun à l’échelle mondiale.

Petit historique de la mondialisation

La mondialisation n’est pas arrivée subitement. Des étapes importantes [highslide](1;1;;;A chaque phase, on observe des constantes : révolution des transports et des moyens de communication, rôle stratégique des innovations [internet depuis les années 90], rôle essentiel des Etats [nous verrons plus loin qu’ils ne sont pas les spectateurs impuissants d’un phénomène qu’ils ne contrôlent pas, comme on peut le penser parfois] et des acteurs privés [les firmes multinationales depuis les années 80][/highslide] ont rythmé l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours [highslide](2;2;;;)Sylvie Brunel, Qu’est-ce que la mondialisation ?, Sciences Humaines N° 180 – mars 2007[/highslide] . L’Empire romain a organisé une première mondialisation autour de la Méditerranée. Au XVe siècle, les grandes découvertes mettent en relation les différentes sociétés qui peuplent la terre. L’économie-monde [highslide](3;3;;;)Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économique et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, 1979, rééd. LGF, 3 vol., 2000[/highslide] se met en marche et ne s’arrêtera plus. Entre 1870 et 1914, se met en place une mondialisation centrée sur l’Amérique : nouvelles routes maritimes favorisant les échanges (multiplication par 6 des échanges commerciaux), Canaux de Suez et Panama, mouvements de population (50 millions d’Européens migrent vers d’autres continents). Si elle a pu être freinée entre les deux guerres, puis figée en deux blocs durant la Guerre froide, la mondialisation telle qu’on l’entend aujourd’hui est bien en train de se mettre en place progressivement depuis la fin de la 2e guerre mondiale.  Un de ses facteurs clés a été la création en 1944 des institutions dites de Bretton Woods (Fonds Monétaire International, Banque Mondiale) et les accords du GATT (remplacés en 1995 par l’Organisation Mondiale du Commerce), dessinant ce que sera le système financier international d’après guerre.

Une idéologie a guidé l’essor de la mondialisation : le libéralisme. Son mode concret de mise en place a été  le capitalisme, par son extension progressive à l’échelle planétaire [highslide](4;4;;;)Laurent Carroué, D. Collet et C. Ruiz, La Mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux, Bréal, 2005.[/highslide] , et le libre-échange. S’il fallait définir un lieu symbolique de représentation de cette mondialisation, ce serait la bourse. En effet, « la mondialisation est avant tout une évolution vers une globalisation financière, avec la création d’un marché planétaire des capitaux et l’explosion des fonds spéculatifs » [highslide](5;5;;;)Sylvie Brunel, op.cit.[/highslide] . Les années 80 auront été le tournant majeur, sous l’impulsion des politiques néo-libérales prônées par Reagan et Thatcher, notamment par la mise en place du Consensus de Washington (terme qui résume les mesures dictées par les institutions financières internationales pour répondre dans les années 80-90 à la crise des pays en développement [highslide](6;6;;;Une crise de la dette touche de nombreux pays du Tiers-Monde. Elle les fait entrer de force dans la mondialisation néo-libérale au travers des premiers plans d’ajustement structurel du duo Banque Mondiale/FMI. Ces institutions financières vont asseoir le modèle de développement libéral et l’économie de marché[/highslide] ). Ces mesures sont notamment le libre échange (libre circulation des capitaux, ouverture des frontières), les privatisations, la réduction des dépenses publiques, la dérégulation, les exportations…  Ce modèle devait assurer la prospérité au niveau planétaire. Aujourd’hui, (presque) tous les pays ont fini par succomber, dans des modèles parfois divers, aux sirènes du libéralisme économique.

