Quand les bananes font de la résistance

Après la guerre, vendre du café

En juillet 1979, le monde assiste à la victoire du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), qui met fin à la dictature que la famille Somoza imposait depuis 46 ans au peuple nicaraguayen. Déjà, Oxfam n’est pas loin : les sandinistes sont suivis dans Managua, la capitale, par une équipe médicale d’Oxfam [[highslide](1;1;;;)Oxfam en Belgique : 1964-2004. Quarante ans pour un autre monde. Disponible sur le site internet d’Oxfam-Solidarité : www.oxfamsol.be[/highslide]]. Le projet sandiniste attire l’attention et les soutiens dans le monde entier. Très vite, des changements importants sont mis en œuvre par les sandinistes : nationalisation des ressources naturelles, campagne d’alphabétisation, réforme agraire, etc.

Quant aux « Magasins du Monde-Oxfam » [[highslide](2;2;;;)L’ancien nom d’Oxfam-Magasins du monde.[/highslide]], ils ont très tôt apporté un soutien au projet d’un gouvernement qui avait hérité d’un pays endetté et dévasté par la dictature et la guerre civile, mais aussi d’un modèle économique qui privilégiait l’agriculture d’exportation. Pour obtenir les revenus nécessaires à la reconstruction du pays, le Nicaragua devait donc compter sur l’exportation de ses produits agricoles, parmi lesquels le café occupait une place importante.

Les Magasins du monde vont donc vendre du café nicaraguayen. Une campagne Nicaragua est lancée dès 1980, avec la vente de café du Nicaragua, mais aussi des ramassages de vêtements et des animations dans les écoles. La vente de produits ne constitue alors qu’une facette de l’action d’Oxfam-Magasins du monde pour soutenir l’expérience sandiniste. Oxfam-Magasins du monde est d’ailleurs bien conscient de ne pouvoir jouer qu’un rôle limité dans l’achat de la production de café du Nicaragua et se fixe donc objectif principal « d’utiliser la vente comme moyen d’information et de sensibilisation » [[highslide](3;3;;;)La Liaison, septembre-octobre 1980, p.10.[/highslide]].

Si la victoire du FSLN et la mise en place d’un nouveau gouvernement ont été à l’origine d’une première campagne de soutien d’Oxfam-Belgique, l’embargo imposé quelques années plus tard par les Etats-Unis aux exportations nicaraguayennes mènera à un autre niveau de mobilisation, dont le symbole sera la banane.

Vendre les fruits du sandinisme en Europe

Quand un marché d’exportation en remplace un autre…

L’histoire de la vente des bananes nicaraguayennes par Oxfam-Magasins du monde commence un peu par hasard. En 1985, une cargaison de bananes nicaraguayennes arrive au port de Zeebruges. En raison de l’embargo total imposé aux exportations et aux importations du Nicaragua par le gouvernement Reagan, les bananes ont pris le chemin de l’Europe. Plus précisément de la France, où le gouvernement de François Mitterrand refuse d’introduire sur le marché français des bananes pouvant faire de la concurrence aux bananes françaises des DOM-TOM. En Belgique, les bananes « sandinistes » sont bien accueillies par Oxfam-Magasins du monde et Oxfam-Wereldwinkels, qui décident de les vendre dans leur propre réseau. Les bananes du Nicaragua ont trouvé leur porte d’entrée sur le marché européen. Par la suite, elles arriveront, via le port de Gand, à un rythme hebdomadaire d’une centaine de milliers de caisses de 18 kg, sous la marque « Three Brothers ».

Si le hasard a joué un rôle en amenant la première cargaison de bananes nicaraguayennes en Belgique, ce sont des raisons essentiellement politiques qui ont amené les tonnes de bananes qui ont suivi le même chemin par la suite. En effet, les bananes seront vendues sur le marché belge par Oxfam afin de soutenir le projet sandiniste. Le soutien apporté de la sorte au gouvernement était direct, la commercialisation des bananes étant passée sous le contrôle de l’Etat dès 1979. « Bananic », société publique créée par le gouvernement nicaraguayen, s’occupait de la production, du conditionnement, de l’exportation, du contrôle de qualité et de la vente en gros des bananes.

