Des radios pour d’autres voix…

Depuis fin novembre, vous pouvez écouter Radio Oxfam, la web radio lancée par Oxfam-Magasins du monde, Oxfam-Solidarité et Oxfam-France (www.radioxfam.org). Cette radio « éphémère » traite des questions liées aux impacts socio-environnementaux au Nord et au Sud.

A l’occasion de son lancement, nous souhaitons revenir sur l’outil radiophonique. Au travers de cette analyse, nous verrons en quoi la radio permet la réappropriation de l’espace public par les ondes et contribue donc aux stratégies d’éducation des ONG, en allant au-delà de l’information : elles contribuent à rendre le citoyen acteur du changement que nous prônons.

Petit historique

Les années 80 furent riches en bouleversements dans le domaine radiophonique. Dans de nombreux pays d’Europe (Belgique, France, Italie, