Le partenariat de commerce équitable : un soutien à des acteurs de changement

Du café pour défendre des idées ; Mobilisation en marche pour la Palestine ; Quand les bananes font de la résistance ; Quand les femmes mènent campagne.

Un parcours à travers le temps et les continents

Les quatre analyses, proposées dans le cadre d’une réflexion plus globale sur le partenariat de commerce équitable, ont permis de revenir sur le soutien apporté par Oxfam-Magasins du monde à des luttes sociales et politiques menées dans des pays du Sud. Volontairement, ce parcours est passé par l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et l’Europe, et par les décennies 1970, 1980, 1990 et 2000. Bien sûr, un tel parcours met en évidence d’importantes différences liées aux particularités de chaque expérience. Mais il révèle aussi des régularités et une cohérence certaine dans la manière de s’impliquer aux côtés de partenaires du Sud tout en sensibilisant et mobilisant des citoyens dans le Nord.

Soutenir des gouvernements ou des mouvements sociaux minoritaires ?

Dans les quatre cas présentés, on peut identifier deux grandes catégories de relations de partenariat. Ainsi, on retrouve d’un côté un soutien apporté à des projets politiques portés par des gouvernements de gauche (en Tanzanie et au Nicaragua), et de l’autre un appui à des organisations de la société civile défendant les droits des membres de groupes marginalisés (SWATE et Sindyanna).

Soutenir des gouvernements : un levier de changement, mais aussi des risques

Dans les cas de la Tanzanie et du Nicaragua, c’est une expérience politique étatique qui a été soutenue plus ou moins directement.
Quand ils jouent le rôle d’ « acteurs de changement », les dirigeants d’un Etat disposent évidemment de leviers d’action efficaces. Alors que les organisations de la société civile doivent élaborer des stratégies de plaidoyer et de lobbying souvent coûteuses pour espérer voir une partie des mesures qu’elles préconisent être mises en œuvre, un gouvernement a l’avantage énorme d’être en position de prendre lui-même les décisions qu’il juge nécessaires.

Toutefois, en revenant sur des événements précis, on constate qu’une telle stratégie présente aussi des limites difficilement contournables :

  • La relation de partenariat et les projets mis en œuvre peuvent-ils survivre aux changements de régimes ? S’il est évident que la relation ne peut pas se maintenir telle quelle, les deux exemples choisis indiquent que les projets eux-mêmes ne peuvent que difficilement survivre à des changements politiques qui instaurent un cadre complètement différent. Or, si les gouvernements changent fréquemment – ce qui est d’ailleurs plutôt souhaitable dans un régime démocratique – les besoins des populations exigent des réponses s’étalant sur un agenda à plus long terme.
  • Plus fondamentalement, soutenir ouvertement un gouvernement particulier présente des risques considérables. Dans quelle mesure le soutien d’une ONG de renommée internationale comme Oxfam n’a-t-il pas été utilisé par les gouvernements tanzanien et nicaraguayen comme un instrument d’autolégitimation ? Une distance suffisante a-t-elle pu être prise par Oxfam face aux gouvernements en question lorsque ceux-ci prenaient des orientations discutables ? Le regard sur le passé montre que, face aux dérives autoritaires des gouvernements soutenus, Oxfam devait se livrer à un exercice difficile consistant à se démarquer de ces dérives, tout en continuant à appuyer les discours et les projets de ces gouvernements orientés vers une plus grande justice sociale.

Le fait que ces « histoires de partenariat » aient eu lieu dans les années 1970 et 1980 doit être pris en compte pour comprendre les événements. En effet, les expériences de partenariat avec la Tanzanie et le Nicaragua s’inscrivent dans le contexte politique international de l’époque. Le choix même du soutien à ces gouvernements est révélateur d’une lecture particulière du contexte international. La Tanzanie des années 1970 est un Etat nouvellement indépendant, qui cherche à accéder à une véritable indépendance économique et soutient les luttes de libération menées dans des colonies comme le Mozambique ou l’Ouganda. Quant au Nicaragua des années 1980, il constitue le symbole du petit Etat qui essaie, envers et contre tout, de mettre en œuvre et de rendre viable une expérience populaire alternative. En soutenant les actions menées par ces gouvernements, Oxfam-Belgique a choisi de ne pas choisir entre les deux blocs qu’oppose la Guerre froide et de soutenir des alternatives ambitieuses aux modèles politiques et économiques dominants.

Soutenir des organisations de citoyens : actionner un levier pour des groupes marginalisés

En Israël et en Inde, dans les années 1990 et 2000, c’est avec des acteurs de la société civile qu’Oxfam-Magasins du monde a établi des partenariats de commerce équitable. Dans le cas de Sindyanna et dans celui de SWATE, les organisations soutenues représentent des courants minoritaires de leur société, qui défendent les droits de membres de groupes marginalisés. Il faut aussi souligner que dans les deux cas, ce sont des femmes, dont la position dans la société est particulièrement défavorable, qui ont été à la fois les initiatrices de l’action, mais aussi ses principales bénéficiaires.

Dans le Tamil Nadu, SWATE lutte pour les droits des femmes, des dalits et des paysans. Malgré un nombre de membres qui se chiffre en milliers, l’organisation reste une force politique mineure. C’est en tout cas ce que suggère l’échec des deux candidates de SWATE aux élections législatives d’avril-mai 2009.