Un fruit politique et symbolique

Comme dans le cas du café, l’importation des bananes n’était pas seulement un moyen de soutenir directement l’économie nicaraguayenne. C’était aussi, et surtout, un moyen de faire connaître la situation politique du Nicaragua et de renforcer le mouvement international de solidarité avec le projet sandiniste. La banane n’occupait d’ailleurs qu’une place secondaire dans les exportations de produits agricoles du Nicaragua, bien loin du café, du coton ou de la canne à sucre. Mais, symboliquement, la banane a joué un rôle plus important, comme le suggère la publication du « Banana Flash », court bulletin d’information diffusé régulièrement dans le but d’informer le public belge sur le Nicaragua et les projets qui y étaient menés par Oxfam. La dimension symbolique de la banane apparaît aussi dans le témoignage de Stefaan Declercq, représentant d’Oxfam-Belgique au Nicaragua et devenu entretemps secrétaire général d’Oxfam-Solidarité : « on pourrait écrire l’histoire du Nicaragua en écrivant l’histoire des plantations de bananes du pays. C’est dans les milieux ouvriers agricoles des bananeraies que Sandino a recruté ses premiers « sandinistes », dans les années 20 ». [[highslide](4;4;;;)Interview de Stefaan Declercq dans La Liaison d’octobre 1986, p.2.[/highslide]]

Des bananes contre des missiles

Aujourd’hui, on entend souvent des discours qui évoquent l’inégalité des relations « Nord-Sud », c’est-à-dire entre les pays développés du Nord et les pays en développement du Sud. Les documents publiés à l’époque par Oxfam-Magasins du monde révèlent une autre grille de lecture, correspondant davantage au contexte international des années 1980.

Face aux dures menaces que devait affronter une expérience politique novatrice qui suscitait la sympathie chez de nombreux progressistes dans le monde et dans le cadre d’un rapport de force complètement déséquilibré entre un petit pays d’Amérique centrale et le géant nord-américain, il était apparu nécessaire de s’inscrire dans une démarche solidaire et d’appui moral à un projet politique alternatif de gauche. Il est intéressant de constater que les contacts avec le gouvernement nicaraguayen étaient fréquents. Ainsi, en 1990, des événements publics d’Oxfam-Belgique pouvaient compter sur la présence d’invités comme Ernesto Cardenal, Ministre de l’Education et de Daniel Ortega, Président de la République du Nicaragua.

La cible identifiée dans le cadre du travail d’Oxfam-Magasins du monde sur le Nicaragua était l’interventionnisme des Etats-Unis, qui cherchaient à déstabiliser le gouvernement sandiniste, en imposant un embargo économique et en finançant des milices contre-révolutionnaires, les Contras. Au même moment, des manifestations massives avaient lieu en Europe occidentale pour dénoncer l’installation de missiles atomiques américains sur le territoire de plusieurs Etats européens membres de l’OTAN [[highslide](5;5;;;)Des missiles atomiques américains sont encore installés dans la base militaire de Kleine Brogel (province de Limbourg).[/highslide]]. Les deux problématiques ayant la même source – les décisions prises à la Maison Blanche par Ronald Reagan – et s’orientant vers la même cible, le lien a été établi entre le soutien au gouvernement sandiniste et l’opposition à l’installation de missiles en Europe, deux causes sur lesquelles Oxfam-Belgique était très présent. Les deux combats, qui impliquaient la dénonciation de l’impérialisme et de la prolifération des armements, ont donc été menés parallèlement.

En Belgique, la campagne de soutien au projet sandiniste a été portée par un mouvement dépassant largement Oxfam, et impliquant de nombreuses organisations progressistes, au-delà des clivages philosophiques. Ainsi, Oxfam-Magasins du monde a été membre, avec d’autres organisations de la société civile belge comme le CNAPD [[highslide](6;6;;;)Le Comité National d’Action pour la Paix et le Développement, devenu depuis la Coordination Nationale d’Action pour la Paix et la Démocratie.[/highslide]], le Mouvement Ouvrier Chrétien ou Solidarité Socialiste, du Front Anti-Intervention en Amérique centrale et dans les Caraïbes, qui exigeait la fin de l’interventionnisme nord-américain dans la région.

Par ailleurs, en plus de ses activités propres, Oxfam-Magasins du monde a largement relayé les appels à la solidarité lancés par le Comité Nicaragua et a participé à une campagne européenne de soutien au Nicaragua, notamment via la diffusion de posters et l’envoi de cartes postales à Daniel Ortega, président du Nicaragua et à son homologue américain Ronald Reagan.

Quant aux bananes, elles étaient vendues dans les Magasins du monde, mais aussi par des groupes locaux voulant soutenir concrètement le projet sandiniste. 144 caisses – soit 2600 kg de bananes – devaient être vendues chaque semaine. Une taxe de solidarité de 5% du prix de vente aux clients permettait de payer aux producteurs un prix supérieur à celui du marché. Patricia Vergara, travailleuse d’Oxfam-Magasins du monde, se souvient des ventes de bananes – à la pièce ! – lors de diverses manifestations. Les délégations d’Oxfam-Magasins du monde arrivaient alors sur les lieux des manifestations avec des caisses remplies de bananes…

Soulignons aussi que le mouvement de solidarité avec le Nicaragua impliquait toute l’organisation. Ainsi, les travailleurs eux-mêmes se sont mobilisés pour le Nicaragua, notamment en récoltant des cahiers et des crayons pour les envoyer à une école. [[highslide](7;7;;;)La Liaison de juin 1985 évoque l’envoi par « les travailleurs de la rue de la Caserne » de 2000 cahiers et crayons à une école nicaraguayenne.[/highslide]]

Le soutien a un projet national mis sous pression

Pour être bien comprise, la présentation du soutien d’Oxfam-Belgique à l’expérience sandiniste exige des précisions sur le contexte politique de l’époque.

En juillet 1979, après deux ans de lutte armée, les forces sandinistes prennent le contrôle de Managua. C’est la fin de la domination exercée depuis 1936 par la famille Somoza. Le pays est marqué par plus de 40 ans de dictature. Le changement que suppose la chute du dictateur est énorme. Somoza n’était pas seulement un leader politique tout-puissant, c’était aussi le propriétaire du tiers des surfaces cultivées et de la plupart des industries du pays. [[highslide](8;8;;;)BERSTEIN, Serge, MILZA, Pierre, Histoire du XXème siècle. Tome 3. 1973 à nos jours, p.78.[/highslide]]

Le gouvernement sandiniste a été rapidement mis sous une pression constante par des adversaires redoutables. Le plus puissant était évidemment le géant nord-américain, qui a depuis longtemps pris l’habitude de considérer le territoire situé entre le Rio Grande et la Terre de Feu comme son arrière-cour. Conséquence : dans les pays latino-américains, la succession des différents régimes a souvent obéi aux intérêts de Washington. Pourtant, dans un premier temps, le président Jimmy Carter a choisi l’option de la coexistence avec le gouvernement sandiniste. Précédemment, la diminution de l’aide militaire au régime de Somoza avait fortement contribué à la chute de ce dernier. [[highslide](9;9;;;)Ibidem.[/highslide]] Par contre, à partir de 1981, l’arrivée à la présidence des Etats-Unis de Ronald Reagan, figure de proue de la révolution conservatrice et ennemi juré de « l’Empire du Mal » socialiste, a entraîné une violente campagne de déstabilisation économique et militaire du Nicaragua.

En novembre 1984, les Etats-Unis ont refusé de reconnaître la victoire des sandinistes lors des premières élections organisées depuis la chute de Somoza, malgré la présence sur place d’observateurs internationaux qui ont validé le résultat des élections. Mais peu importe, car la stratégie de harcèlement choisie par le gouvernement américain ne se limitait pas au cadre légal. Les Etats-Unis ont d’ailleurs été condamnés en 1986, dans un célèbre arrêt de la Cour internationale de Justice, pour avoir soutenu les Contras et avoir miné les ports du Nicaragua.

