Quand les femmes mènent campagne

Avec deux candidates en lice pour les élections législatives indiennes d’avril-mai 2009, SWATE [[highslide](1;1;;;)Society of Women in Action for Total Empowerment[/highslide]] poursuit son travail de plaidoyer pour la reconnaissance des droits des femmes, des dalits [[highslide](2;2;;;)Les dalits sont les populations, qui, en Inde, constituent dans le système des castes les « Intouchables », ou « hors castes ». Ils sont 17% de la population, soit 170 millions et ont choisi eux-mêmes de porter ce nom, qui signifie “opprimé” en Marathi. Ils subissent quotidiennement une discrimination sociale, économique, et culturelle.[/highslide]] et des paysans dans le Tamil Nadu. L’engagement politique n’est qu’un des champs d’activité de SWATE qui mobilise ses membres pour favoriser leur mise en action et ainsi conduire à une reconnaissance de leurs droits. SWATE est un partenaire d’Oxfam-Magasins du monde depuis 2000 [[highslide](3;3;;;)Les Magasins du monde vendent des produits textiles et du linge de maison produits par les femmes de SWATE. Voir les vidéos :[/highslide]], une relation privilégiée s’est tissée au fil des ans sur différents projets avec des rencontres successives en Inde et en Belgique avec L.A. Samy, directeur d’AREDS [[highslide](4;4;;;)Association of Rural Education and Development Service[/highslide]] et son épouse Christina, qui coordonne le mouvement de femmes.

L’éducation informelle comme moteur de développement

L’organisation AREDS a été fondée en 1979 (enregistrée en tant qu’ONG en 1981) dans un petit village du district de Karur où Samy et cinq autres étudiants menaient un travail de recherche auprès de la population rurale. L’étude portait sur le système de castes dans les villages. Samy et ses camarades décidèrent de s’installer définitivement dans le village de Kattalai et de travailler aux côtés de cette population marginalisée « pour apprendre d’eux » [[highslide](5;5;;;)« Anything under the sky and above – The SWATE story », de Liz Fabel, Christina Samy et Josephine Sagayan, 1997.[/highslide]]. Le travail ne fut alors plus uniquement de l’ordre de l’analyse. Après une année passée à leurs côtés dans les champs, les futurs fondateurs d’AREDS lancèrent une nouvelle dynamique dans le village et ceux aux alentours du district de Karur.

AREDS agit surtout à travers l’éducation et le développement d’activités socio-économiques pour redonner confiance aux habitants et faciliter leur conscientisation malgré leur situation économique défavorisée. Samy est un fervent admirateur du pédagogue brésilien Paulo Freire qui revendique que « l’éducation doit précéder le développement » [[highslide](6;6;;;)Paulo Freire écrit « Pédagogie des opprimés – Conscientisation et Révolution » en 1969 à partir de ses expériences d’alphabétisation réalisées au Brésil puis au Chili en milieu paysan.[/highslide]]. L’un des premiers projets lancés par AREDS sera ainsi des ateliers d’alphabétisation. Samy croit en effet que l’une des principales barrières pour que les gens comprennent et exercent leurs droits est l’ignorance et l’illettrisme. Les activités d’enseignement doivent permettre de sensibiliser les dalits sur leurs droits et de les inciter à agir de façon collective. Par exemple, ils sont informés lors des cours du soir de l’existence d’un salaire minimum légal pour les ouvriers agricoles. Le travail d’AREDS a initié une mobilisation collective, grâce à la conscientisation, et à l’action de deux groupes spécifiques : les dalits et les femmes.

Les sangams, laboratoires de militantes

Ces formations et la rencontre des villageois entre eux lors des « cours du soir » donnent naissance à des groupes de femmes et des groupes de jeunes, qu’on appelle les sangams. Ceux-ci se forment généralement autour d’un problème spécifique qui touche la communauté à un moment donné comme obtenir de l’eau potable dans les villages, l’éclairage public dans les rues etc. Malgré leur inexpérience, ces groupes peuvent être très tenaces et efficaces dans leurs demandes après avoir identifié et s’être mobilisés autour d’un problème. « L’enseignement dispensé par AREDS leur a permis de réaliser qu’en tant que citoyens indiens, ils paient des impôts et donc que le gouvernement leur doit l’accès à des infrastructures et notamment l’équipement de leurs villages en eau et en électricité. » [[highslide](7;7;;;)Interview de L.A. Samy et Christina Samy dans le magazine « In Motion », disponible sur : http://www.inmotionmagazine.com/global/samy_int.html[/highslide]] Le sangam est également un lieu d’échange d’informations entre ses membres et facilite un mouvement de solidarité entre les femmes d’un même village. Ces comités spontanés sont coordonnés par des animateurs d’AREDS et donnent l’opportunité aux castes inférieures d’exprimer leurs revendications et leurs besoins.

