Commerce équitable et environnement : une relation durable

Des produits qui viennent de loin

Dans un contexte qui voit la planète être de plus en plus menacée par les changements climatiques dus aux émissions de CO2, le commerce équitable peut sembler a priori être une pratique difficilement compatible avec le développement durable. La raison de ce scepticisme est très simple : le commerce équitable implique le transport de produits sur de longues distances, d’un lieu de production dans le Sud vers un lieu de consommation dans le Nord, donc d’un continent vers un autre.

En raison des émissions de CO2 que génèrent les moyens de transport consommant des énergies fossiles, des voix soucieuses de préserver l’environnement s’élèvent pour désigner le commerce équitable comme une pratique n’ayant pas sa place dans une stratégie de développement durable. Ce faisant, on jette malheureusement le bébé avec l’eau du bain…

De fait, les produits équitables ne sont pas des produits locaux. Néanmoins, le transport des produits du lieu de production au lieu de consommation ne représente qu’un aspect de leur impact environnemental. La prise en compte de la globalité de l’impact environnemental des produits du commerce équitable indique que ceux-ci ont généralement un impact comparable, voire inférieur, à celui de produits équivalents obtenus et consommés dans le Nord. C’est par exemple le cas du sucre de canne équitable et bio, qui génère autant ou moins d’émissions de CO2 que le sucre de betterave, pourtant produit plus près de chez nous.

On ne peut donc pas résumer l’impact environnemental d’un produit à son transport. Et, même sur la seule question du transport, une approche nuancée est préférable pour ne pas se tromper de cible et éviter les fausses solutions et les mesures contreproductives. Ainsi, les différentes composantes d’un produit obtenu localement peuvent avoir parcouru un nombre de kilomètres relativisant sérieusement son caractère local, ou en tout cas l’intérêt d’une approche centrée uniquement sur le transport [highslide](1;1;;;)Voir le cas du pot de yoghourt allemand cité dans l’analyse « Trop de kilomètres dans le commerce équitable ? », disponible sur la page www.omdm.be/analyses.[/highslide] .

Quelques pratiques de préservation de l’environnement

Depuis ses origines, le commerce équitable a pour vocation et pour ambition de rentrer dans une démarche globale de développement durable. Il était donc logique que les acteurs du commerce équitable se saisissent des enjeux environnementaux et orientent leurs activités en en tenant compte. Par souci de cohérence, il est apparu assez tôt que les dimensions économiques et sociales originales du commerce équitable devaient être complétées par une approche environnementale forte. La recherche et l’exploration de meilleures pratiques dans le domaine environnemental ne doit dès lors pas être perçue comme une nouveauté, mais comme la poursuite et l’approfondissement d’une approche de développement durable.

Des critères sociaux, économiques ET environnementaux

Au niveau des plateformes internationales

De manière générale, les acteurs du commerce équitable incluent des exigences environnementales dans leurs activités, principalement au niveau de la production.

Dans la filière labellisée du commerce équitable [highslide](2;2;;;)Sur les filières labellisée et intégrée et sur la structuration internationale des acteurs du commerce équitable, voir l’analyse « Les structures internationales du commerce équitable », disponible sur la page www.omdm.be/analyses.[/highslide] , les critères génériques définis par FLO-Max Havelaar comportent un volet environnemental assez précis [highslide](3;3;;;)Ces critères peuvent être consultés sur le site Internet de Fairtrade Labelling Organizations International :www.fairtrade.net[/highslide] . Parmi ces exigences, signalons l’interdiction de cultiver des organismes génétiquement modifiés, avec toute une série de mesures visant à garantir que les OGM n’entrent pas dans la filière de production. Citons aussi les critères concernant les produits agrochimiques, pour lesquels FLO a établi une liste de produits qui ne peuvent en aucun cas être utilisés [highslide](4;4;;;)Ce choix est clairement expliqué par FLO : « Les produits chimiques toxiques qui persistent dans l’environnement sont une menace pour toutes les espèces qui peuplent la région. Ces produits se répandent à travers l’eau, les sols, les plantes et les animaux, créant souvent des effets toxiques cumulatifs. L’utilisation de tels produits chimiques est contraire aux objectifs du Commerce Equitable et aux standards pour la protection de l’environnement et de sécurité humaine. Il existe un ensemble de solutions alternatives à l’utilisation des produits chimiques figurant sur ces listes. Le fait qu’une organisation ou un producteur ne trouve pas de solution alternative est signe que le plan d’ensemble pour l’utilisation de la terre et la production agricole devrait être revu ».[/highslide] .

Dans la filière intégrée, l’un des dix principes que l’Organisation Mondiale du Commerce Equitable [highslide](5;5;;;)WFTO, anciennement IFAT.[/highslide] a définis pour les organisations de commerce équitable se centre sur la dimension environnementale. Ici aussi, il s’agit d’un principe général qui touche plusieurs domaines :

  • Pour les organisations de producteurs :
    • maximiser l’utilisation de matières premières locales gérées durablement, renouvelables et si possibles locales ;
    • économiser l’énergie et recourir à des sources d’énergie renouvelables et dont les émissions de gaz  à effet de serre sont limitées ;
    • limiter l’impact des déchets sur l’environnement ;
    • dans l’agriculture : limiter l’impact sur l’environnement, en recourant aux méthodes de l’agriculture biologique ou faisant appel à peu de pesticide ;
  • pour les acheteurs et les importateurs : donner la priorité à l’achat de produits obtenus à partir de matières premières issues de sources gérées de manière durable, et avoir le plus petit impact possible sur l’environnement ;
  • pour toutes les organisations : autant que possible, utiliser des matériaux recyclés ou facilement biodégradables et transporter les produits par voie maritime.

Pour toucher l’ensemble des acteurs du commerce équitable dans leur diversité, ce principe est très général. S’il n’est pas très opérationnel en tant que tel, il a le mérite d’élever la dimension environnementale au rang de priorité pour les acteurs du commerce équitable. Dans ce cadre global, les organisations de commerce équitable peuvent agir à leur propre nouveau.

Du côté d’Oxfam-Magasins du monde

Parallèlement à ces développements internationaux, Oxfam-Magasins du monde s’est aussi saisi de la question environnementale. Au début des années 2000, un volet environnemental conséquent a été introduit dans les critères « Made in Dignity » pour l’artisanat. Ces critères, qui se sont ajoutés aux critères de développement social et de développement économique, portent sur plusieurs aspects : les conditions de travail, de santé et de sécurité des artisans ; la gestion des ressources naturelles, qui inclut un travail au niveau des matières premières et de l’emballage ; et la limitation des impacts environnementaux au niveau de l’énergie et des pollutions et déchets [highslide](6;6;;;)Les critères « Made in Dignity » peuvent être consultés dans leur intégralité dans la section « partenaires » du site Internet d’Oxfam-Magasins du monde : www.omdm.be/partenaires[/highslide] .

Dans leur application pratique, une caractéristique importante de ces critères réside dans le fait qu’ils sont appréciés essentiellement à partir d’une approche progressive. Autrement dit, Oxfam-Magasins du monde n’exige pas que ses partenaires de commerce équitable atteignent du jour au lendemain un haut niveau dans le domaine environnemental. Par contre, les initiatives des partenaires du Sud pour la préservation de l’environnement sont évaluées positivement, de manière à encourager les efforts allant dans le sens d’un développement durable. Parmi les initiatives évaluées positivement, mentionnons la mise en place par l’organisation népalaise ACP d’un système d’épuration de l’eau utilisée pour traiter les tissus, ou le développement d’un projet de reboisement par Getrade, partenaire ghanéen.

Des pratiques environnementales dans différents domaines

En plus des critères environnementaux explicitement formulés par les plateformes et les organisations de commerce équitable, de nombreuses pratiques, anciennes ou récentes, permettent de souligner la relation existant entre commerce équitable et développement durable.

Le soutien à l’agriculture paysanne

De part son approche ciblée essentiellement sur les petits producteurs, le commerce équitable favorise généralement des modes de production dont l’impact environnemental est limité. C’est le cas de l’agriculture paysanne. Dans l’agriculture paysanne, l’agriculteur vit souvent sur son lieu de travail avec sa famille. Pour cette raison, de nombreux petits producteurs sont très attachés à la préservation de l’environnement. Par ailleurs, l’agriculture paysanne permet de valoriser des matières premières agricoles qui n’ont pas accès au marché conventionnel. Ainsi, parmi les partenaires d’Oxfam-Magasins du monde, l’organisation thaïlandaise Green Net réalise un travail important dans ce domaine, notamment au niveau de la préservation de variétés locales de riz.