Dans ces conditions, coopérer avec le gouvernement du Nicaragua revient de facto à s’opposer à la politique de Washington. Par exemple, Oxfam America rencontre les plus grandes difficultés pour acheminer le matériel rassemblé par les comités de solidarité américains. Le témoignage de Stefaan Declercq dans la Liaison d’octobre 1986 est révélateur : « Oxfam America risque jusqu’à 50.000 dollars d’amende ou 10 ans de prison si l’expédition se fait sans autorisation. Un hélicoptère « humanitaire », envoyé par une ONG d’extrême droite à la contra est parti en 4 jours après la demande d’exportation ». [[highslide](10;10;;;)Interview de Stefaan Declercq dans La Liaison d’octobre 1986, p.3.[/highslide]] En plein retour de la Guerre froide, le Nicaragua subit directement les conséquences d’une vision manichéenne et paranoïaque des relations internationales. De son côté, le financement des Contras par les Etats-Unis oblige le gouvernement nicaraguayen à investir une part considérable des ressources dont il dispose dans les dépenses militaires. Or, on sait que la dictature et la guerre civile ont laissé le pays mal en point.

Oxfam-Magasins du monde a dénoncé sans ambiguïté l’attitude agressive du gouvernement américain, en insistant notamment sur le risque de durcissement du régime qui pouvait en découler.

Finalement, le gouvernement sandiniste se maintiendra jusqu’en 1990, année qui voit l’opposition libérale remporter les élections. Le bilan sandiniste est mitigé. D’une part, des avancées réelles ont eu lieu dans des domaines aussi fondamentaux que l’éducation, la redistribution des richesses ou la réforme agraire. Mais, par ailleurs, dans un contexte particulièrement difficile, le gouvernement sandiniste a été dirigiste avec une population plongée dans le militarisme et le règne de la raison d’Etat. [[highslide](11;11;;;)DUTERME, Bernard, Les limites d’une démocratie oubliée. Nicaragua : le retour ?, décembre 2001, disponible sur le site internet du Centre Tricontinental, www.cetri.be[/highslide]] Notons que le FSLN reviendra au pouvoir en 2006, avec la victoire de Daniel Ortega aux élections présidentielles.

[highslide](La vente de bananes plus ou moins fraiches;La vente de bananes plus ou moins fraiches;;;)

Aujourd’hui, on ne trouve plus de fruits frais dans les Magasins du monde. Si les bananes se vendaient assez bien, en grande partie en raison du grand mouvement de solidarité avec le projet sandiniste, la vente de bananes a aussi donné lieu à des difficultés pratiques considérables. La même remarque vaut pour les autres fruits frais, comme les oranges de Palestine.

Pour être vendues chez nous, les bananes devaient être cueillies vertes avant d’être transportées par bateau. Une fois sur le sol européen, il fallait les faire mûrir, mais aussi arriver à les vendre avant qu’elles ne pourrissent… Conséquence : faute de pouvoir être vendues fraîches, beaucoup de bananes finissaient en confiture, dont les pots étaient vendus dans les magasins. L’arrivage constant d’une grande quantité de bananes stimulait aussi la créativité culinaire, pour le meilleur et pour le pire. En juillet-août 1985, la Liaison, ancienne revue mensuelle des Magasins du Monde-Oxfam donnait des conseils culinaires à ses lecteurs consommateurs de bananes sandinistes: bananes flambées, glace, soufflé, gratin de bananes au jambon, confiture de bananes au rhum, etc.

Autre difficulté pratique : les bananes fraîches se vendent au kilo. Comme les magasins ne disposaient pas tous de balances pour les peser, elles étaient souvent vendues sur base d’une estimation, soit 5 ou 6 bananes pour 1 kg…

La vente de bananes fraîches, commencée à l’improviste dans un réseau de magasins inadapté, illustre bien les tâtonnements des acteurs du commerce équitable. A l’époque, les pionniers du commerce équitable tentaient les expériences les plus diverses et avançaient par essais-erreurs . Sur le plan commercial, les produits achetés dans le Sud ne trouvaient pas toujours de clientèle dans le Nord. Sur le plan politique, la teneur en idéologie des produits était souvent élevée. Par contre, leur qualité laissait parfois à désirer. C’était le temps où un café dégueulasse mais sandiniste pouvait être vendu bien plus cher qu’un café de bonne qualité mais capitaliste

Source : LE VELLY, Ronan, Filières. La variété des marchés, Courrier de la Planète, juillet-septembre 2008, p. 15.

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François Graas
Service politique

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