Les sangams se sont multipliés (ceux des femmes se sont avérés les plus durables) et regroupent aujourd’hui plus de 20 000 femmes marginalisées dans les zones rurales autour du district de Karur. Ils touchent près de 500 000 personnes dans 530 villages. Ces mouvements citoyens ont donné une base solide, ancrée localement, à SWATE, un mouvement de femmes enregistré comme association en 1992. Deux représentantes de chaque sangam forment le comité exécutif de SWATE. La dimension démocratique est omniprésente dans la construction de ce projet.

Une force de changement

Comme mouvement de base, SWATE a commencé à s’attaquer aux causes de l’injustice sociale et exerce différents modes d’action : les manifestations, les pétitions, la collaboration avec les syndicats et le lobbying auprès des élus pour obtenir des avancées dans leurs villages. Les femmes obtiennent gain de cause pour l’accès à l’eau et l’électricité et ce succès leur permet de gagner en estime de soi et en crédibilité auprès des autres villageois.

A partir des années 1990, elles s’attaquent à des problèmes relatifs à la condition féminine et à la violation de leurs droits. L’une des premières actions porte sur la réglementation de boissons alcoolisées. Avec le soutien des différents groupes de femmes de l’Etat du Tamil Nadu, SWATE a initié le Tamil Nadu Anti Liquor Movement, qui vise à réglementer la vente de l’arac, l’alcool local. En effet, l’arac fait des ravages parmi les hommes, et les femmes en sont bien souvent les premières victimes (perte de revenus pour leur ménage, violences conjugales etc.)

L’association n’a pas pour première vocation le commerce. C’est dans la volonté de favoriser l’indépendance économique des femmes que SWATE a lancé différents projets économiques. Parmi ceux-ci, le programme d’épargne-crédits a permis de soutenir plusieurs microprojets économiques et ainsi de contribuer à l’autonomie financière des membres du sangam.

Ou encore en 1994, quatre sangams (environ 100 femmes) se sont unis pour créer, grâce à un prêt de SWATE, une société coopérative laitière. Les membres de SWATE sont également à l’initiative d’une banque de semences et de graines pour tenter d’apporter une solution locale aux politiques d’ajustements structurels en Inde. Cette banque encourage les fermiers à cultiver des semences traditionnelles et non pas celles à croissance rapide, brevetées par des multinationales qui marginalisent de plus en plus les producteurs.

Enfin SWATE a ouvert des ateliers de confection destiné au marché local et à l’exportation. Les membres du projet textile sont toutes des femmes, formées à la couture par AREDS. Il existe aujourd’hui plusieurs centres de production où sont fabriqués le linge de maison, les sacs et les foulards distribués notamment dans les Magasins du monde-Oxfam. Cité dans un article du journal Le Soir en 2000, Ayyapan, le chef d’atelier dénonçait les pratiques du commerce conventionnel : « De grosses compagnies compromettent la viabilité des petites unités ; ce sont les acheteurs qui fixent le prix d’achat. Pas les vendeurs. Quand ils proposent des prix trop bas, même si ce n’est plus très profitable, nous acceptons la commande car nous devons payer nos travailleuses. Des centaines de familles dépendent de SWATE. » Dans un contexte local fortement sous pression pour le secteur textile, le partenariat entre SWATE et Oxfam-Magasins du monde est d’autant plus apprécié.

Ces différents projets favorisent également l’apprentissage du jeu politique avec le partage du pouvoir au sein des groupes, la formation des « dirigeants » et un fonctionnement collectif. En donnant un rôle et des responsabilités aux travailleurs, c’est une première expérience pour envisager l’exercice futur de la fonction d’élu. L’idée est de rendre ces groupes indépendants. Les associations AREDS et SWATE jouent uniquement un rôle de soutien et d’accompagnement.