L’accent sur l’agriculture biologique

De plus en plus de produits agricoles équitables sont issus de l’agriculture biologique. Actuellement, plus de 50 des 170 produits alimentaires d’Oxfam Fairtrade sont labellisés bio. Et un grand nombre d’autres produits ne sont pas labellisés, mais remplissent les conditions pour l’être.

Notons qu’au niveau du bio, des améliorations doivent être apportées au système actuel de labellisation, afin de simplifier la tâche des producteurs. Le fait que les critères de la labellisation ne soient pas les mêmes aux Etats-Unis, au Japon et en Europe pose un réel problème aux organisations de producteurs exportant vers plusieurs marchés. Ceux-ci doivent en effet faire labelliser plusieurs fois leurs méthodes de production, ce qui entraîne une multiplication des coûts.

Les coûts de labellisation bio, qui s’ajoutent dans de nombreux cas aux coûts de labellisation équitable (pour la filière labellisée), représentent un coût qui n’est pas négligeable, particulièrement pour les petites organisations de producteurs. D’ailleurs, pour certaines d’entre elles, la nécessité de payer pour labelliser des produits pour répondre aux exigences des consommateurs du Nord n’est pas toujours perçue positivement. Invité à Paris par la Fédération Artisans du Monde pour une journée d’étude sur le commerce équitable et l’environnement, Sengdao Vangkeosay, représentant de l’organisation laotienne Lao Farmers Products, résume bien les réticences de certains producteurs par rapport au coût de la labellisation et aux exigences de garantie des consommateurs du Nord : « Si vous voulez payer plus cher, payez vous-même le certificateur ! ».

Toutefois, si elle peut être une barrière en raison de son coût, la labellisation des produits représente aussi une opportunité commerciale pour les producteurs, justement parce que les consommateurs demandent des garanties. Dans ce domaine, il serait donc particulièrement intéressant de synchroniser au maximum les différents modes de labellisation, afin de limiter le coût pour les producteurs, tout en maximisant les garanties offertes aux consommateurs et en limitant les coûts de labellisation qui se répercutent sur tous les acteurs de la filière.

L’artisanat : terre de défis

Le secteur de l’artisanat présente un tout autre visage que celui de l’agriculture, où le bio constitue une référence connue et reconnue au niveau des méthodes de production.

Les caractéristiques du secteur de l’artisanat font que, dans de nombreux cas, les efforts des organisations d’artisans doivent se contenter de viser des objectifs qui peuvent sembler modestes. Ainsi, les écarts existant au niveau des normes en vigueur dans les pays où sont fabriqués les produits artisanaux et dans les pays où ils sont exportés sont une réelle source de difficultés. Ces écarts ont des conséquences qui peuvent être importantes. D’abord, la méconnaissance des normes par les producteurs du Sud limite les possibilités d’exportation de certains produits, en raison de leur non-conformité aux normes en vigueur dans le Nord. C’est notamment le cas des peintures contenant des métaux lourds, interdites par l’Union européenne à cause de leur nocivité. Autre conséquence des écarts au niveau des législations dans le Nord et dans le Sud : pour que leur production réponde aux normes de l’Union européenne, certains artisans doivent importer dans le Nord des peintures qui ne sont pas disponibles sur place. Enfin, il arrive que les produits ne répondant pas aux normes en vigueur dans le Nord soient destinés au marché local, généralement moins exigeant en termes de normes sanitaires et de sécurité. De telles conséquences ne sont évidemment pas idéales en termes de développement durable.

Mais le tableau de l’artisanat n’est pas entièrement sombre, loin de là. De nombreuses initiatives récentes démontrent que les acteurs de l’artisanat équitable mettent en place de nouvelles manières de procéder à partir d’une approche axée sur la préservation de l’environnement. Par exemple, des matériaux comme le coton et le cuir, dont la production entraîne des pollutions importantes dans les filières conventionnelles, sont au centre de projets visant à développer et à renforcer les filières les moins polluantes possibles, dans le cadre de partenariats impliquant des organisations de commerce équitable du Nord et du Sud. Dans le secteur textile, l’utilisation croissante de teintures naturelles par certains producteurs – dont N’dem, partenaire sénégalais d’Oxfam-Magasins du monde – est un autre terrain d’innovation digne d’intérêt, dans la mesure où ces teintures constituent une alternative durable aux teintures chimiques polluantes.