En Israël, l’action de Sindyanna s’insère dans un conflit violent et dont la résolution à court ou moyen terme semble très improbable. Au cours des trois semaines d’offensive de l’armée israélienne dans la bande de Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, puis lors des élections législatives de février, on a pu constater à nouveau que, malgré une position forte, le discours de paix de Sindyanna restait malheureusement minoritaire en Israël.

En soutenant les luttes sociales et politiques de Sindyanna et de SWATE, Oxfam-Magasins du monde a choisi de s’engager sur des questions cruciales pour les sociétés israélienne et indienne et de participer à la remise en cause de pratiques injustes profondément enracinées dans la société.

Un point commun : le relais de voix marginalisées

Ces constats permettent de dégager un point commun important. En effet, dans tous les cas, Oxfam-Magasins du monde a contribué à relayer et à amplifier un message alternatif et critique de justice, sur base duquel ont été menées des actions concrètes (organisation de coopératives, création d’emplois pour les femmes, etc.) dont les résultats ont notamment permis d’établir des relations commerciales équitables.

Que ce soit dans le cas de gouvernements de pays pauvres essayant de se faire entendre en pleine Guerre froide, ou dans celui d’organisations de la société civile regroupant des personnes faisant partie de catégories sociales marginalisées, la relation de partenariat a permis de faire connaître et de renforcer des discours de justice. Ce constat permet de dégager une caractéristique du partenariat de commerce équitable, qui met en relation des acteurs qui sont bien plus que des opérateurs commerciaux, dans la mesure où ils portent des valeurs communes qui leur permettent de lutter ensemble sur des enjeux sociaux et politiques.

Des conséquences pour Oxfam-Magasins du monde

L’analyse des quatre relations de partenariat fournit aussi des éléments de réflexion sur Oxfam-Magasins du monde. Elle permet en effet de réaliser comment l’organisation a pris position dans des contextes politiques où s’inséraient les activités de ses partenaires.

On constate que dans tous les cas, le mouvement de citoyens sur lequel repose Oxfam-Magasins du monde a été impliqué et mobilisé dans le soutien apporté à une lutte sociale et politique. Que ce soit en vendant du café et des bananes tout en dénonçant l’implantation de missiles atomiques américains en Europe, ou en manifestant dans les rues de Bruxelles avec des dizaines d’autres associations contre l’opération militaire israélienne dans la bande de Gaza, ou en devenant membres de SWATE, les militants d’Oxfam-Magasins du monde se sont mobilisés pour la solidarité internationale en se concentrant sur des situations concrètes.

D’ailleurs, les témoignages des acteurs de l’époque sont révélateurs d’un grand enthousiasme par rapport au travail mené pour appuyer les partenaires du Sud. Ainsi, il ressort très clairement que beaucoup de militants et de travailleurs se sont sentis impliqués personnellement dans le soutien à des luttes sociales et politiques. Une expérience comme la participation à des missions civiles en Palestine a visiblement alimenté le mouvement avec un contenu politique et des débats sur des questions d’actualité complexes.

Hier et aujourd’hui : bien plus que du commerce

Les quatre expériences de partenariat présentées ne se sont pas articulées autour d’une seule manière de faire du commerce équitable.

A ses débuts, l’importation de café tanzanien et de bananes nicaraguayennes consistait essentiellement à offrir des débouchés à des produits qui n’en trouvaient guère sur les marchés internationaux. A l’époque, les critères du commerce équitable n’étaient ni aussi précisément définis, ni aussi exigeants que ceux qui existent actuellement, et la qualité des produits n’était pas la priorité des importateurs, ni même des consommateurs. Alors que le café tanzanien et les bananes nicaraguayennes étaient de qualité assez médiocre, ces produits étaient liés de manière indissociable à des luttes politiques. Au-delà de leur qualité, de leur prix et de leur rentabilité, ces produits avaient une portée symbolique forte, qui était en fait leur caractéristique première.

Aujourd’hui, au moins pour certains produits, la dimension symbolique est encore bien présente. Par exemple, l’huile d’olive et les savons à base d’huile d’olive de Sindyanna ont une grande dimension symbolique. Les produits « militants », à haute teneur politique, n’appartiennent donc pas seulement aux premières années de l’histoire du commerce équitable. De plus, chez Sindyanna et chez SWATE, en plus d’être une activité qui bénéficie directement à des populations précarisées, le commerce équitable est mobilisé comme un levier pour viser des objectifs de changement politique. Le travail actuel de ces organisations montre que le commerce équitable reste un outil permettant de se positionner sur des questions globales, tout en agissant au niveau local.

L’intérêt d’analyser des « histoires de partenariat »

Pour conclure, soulignons la richesse et la diversité que révèle l’analyse de quatre relations de partenariat. Les éléments qui en ressortent sont multiples et mettent en valeur le grand potentiel des relations instaurées dans le cadre du partenariat de commerce équitable, tant pour Oxfam-Magasins du monde que pour ses partenaires.

La mise en avant de luttes menées par des partenaires donnés et le soutien qui y a été apporté ont mis en évidence la dimension de levier du commerce équitable et le rôle d’acteurs de changement que peuvent jouer les organisations actives dans le commerce équitable.

Ce regard dans le rétroviseur peut certainement être une source d’inspiration pour le présent et pour le futur, d’autant plus que le partenariat de commerce équitable reste un élément central des activités d’Oxfam-Magasins du monde.

François Graas
Service politique

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