Parmi les conséquences importantes de cette période de libéralisation commerciale et de déréglementation des marchés financiers à l’échelle mondiale, on peut discerner deux éléments importants pour le marché mondial du travail  : [highslide](7;7;;;)Arnaud Zacharie, Mondialisation et emploi : anatomie des grandes mutations, in Mondialiser le travail décent, A. Zacharie et A. Seron (Dir), Editions Luc Pire, 2008[/highslide]

  • on a assisté à une explosion du nombre de firmes transnationales qui déploient dorénavant leurs activités sur toute la planète. Alors qu’il y en avait quelques centaines en 1970, on en décompte 78.400 en 2007 (plus leurs 780.000 filiales répandues à travers le monde !). Les détenteurs de capitaux ne sont plus les chefs d’entreprise capitalistes d’autrefois, mais bien l’ensemble des petits et grands actionnaires soucieux d’avoir un rendement élevé et rapide sur leur investissement.
  • Autre changement important, au début des années 90, on voit débarquer sur le marché mondial de l’emploi des centaines de millions de travailleurs à bas salaires venant d’économies jusque là fermées comme l’ex-URSS, la Chine ou l’Inde. Toujours combiné à la libéralisation commerciale et financière, ceci pousse les firmes transnationales à mettre en concurrence les territoires et les travailleurs pour aller au plus « attractif ».

Au final, la mondialisation n’a fait que renforcer les inégalités, entre ceux qui peuvent en saisir les opportunités et ceux qui n’y trouvent pas leur place. Un ilot de richesse s’est formé au milieu d’un océan de pauvreté. Un cinquième de l’humanité consomme quatre cinquièmes des richesses. La moitié de la population mondiale vit avec moins de 2 euros par jour. Alors qu’en 1990, l’Américain moyen était 30 fois plus riche que le Tanzanien moyen, en 2005, il l’était 60 fois plus. Cela est-il vraiment tenable ?

La globalisation financière

Depuis le début des années 90, nous pouvons caractériser la mondialisation par une intégration dans un espace mondial interdépendant des phénomènes financiers, économiques, politiques, écologiques, culturels, militaires…  C’est sur son volet financier que nous allons nous attarder. Comment le cocktail néo-libéral administré depuis les années 80 a-t-il façonné l’économie actuelle ?

La financiarisation de l’économie

Si la mondialisation a été de pair avec les échanges commerciaux, les flux de marchandises, c’est la dimension financière de la mondialisation qui est le phénomène le plus marquant [highslide](8;8;;;)Voir l’analyse « financiarisation de l’économie », Oxfam-Magasins du monde, décembre 2008[/highslide] . Le capitalisme est aujourd’hui essentiellement un capitalisme actionnarial. Le marché s’est dématérialisé en un marché financier. La mondialisation aujourd’hui, c’est « l’instantanéité des transferts de capitaux d’une place bancaire à une autre, dans une perspective de profit à court terme ». Le problème est que la sphère financière s’est aujourd’hui totalement repliée sur sa propre logique. Une économie virtuelle, spéculative, déconnectée du système productif, la rentabilité financière des placements devenant plus importante que la fonction productive [highslide](9;9;;;)Sylvie Brunel, op. cit.[/highslide] . Le marché de la finance est en outre d’une terrible opacité, échappant à tout contrôle démocratique.

La dictature des 15%

Auparavant, les firmes se finançaient soit en trouvant des personnes prêtes à investir des capitaux dans l’espoir de générer une plus-value, soit par les banques. Aujourd’hui, les firmes se financent auprès des marchés financiers où elles trouvent des actionnaires, qui peuvent être des individus mais également des fonds de pension privés, des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement collectifs.

Ainsi, un acteur qui détient un capital et souhaite le faire fructifier en investissant dans des actions d’une entreprise y met bien souvent une condition : un taux de rendement d’au moins 15%. A charge pour le PDG, sous peine de licenciement ou de retrait des capitaux vers des « lieux » plus rentables, d’assurer ce retour sur investissement pour les actionnaires majoritaires, qui dictent dorénavant la marche à suivre.