Perspectives pour l’avenir : rester pionnier

L’approche de la problématique du développement durable à travers le prisme du commerce équitable met en évidence la complexité de l’action à mettre en œuvre pour limiter l’impact environnemental des activités humaines en général, mais aussi l’ancrage profond de l’impératif du développement durable dans le commerce équitable.

Aussi, si l’enjeu environnemental pose des défis très sérieux, il doit d’abord constituer une opportunité de réflexion et d’action pour les acteurs du commerce équitable. Ceux-ci ont en effet la possibilité de réaffirmer leur identité de pionniers, en explorant des pistes nouvelles qui pourront être utiles bien au-delà du secteur du commerce équitable. En tant que laboratoire d’idées et de pratiques, le commerce équitable doit garder l’ambition de développer de nouveaux modèles et réaffirmer son utilité bien au-delà des questions commerciales au sens le plus strict.

C’est pourquoi, si le commerce équitable place déjà la barre relativement haut en matière de préservation de l’environnement, les acteurs du commerce équitable auraient tort de se satisfaire de leurs pratiques actuelles. En effet, faire mieux que la plupart des acteurs du commerce conventionnel ne suffit pas. De ce point de vue, certaines pratiques méritent sans doute d’être revues et améliorées. Par exemple, le fait que les fleurs équitables importées par avion du Kenya aient un impact environnemental nettement inférieur à celui des fleurs néerlandaises cultivées dans des serres chauffées et éclairées artificiellement [highslide](7;7;;;)« Même exportées par avion, les roses du Kenya ne représentent que 17% des émissions de CO2 des mêmes roses produites aux Pays-Bas dans des serres chauffées et éclairées à la lumière artificielle », Le Soir des 14-15 février 2009, p. 48.[/highslide] ne justifie pas à lui seul le transport de fleurs par avion. Plus fondamentalement, ne faut-il pas se demander si le transport de fleurs par avion est compatible avec un mode de développement durable ? Autrement dit, pour que le commerce équitable soit pleinement cohérent avec le développement durable, il est indispensable que les organisations de commerce équitable se fixent des objectifs ambitieux sur le plan des pratiques de commerce équitable proprement dites (production, exportation, emballage, etc.), à partir d’une évaluation minutieuse de ces pratiques, mais aussi qu’elles continuent à être des acteurs de changements capables d’agir et de se positionner sur des enjeux globaux.

Une étape indispensable : l’évaluation

Le cas du transport le montre clairement : au-delà des slogans et des idées reçues, il importe de disposer de données précises sur l’impact des activités humaines afin de pouvoir agir au mieux pour réduire l’impact environnemental de ces activités. Une fois l’évaluation réalisée, il est possible de passer à des étapes telles que la réduction et la compensation des émissions de CO2.

C’est la logique qu’a suivie l’organisation française de commerce équitable Alter Eco, qui a réalisé un bilan carbone complet de ses activités en 2008. Dans ce bilan, le poste « transport des produits » jusqu’au foyer de consommation représente 29% des émissions totales de CO2, soit une proportion non négligeable des émissions totales. Mais, dans le total de ces émissions dues au transport, le transport en camion pèse pour pas moins de 74%, pour seulement 11% au transport des produits en bateau sur de longue distance (soit 3% des émissions totales de CO2 d’Alter Eco). Donc, dans ce cas précis, pour diminuer les émissions de CO2 liées au transport, c’est avant tout sur le transport en camion qu’il serait pertinent d’intervenir pour diminuer les émissions globales. Le même bilan carbone révèle aussi que la fabrication et la fin de vie des emballages représentent 37% des émissions totales de CO2 liées aux activités de l’organisation. Cet élément indique qu’une diminution importante des émissions au niveau des emballages ferait baisser significativement la quantité totale d’émissions. D’ailleurs, le fait que l’Européen moyen consomme chaque année 155 kg d’emballage (source : Agence française de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) ne manque pas d’interpeler et montre à quel point il est pertinent de chercher des alternatives au suremballage généralisé.

François Graas
Service politique

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *