Du café pour défendre des idées

La caféiculture a toujours été une composante essentielle de la société tanzanienne, et plus spécifiquement de l’ethnie Chagga qui vit dans la région du Kilimandjaro, et ce depuis l’introduction de la graine par des missionnaires français et anglais au XIX siècle en Tanzanie. Le sol volcanique des versants du Kilimandjaro est en effet très favorable à la culture du caféier : celle de l’Arabica en altitude et du Robusta sur les plus basses terres. Le café soutenu par un mouvement coopératif fort a su porter les revendications d’indépendance du peuple tanzanien à l’égard du pouvoir central, que celui-ci soit colonial ou national.

Les paysans Chagga se sont organisés très tôt et ont su développer une identité régionale forte, favorisant ainsi l’émergence d’une conscience politique et une volonté de changements face aux divers pouvoirs en place. Ainsi, la culture du café est intimement liée à de nombreux enjeux sociopolitiques qui ont marqué l’ensemble de la société tanzanienne. Le développement d’un mouvement de paysans Chagga face aux autorités traditionnelles a facilité la mobilisation politique paysanne pour une revendication de leurs droits. Dès les années 1920 les producteurs se mobilisent face aux planteurs européens, puis entre 1948 et 1961, la montée du nationalisme s’exprime d’abord dans le mouvement coopératif caféier [[highslide](1;1;;;)« Entre 1948 et 1961, le nombre des coopératives est multiplié par dix en Tanzanie (de 80 à 800 pour atteindre 1200 en 1963) et celui de leurs membres par six. » B. Charlery de la Masselière, in Tulet, p.101.[/highslide]]

Oxfam-Magasins du monde soutient depuis les années 1970 deux partenaires issus de ces mouvements paysans caféiers : les coopératives Kilimandjaro Native Co-operative Union (KNCU) et Kagera Cooperative Union (KCU).

Le contexte politique des années 1950 à 1970 en Tanzanie a été profondément marqué par la lutte pour l’indépendance puis par la mise en place du premier régime socialiste africain. C’est dans ces circonstances un peu particulières que les acteurs d’Oxfam Belgique [[highslide](2;2;;;)L’ONG Oxfam Belgique est créée en 1964, en s’inspirant du modèle anglo-saxon de l’Oxford Committee for Famine Relief, actif depuis 1942. Aujourd’hui Oxfam en Belgique regroupe 3 organisations : Oxfam Solidarité, Oxfam-Wereldwinkels et Oxfam-Magasin du monde.[/highslide]] se sont engagés aux côtés de la Tanzanie pour la reconnaissance des droits des producteurs de café mais aussi comme un soutien spécifique à un Etat « modèle », moteur de changements pour l’ensemble des pays non-alignés [[highslide](3;3;;;)Le mouvement des non-alignés regroupe une centaine de pays qui se définissent comme n’étant alignés ni avec, ni contre aucune grande puissance mondiale dans le contexte de Guerre Froide. Ce sont surtout des pays d’Afrique, d’Amérique Latine et d’Asie.[/highslide]] .

Des acteurs historiques pour la reconnaissance des droits des producteurs de café

La Kagera Cooperative Union (KCU), anciennement Bukoba (du nom de sa région de production) a été fondée en 1955 et a reçu un soutien ininterrompu des acteurs de commerce équitable depuis les années 1960. Cette coopérative est un partenaire d’Oxfam-Wereldwinkels depuis 1971. Le premier produit importé en Belgique en 1976 via la centrale d’achat néerlandaise SOS Wereldhandel, (aujourd’hui Fair Trade Organisatie) est le café instantané. Ce café est transformé sur place puis conditionné aux Pays-Bas.

La KNCU est la plus ancienne coopérative de producteurs en Afrique, elle est fondée en 1929 sous le nom de Kilimandjaro Native Planter’s Association et prend son nom actuel de Kilimandjaro Native Co-operative Union en 1932. Ce groupement de producteurs rassemble plus de 67 coopératives soit près de 60 000 membres dans les régions de Moshi, Rombo et Hai au nord-est de la Tanzanie. L’une de ses missions originelles était de collecter l’ensemble des productions de café des paysans Chagga : mais très vite ses compétences se sont élargies pour fonder un organisme de crédit et devenir l’actionnaire majoritaire de la Tanganyika Coffee Curing Company (société chargée de revendre le café arabica de Tanzanie aux enchères).