Action politique

Pour Oxfam-Magasins du monde, il y a des similitudes entre le mouvement de femmes de SWATE et les bénévoles d’Oxfam-Magasins du monde : les deux mouvements souhaitent construire, par des actions concrètes « une société plus juste et plus humaine ». Pour ses 30 ans, Oxfam-Magasins du monde a souhaité mettre à l’honneur son partenaire indien. Les sets de table des célèbres « petits déjeuners Oxfam » de novembre 2006 ont été fabriqués par les couturières de SWATE. Les bénévoles se sont également vu offrir la possibilité de devenir « membres de SWATE » en cotisant financièrement en tant que groupe de citoyens. Ces formes de soutiens internationaux apportent un appui solide et peuvent aussi agir comme une protection en cas de réelles menaces qui pourraient peser sur les militantes indiennes.

Campagne Ikea

Fin 2005, le partenariat entre Oxfam-Magasins du monde et SWATE prend une nouvelle dimension. L’organisation belge mène alors une campagne sur l’entreprise Ikea et vient de réaliser une étude sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Cette étude sur les différentes filières en Europe fait l’objet d’une présentation lors du Forum Social Mondial au Brésil par Jean-François Rixen et Jean-Marc Caudron, du département Action d’Oxfam-Magasins du monde. Samy, qui assiste à la présentation réagit immédiatement et se propose pour mener une enquête en Inde auprès de plusieurs fournisseurs d’Ikea installés dans la région de Karur. Lors de rencontres avec des travailleuses des usines de textile approvisionnant les magasins Ikea, Samy apporte de nouveaux éléments à la campagne menée en Belgique.

Une petite délégation se rend alors en Inde durant l’été 2006. Jean-Marc Caudron se souvient « que la fibre sociale de SWATE et leur implication dans les communautés a été d’une grande aide pour réussir à rencontrer des travailleuses. » Il ajoute que cette collaboration « était nouvelle tant pour SWATE que pour Oxfam. Leur champ d’action portait jusque là sur la construction d’une alternative économique avec les coopératives et le commerce équitable. Et là, on découvrait ensemble une nouvelle dimension à notre partenariat avec la défense des droits des travailleurs. »

Le partenariat avec SWATE permet d’illustrer des problématiques globales de déséquilibre commercial dans les relations internationales et cela sur l’ensemble de la chaîne de production. Cette prise de conscience est d’autant plus pertinente que SWATE propose une alternative concrète dans ses centres de confection textile qui approvisionnent les magasins de commerce équitable en Europe. Finalement le travail de campagne et de plaidoyer mené en Belgique trouve un écho jusqu’en Inde, et inversement. Le suivi de cette campagne demeure en suspend. « Notre premier souci était la protection des travailleuses, le travail d’étude et de suivi a donc été laissé de côté dans un premier temps », explique Jean-Marc. «Avec le recul, je crois aussi que SWATE ne possède pas une culture syndicale tournée vers l’entreprise », retient Jean-Marc. L’action politique de SWATE est orientée vers d’autres publics.

Dans les instances de gouvernement locales

Les militantes de SWATE ont rejoint les rangs du parti politique Women’s Front dès 2005. En créant des alliances avec d’autres groupes de femmes ou des mouvements de gauche d’autres régions, les femmes renforcent leur action. Le Women’s Front n’épouse pas uniquement la cause des femmes mais s’intéresse à des problématiques aussi larges que la pollution de l’air et de l’eau, l’exploitation du sol et la déforestation. Sa force principale demeure le nombre de ses membres: le front des femmes compte plus de 3 millions de membres, dans 20 districts.

L’amendement du système des instances locales (Panchayat Raj), adopté en 1995, a représenté une opportunité unique pour les femmes souhaitant s’investir politiquement dans les gouvernements locaux. En effet 33% des sièges leur sont désormais réservés au niveau local et une représentativité proportionnelle est assurée aux « castes basses » et à certaines ethnies défavorisées. Ces changements ont été largement discutés lors de réunions des sangams et SWATE a alors encouragé les femmes à présenter au moins une candidate par groupe. AREDS a soutenu cette initiative en proposant des formations au système Panchayat Raj et au processus électoral.

L’obtention de sièges dans les instances locales et à l’Assemblée de l’Etat du Tamil Nadu a permis à ces femmes de porter leur message au nom de leur communauté jusque dans les échelons locaux de pouvoir. Leur combat vise à reconnaitre la place des femmes en politique et notamment dans la construction d’alternatives. Les demandes principales du parti portent sur le droit à la propriété foncière pour les femmes, sur l’accès à l’éducation et à la santé et sur le droit à exercer des fonctions à responsabilité en politique et dans d’autres secteurs-clé.

Leur action n’est pas menée sans mal. Ces militantes doivent affronter l’hostilité des hommes. Des actions d’intimidation voire de répression ont été menées à leur égard. Christina, qui coordonne le mouvement de femmes, a déjà été emprisonnée pour avoir manifesté contre les pratiques abusives d’extraction de sable.

Lors du quinzième scrutin parlementaire d’avril-mai 2009, SWATE a présenté deux candidates dans les circonscriptions de Karur et Dindigul. Les candidates Dania et Dhanaseeli sont deux membres du parti et des activistes de longue date. Le journal indien The Hindu estime que la prestation des deux candidates lors d’un débat public leur aurait coûté des voix et leur parti n’aurait alors obtenu que la 17ème place aux élections.

Les candidates dressent un tout autre constat : elles citent un certain nombre d’obstacles et de mauvaises pratiques pendant les élections et lors du dépouillement des urnes. Elles dénoncent notamment une différence de plus de 1500 voix entre les votes enregistrés et ceux comptabilisés. Pour elles, ces mauvaises pratiques révèlent la corruption du système politique en place. Les membres du Women’s Front ont alors porté plainte pour dénoncer ces abus de pouvoir, mais leur demande est restée sans réponse. Elles ont alors porté leurs revendications dans la rue où 38 d’entre elles ont été arrêtées, puis relâchées le soir même. Les militantes restent malgré tout mobilisées et continuent leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits dans leurs villages et jusqu’en Europe où Christina viendra porter leur message cet été.

[highslide](Systeme de castes : pratiques et loi;Systeme de castes : pratiques et loi;;;)

Depuis l’indépendance en 1947, tous les citoyens indiens, qu’ils soient brahmanes ou dalits, sont égaux en droit. Il n’existe donc plus d’inégalité juridique. En rompant avec un système vieux de trois millénaires, par nature inégal, l’Inde a effectué, il y a environ 60 ans, une véritable révolution.

Cependant, si le système des castes a simplement été considéré comme non-existant, il n’a pas été aboli, ni déclaré illégal. Beaucoup d’Indiens restent très attachés à leur culture, c’est-à-dire, à l’hindouisme et aux castes. Le système de stratification sociale, inhérent à la religion, reste difficile à modifier. Néanmoins on observe des changements sociaux, comme l’illustre la nomination d’un président dalit : Kocheril Raman Narayanan entre 1997 et 2002. Mais les progrès restent lents, et ce, d’autant plus dans les campagnes.

« La caste demeure le principe structurant de la société indienne. La caste n’a pas fait que survivre, elle a pris de nouvelles formes afin de s’adapter aux nouvelles réalités socio-économiques, » explique Jules Naudet, doctorant en sociologie.

Les actions menées par les dalits prennent donc la forme d’une lutte contre la domination et accordent une importance toute particulière à l’éducation pour favoriser ensuite la mobilité sociale.

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[highslide](Des femmes en action;Des femmes en action;;;)

Le 8 mars 2000, les membres de SWATE ont participé à une campagne internationale contre la pauvreté et la violence et marché dans les rues de Chennai en même temps que les femmes du monde entier lors de la « World March of Women 2000 ». Les membres de SWATE ont collecté des signatures sur du tissu et contribué à la somme de pétitions envoyées aux Nations Unies.

SWATE est également très attachée à la protection de l’environnement, plus particulièrement de l’eau. SWATE et AREDS dénoncent l’extraction intensive de sable dans les rivières qui a des conséquences désastreuses pour l’irrigation des champs. Pendant plus de dix ans, SWATE a mené un dur combat – manifestations, actions en justice, pressions politiques – pour qu’enfin une gestion durable de l’eau soit garantie par les pouvoirs publics.

Plus récemment, en juillet 2006, suite au suicide d’une jeune fille dalit, abusée par ses enseignants, des membres de SWATE se sont mobilisés pour soutenir la famille et demander qu’une enquête ait lieu. SWATE a alors mené des actions publiques et devant les tribunaux afin que l’affaire ne soit pas étouffée. «Par ces actions, nous défendons les droit des femmes et des dalits. Ce sont des citoyens et des citoyennes comme les autres ! », explique Christina Samy, présidente de SWATE.

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Astrid Bouchedor
Stagiaire service politique


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