La recette pour créer de la valeur actionnariale est connue : intensifier le travail, la flexibilité, bloquer les salaires, délocaliser vers des pays aux coûts salariaux, fiscaux, sociaux ou environnementaux réduits. Cela peut désormais aller jusqu’à liquider une entreprise, licencier ses salariés ou encore vendre ses actifs pour rémunérer rapidement les actionnaires ! Ici, la performance financière justifie tous les sacrifices humains. Un terme en montre bien la conséquence : « now nowism » (le tout, tout de suite), qui s’oppose à toute perspective de long terme. « Ce sont ces normes de rentabilité excessives qui conduisent les chefs d’entreprise à être les premiers agents d’une mondialisation sans frontières et à implanter leurs activités partout où ils peuvent trouver une main d’œuvre moins onéreuse »[highslide](10;10;;;)Jean Peyrelevade, Le Capitalisme total, Seuil, 2005[/highslide] . On est loin d’un modèle porteur de travail décent dans des pays désormais mis en concurrence par ces firmes transnationales.

Une logique d’affrontement

L’interdépendance croissante des Etats, des économies, se fait hélas dans une logique de concurrence, voire d’affrontement : marché contre Etat, secteur privé contre secteur public, individu contre collectivité, égoïsmes contre solidarités, capital contre travail.

Des Etats mis en concurrence

Les multinationales, en lutte permanente pour asseoir leur mainmise sur le marché globalisé où la compétitivité est le mot d’ordre, font jouer es Etats les uns contre les autres. Afin d’attirer les investissements, de protéger leurs secteurs clés, de garantir des débouchés à leurs produits, les Etats augmentent leur attractivité : faible réglementation sociale, salaire minimum le plus bas, normes environnementales faibles…

Les travailleurs, simples outils interchangeables de la mondialisation ?

Les travailleurs du monde entier, comme on l’a vu, sont directement mis en concurrence sur l’autel de la compétitivité, pour les inciter à être plus attractifs que leurs voisins. On assiste à un dumping social, salarial et fiscal généralisé. Une véritable course vers le fond, dont la marque Mattel est un bon exemple. La production de la célèbre Barbie a été délocalisée successivement au Japon, à Taiwan, puis à Hong-Kong, aux Philippines, et enfin en Chine [highslide](11;11;;;)Arnaud Zacharie, Mondialisation, emploi et revenus, pour le meilleur ou pour le pire ? Les Cahiers de la Coopération internationale, n°7, 03/2008.[/highslide] . Adidas a annoncé cet été 2008 qu’il délocalisait ses activités de Chine vers d’autres pays car la main d’œuvre en Chine devient trop chère. On croit rêver… Le concept de travailleur pauvre prend de l’ampleur, dans les pays industrialisés également.

Cette mise en concurrence alimente une idée fausse dans l’opinion publique : le travailleur du Sud serait le concurrent de celui du Nord et la cause de ses problèmes d’emploi et de revenus. Rien n’est plus faux !

La stagnation des salaires au Nord provient avant tout de la proportion croissante des richesses qui sont aspirées par les actionnaires des entreprises au détriment des salaires. Ainsi, dans le partage salaires-profits, on note une dégradation de la situation des salariés. On voit que depuis 1980 la part des salaires dans le PIB en Europe a baissé de 8,6% [highslide](12;12;;;)Arnaud Zacharie, Mondialisation et emploi : anatomie des grandes mutations, op. cit.[/highslide] alors que la part des profits des multinationales et les parachutes dorés de leurs dirigeants ont augmenté de manière substantielle.

Les organisations syndicales en pertes de repères

Au milieu de cet échiquier mondial, elles font l’objet d’un insidieux chantage à l’emploi. Soit les travailleurs acceptent une diminution de salaires ou une augmentation du temps de travail, soit leur firme délocalise son site de production vers des Etats plus flexibles. De plus, la concertation sociale est rendue d’autant plus difficile pour les organisations syndicales qu’elles font face, souvent, à des « employeurs invisibles », des firmes éclatées dont le centre de décision n’a que très peu de contact avec la réalité locale/nationale de l’entreprise.

Société civile contre Etat ?

La société civile a évolué dans sa structuration et son mode d’expression. Les citoyens sont de plus en plus distants et méfiants par rapport au politique, même si cela ne veut pas dire qu’ils soient devenus apathiques. D’autres formes et lieux d’action citoyenne se dessinent : les « consommacteurs », les web-activistes… Une société civile internationale se dessine, portée par les ONG. L’interconnexion des médias, de l’internet, leur permet de fédérer des réseaux planétaires [highslide](13;13;;;)Oxfam, par exemple, possède un siège dans 16 pays et est actif dans plus de 100 pays[/highslide] . Aujourd’hui l’Etat, les institutions internationales, se voient interpellés, bousculés même, par ces acteurs qui mettent en avant la vision d’un monde interdépendant où les grandes questions (pauvreté, santé, environnement) doivent être appréhendées de manière globale [highslide](14;14;;;)Sylvie Brunel, op.cit[/highslide] . Pourtant, si elle bouscule l’Etat, la société civile internationale continue de voir celui-ci comme seul mode de gouvernement acceptable et reconnu. On l’encense tout en l’empiétant, on le porte aux nues dans son concept, tout en le remettant quotidiennement en question dans son exercice. Etats et acteurs sociaux ont pourtant tout à gagner à davantage s’écouter et s’appuyer. « Le pouvoir a besoin d’être aiguillonné en permanence par les luttes sociales [highslide](15;15;;;)Ignacio Ramonet, Le marché contre l’Etat, in Manière de voir – Le Monde Diplomatique : Les dossiers de la mondialisation, Janvier-Février 2007.[/highslide] », tandis que de son coté le mouvement altermondialiste peine à voir déboucher de manière concrète son action à cause de son rapport ambigu avec le politique.

Des affrontements sans véritable arbitre

En toile de fond, se pose le problème de l’absence d’un « régulateur mondial ». Les arbitres actuels (FMI, BM, OMC, voire ONU) font face à un grave déficit démocratique et demandent une refonte importante. Par exemple, les négociations multilatérales comme celles de l’OMC sont menées plus souvent dans l’intérêt de grosses puissances et de grandes entreprises bien plus que dans celui des populations. Il faut établir une gouvernance qui associe tous les Etats de manière équilibrée. Il faut y associer également syndicats, organisations sociales, paysannes, environnementales… Cette gouvernance mondiale reste cependant aujourd’hui assez improbable.

L’Etat mis sur la touche ?

Cette financiarisation et l’avènement des entreprises transnationales ont affaibli considérablement le pouvoir des gouvernements et limité leur marge de manœuvre. Les multinationales exercent une pression voire un chantage sur les pouvoirs publics qui semblent avoir baissé les bras. Aujourd’hui elles agissent avec une liberté quasi-totale puisqu’il n’existe pour ainsi dire aucune institution internationale à caractère politique, économique ou juridique pour réglementer leur comportement. Le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) l’affirmait déjà en 1999 : « Il n’existe aucun mécanisme permettant de contraindre les entreprises à respecter les règles éthiques et les droits de l’homme ». On n’a vu aucune véritable avancée depuis.

Cette citation de l’ex-PDG de la firme transnationale suisse ASEA Brown Boveri illustre bien la situation : « Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d’investir là où il veut, le temps qu’il veut, de produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales ».

L’Etat spectateur impuissant de l’émergence du pouvoir des entreprises ? Une hypothèse fréquemment mise en avant, mais qu’il convient de relativiser.

  • Les Etats ne sont pas les victimes d’une évolution inéluctable ou naturelle. Il s’agit au contraire d’une évolution consciente : ce sont des choix politiques délibérés des Etats qui ont provoqué l’avènement des marchés financiers et des entreprises. C’est l’intervention politique active des gouvernements Thatcher et Reagan, puis de l’ensemble des gouvernements qui ont activement emboîté le pas, ou simplement accepté de ne pas résister, qui a permis cette évolution. Ce sont ces mêmes gouvernements qui ont la possibilité de reprendre la main.
  • Il serait erroné de croire que les multinationales puissent se passer des Etats. C’est auprès des Etats qu’elles exigent les conditions favorables pour garantir leurs investissements et maximiser leurs profits : bas salaires, obstacles à l’action syndicale, protection écologique faible, exemption de taxes ou diminution de la fiscalité sur les entreprises, sauvetage de multinationales à la dérive grâce à l’injection de deniers publics. Les fameux intérêts notionnels qui ont vu le jour chez nous en sont un bon exemple.

Sortir de ce modèle socialement et économiquement destructeur est possible par des choix politiques forts, de la régulation, de la norme. Or c’est à un phénomène inverse qu’on assiste, celui de « privatisation de la norme ». Devant l’incapacité des Etats à donner un cadre contraignant aux pratiques des multinationales, ces dernières développent elles-mêmes des politiques de « responsabilité sociale », traduits par des codes de conduite souvent peu ambitieux. Or quelle légitimité ont ces acteurs pour déterminer ce qui doit être le bien commun, la norme sociale ou environnementale ? Et quel contrôle du respect de la norme privée ? Avec quelle transparence et quel degré d’indépendance ?

Les pistes pour une mondialisation à finalité humaine

L’opinion selon laquelle la mondialisation actuelle n’est plus porteuse de progrès social et de bien-être pour tous se généralise, et plus uniquement au sein des altermondialistes purs et durs. L’effet de ruissellement qu’on attendait de la croissance économique, qui finirait par bénéficier à tous, s’est révélé une idée fausse. Même les institutions comme la Banque Mondiale ou le FMI reconnaissent des erreurs et des dérives dans leur modèle. Les crises financières, alimentaires et du pouvoir d’achat en 2008 ont montré que le modèle économique et financier prenait l’eau de toutes parts. Le moment serait donc venu pour un changement majeur ? Assurément… à condition que le politique reprenne sa place de manière volontariste. Or l’action politique se drape trop souvent derrière des questions de contraintes, de marge de manœuvre faible, plutôt que sur les opportunités d’une reprise en main. Les citoyens attendent de leurs élus qu’ils leur disent « oui, un autre monde est possible, on s’y attaque dès maintenant !».

Réaffirmer la suprématie du politique sur l’économique

Le politique est le lieu d’arbitrage des projets de société, peut y mettre une finalité humaine et tendre vers le bien commun. L’Etat, dans un cadre national et multilatéral, reste sans conteste le meilleur instrument d’organisation des solidarités et de juste distribution des richesses. Pour cela, il faut réguler, fixer des normes et les faire respecter. Le rôle des Etats n’est certainement pas dépassé. Au contraire, la nécessité de leur intervention n’a jamais été aussi criante.

Réguler pour un travail décent et une vie décente pour tous !

Face aux constats livrés précédemment, un moyen – la régulation – et un objectif – un travail décent, au Nord comme au Sud.  Si les Etats s’engageaient à coopérer pour la mise en œuvre effective de normes garantissant des conditions de travail décentes, les travailleurs ne seraient plus considérés comme de simples outils censés créer de la croissance économique, mais comme des citoyens ayant le droit de vivre décemment de leur travail, au Nord comme au Sud. C’est pourquoi une coalition nationale d’associations (dont Oxfam-Magasins du monde) mène campagne en faveur du travail décent (www.travaildecent.be).

Petit tour d’horizon des revendications de la campagne Travail décent

1. Mondialiser un revenu décent pour une vie décente

Il s’agit de promouvoir le respect universel d’un revenu décent couvrant au minimum les besoins fondamentaux. Par exemple, toute négociation ou accord bilatéral commercial, d’investissement ou de coopération, entre la Belgique, l’UE et un pays tiers, doit prendre en compte, conformément aux référents que sont la Déclaration universelle des droits de l’homme et les conventions de l’Organisation Internationale du Travail, de niveaux de salaires décents pour toute personne impliquée dans les activités visées par l’accord et à tous les niveaux de sous-traitance.

Il est indispensable de créer, protéger et maintenir des emplois décents, en impulsant des politiques créatrices d’emplois décents plutôt que des stratégies purement financières à court terme. Il faut redonner du sens à une Europe sociale. Un autre élément important est de garantir l’accès à la protection sociale suffisante, droit inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme mais dont seule une personne sur cinq bénéficie dans le monde (moins de 10% dans les pays en développement).

2.Prioriser le travail décent dans les politiques de développement

Le travail décent doit être intégré dans toutes les politiques de la Belgique et des organisations internationales. Très souvent, les effets de la politique de coopération sont largement annihilés par des politiques de libéralisation commerciale et financière néfastes pour ces pays pauvres. Un chiffre est parlant : chaque jour, selon les Nations Unies, les pays pauvres perdent 2 milliards de dollars à cause de règles commerciales injustes. C’est 14 fois le montant qu’ils reçoivent sous forme d’aide au développement !

Il s’agit ici notamment de

  • s’opposer aux politiques de dérégulation du marché du travail promues par les institutions financières internationales et appuyer le travail de l’OIT qui propose des approches alternatives.
  • veiller à ce que les accords commerciaux et d’investissements restent subordonnés aux accords relatifs aux droits sociaux, aux droits de l’homme et en particulier aux droits du travail. Cela veut dire aussi une présence et une participation des partenaires sociaux du Nord et du Sud aux négociations.
  • veiller à plus de cohérence dans les institutions et politiques internationales. L’UE peut et doit jouer ici un rôle de première ligne en parlant d’une voix unique et cohérente.
  • respecter l’engagement de 0,7% du PIB consacré à l’aide au développement et le lier à l’objectif de travail décent.

3.   Garantir une mondialisation des droits sociaux

Il faut garantir les libertés syndicales pour mondialiser les cadres de concertation sociale. La liberté de l’association et le droit de s’organiser, le droit aux négociations collectives, font partie des 8 normes fondamentales du travail de l’OIT. Ce sont des droits universels, mais leur violation reste fréquente dans de nombreux endroits du monde. Il s’agit ici notamment de renforcer l’OIT dans le système des Nations Unies en mettant en œuvre un mécanisme de plainte qui rende des avis contraignants et lève des sanctions contre les abus. Egalement, le respect des normes du travail doit être ancré dans le système de l’OMC et des institutions financières internationales. Enfin, cela signifie éradiquer toutes les discriminations à l’emploi (dont celle du genre) et veiller à ce que les droits de tous les travailleurs soient respectés (y compris les plus marginalisés comme les migrants, le secteur informel et les agriculteurs).

4. Réguler les acteurs privés

Comme nous l’avons vu, le rendement de 15% pour les actionnaires qui contrôlent ces firmes incite à fragmenter les chaînes de production dans différents endroits du monde en vue de diminuer les coûts et augmenter ainsi le profit. Les Etats et travailleurs sont mis en concurrence dans la course au coût du travail le plus bas. Il est urgent de mettre en œuvre un cadre régulateur mettant fin à ce dumping social et obligeant au respect des normes du travail de l’OIT. Les politiques commerciales et d’investissement doivent être subordonnées au respect des normes internationales du travail de l’OIT et le respect de ces normes par les entreprises transnationales et leurs filiales doit être rendu contraignant.

Il est urgent de réguler le système financier international afin d’impulser des politiques créatrices d’emplois décents. Le système se caractérise par des déséquilibres mondiaux, des crises à répétition, des chocs qui touchent les pays pauvres, un manque total de transparence. Tout cela exacerbe l’instabilité financière et la fluctuation des prix. Il s’agit donc de promouvoir un nouveau cadre multilatéral de régulation du système financier international, en vue d’en garantir la stabilité et la cohérence. Cela passe notamment par la transparence, la traçabilité et l’encadrement des flux financiers.

Jérôme Chaplier
Directeur Politique

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