La KNCU était un élément central de la communauté puisque tous les caféiculteurs Chagga étaient membres de cette coopérative unique qui permettait d’obtenir de bien meilleurs prix à la vente. [[highslide](4;4;;;)« Dès 1925, la Kilimandjaro Native Planters Association (KNPA), qui devint vite une entreprise de grande envergure prenant en charge de multiples opérations, depuis la déclaration des champs de café auprès de l’administration, l’achat et la répartition des insecticides, des vaporisateurs et autres équipements techniques, jusqu’à la commercialisation du café dans son intégralité. » Baroin C., L’impact social de la caféiculture en Tanzanie du nord, Études rurales 2007/02, 180, p. 85-100.[/highslide]] Les responsables de ces mêmes coopératives sont parmi les premiers à s’engager dans la lutte pour l’indépendance du pays dans les années 1950-60.

Le mouvement coopératif caféier permettait de promouvoir les intérêts des paysans africains et de les protéger contre les commerçants asiatiques, quelques chefs administratifs, et certains aspects des politiques coloniales. La proximité avec le courant nationaliste – notamment le parti TANU – était donc marquée jusqu’à l’indépendance.

Le gouvernement Nyerere et la politique Ujamaa

Les relations entretenues par la KNCU avec le premier gouvernement indépendant tanzanien étaient plus ambigües. Le gouvernement s’appuie sur les coopératives pour développer sa politique de socialisme et d’autosuffisance mais ne souhaite pas leur laisser trop d’autonomie. Cette stratégie répond à une volonté de l’Etat de Nyerere de regrouper les populations afin de renforcer le contrôle de l’Etat sur le milieu rural.

Deux phases se succèdent pendant la période de « villagisation » menée par la Tanzanie entre 1967 et 1980. De 1967 à 1973, le gouvernement lance le programme « ujamaa » dans l’agriculture, il s’agit de renforcer la production paysanne tout en privilégiant les cultures d’exportation. Le programme se radicalise à partir de 1973 après la Déclaration d’Arusha, alors que le processus de contrôle atteint l’ensemble de la filière de production. On observe une mainmise de l’Etat sur l’ensemble des circuits de distribution et de commercialisation. [[highslide](5;5;;;)« Ainsi les plantations de café du Kilimandjaro passent en 1974 aux mains des coopératives mais, dès l’année suivante ces mêmes coopératives sont supprimées et leurs compétences remises à des organismes nationaux. » B. Charlery de la Masselière, in Tulet, p.103.[/highslide]]

Néanmoins la région du Kilimandjaro reste assez peu touchée par les mouvements de regroupement imposés à cette époque car l’espace, assez restreint, est déjà largement investi par les producteurs Chagga. Les coopératives seront supprimées par l’Etat central en 1976. La KNCU parvient à se réorganiser en 1984 mais il faudra attendre une loi de 1991 pour que le principe fondateur de libre adhésion soit à nouveau adopté par les coopératives

Mobilisation et actions en Belgique

Le café de Tanzanie figure parmi les produits pionniers importés en Belgique par Oxfam. Les accords de l’époque ne sont pas ceux qu’on peut connaître aujourd’hui avec les critères rigoureux de commerce équitable. En effet la vente du café passe par le circuit conventionnel, le café est acheté aux cours mondiaux (sauf pour le café soluble) et il ne s’agit pas toujours d’un café venant de coopératives. Alors pourquoi le vendre dans les Magasins du monde-Oxfam ? « Il permet de soutenir des petits producteurs familiaux, de montrer du doigt l’inégalité du système mondial du commerce du café et de sensibiliser les consommateurs belges au projet mené en Tanzanie pour un développement indépendant, » explique Anne Minne [[highslide](6;6;;;)Entretien réalisé avec Anne Minne, Première Secrétaire Générale d’Oxfam – Magasins du Monde, le 24 mars 2009[/highslide]].

L’engagement politique d’Oxfam Belgique était très marqué dans les années 1970. Suite à la décolonisation, le soutien aux mouvements de libération permet de mettre en avant les modèles de développement présentant une alternative, comme la Tanzanie et le mouvement des pays non-alignés. « Il s’agissait de pays symboliques qui avaient pris leur sort en main, à travers la libération, la négociation et avec des personnes emblématiques comme Nyerere. Sa vision des villageois qui les conduisait à se prendre en main à travers les villages ujamaa, responsabilisait enfin la paysannerie. » [[highslide](7;7;;;)Entretien réalisé avec Pierre Galand, Secrétaire Général d’Oxfam Belgique (1967-1996), le 7 Avril 2009.[/highslide]] Oxfam Belgique exprimait son soutien à ces pays à travers la vente de produits et participe à la sensibilisation et l’information des consommateurs.

Le message porté par Oxfam auprès du public belge était repris dans un certain nombre de publications : tract distribué à l’achat d’un paquet de café en boutique, dossier thématique publié dans La Liaison (ancienne version du BI), reproduction de la communication faite par la Tanzanie lors de la conférence des pays non-alignés à Lusaka en 1970… Les salariés d’Oxfam Belgique, accompagnés d’objecteurs de conscience se rendaient sur les marchés avec une camionnette: tout en vendant le café, ils sensibilisaient les citoyens à l’action en Tanzanie et tentaient de relayer l’appel des pays du Sud.

Toutefois la participation à une marche « Amsterdam-Tanzanie » l’été 1971 lancée par Tjibbe Bijlsma aux Pays-Bas reste l’un des souvenirs les plus marquants dans l’action d’Oxfam Belgique pour informer, sensibiliser et mobiliser autour des villages ujamaa. La marche répondait à plusieurs objectifs : il s’agissait de rassembler de l’argent pour le projet de construction d’un centre de formation pour les « travailleurs du progrès » en Tanzanie, mais également de débattre avec les habitants rencontrés en chemin des enjeux de désarmement et de construire une meilleure coopération au développement.

Déjà Oxfam avait la volonté de lier la solidarité à une réalité de terrain. Durant la marche étaient distribués des dossiers explicatifs sur la situation en Tanzanie et également des extraits d’un discours de Nyerere qui plaide pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à se protéger économiquement et obtenir une juste rémunération du travail. On reconnait là les valeurs pour lesquelles Oxfam se bat encore aujourd’hui.

Les thématiques chères au mouvement portaient sur le désarmement avec la campagne « désarmer pour développer », la lutte anti-apartheid et les luttes de libération nationale. La volonté d’Oxfam Belgique était de montrer que toutes ces questions sont liées, et, sont le fondement même de son action. [[highslide](8;8;;;)Pour plus d’informations, voir le document « 30 ans de force de changement », Disponible sur : http://www.madeindignity.be/Files/media/Mouvement/OxfamMagasinsdumonde30ansdeforcedechangement.pdf[/highslide]]

Et aujourd’hui ?

La collaboration d’Oxfam Belgique avec les coopératives de café en Tanzanie n’a pas cessé avec la fin du socialisme de Nyerere. La libéralisation des marchés dans les années 1980-1990 a été une nouvelle épreuve pour les producteurs de café. La Tanzanie fut contrainte de démanteler son appareil d’Etat socialiste et de s’en remettre aux forces du marché et au secteur privé.

Les conséquences sont assez dramatiques pour les coopératives telles la KNCU qui est alors devenue un opérateur comme les autres. Si la commercialisation est toujours opérée par le Tanzania Coffee Board, le café doit maintenant obligatoirement passer par les enchères nationales à Moshi. Seule une partie des membres de la coopérative poursuit son activité, et les volumes collectés ont fortement diminué [[highslide](9;9;;;)« En 1994, KNCU collectait 88% du café du Kilimandjaro, ce chiffre n’est plus que de 33% en 2000. », Source : Ethiquable., From : http://www.ethiquable.com/fr/filieres-impacts/cafe/cafe/producteurs/kncu.php[/highslide]].

La crise perçue au sein du système caféier porte également aujourd’hui sur le foncier et la gestion de l’eau : chaque famille disposant en moyenne de terres d’une superficie comprise entre 0,5 et 2 hectares, le système agricole se doit d’être toujours plus productif.

Cependant les caféiers n’ont pas été renouvelés depuis les années 1950, leurs rendements sont donc décroissants. Ainsi les volumes du café du Kilimandjaro diminuent chaque année, la qualité du café s’amoindrit et les conditions de vie des producteurs se dégradent. Le travail avec les acteurs de commerce équitable au Nord permet de répondre en partie à ces difficultés en assurant une commande régulière et durable à des prix négociés, souvent supérieurs à ceux du marché.

Les actions de la société civile tanzanienne portent aujourd’hui sur la reconnaissance des droits des producteurs et donnent lieu à l’exercice d’une pression auprès des gouvernements régionaux quant aux positions à prendre lors des pourparlers officiels relatifs aux échanges commerciaux. Des liens doivent être poursuivis entre les partenaires au Sud et les acteurs au Nord pour construire des négociations sur des questions relatives au commerce, à la dette et à la gouvernance économique. La crise économique actuelle ne fait que raviver ces revendications.

Astrid Bouchedor
Stagiaire service politique
Astrid.bouchedor@mdmoxfam.be

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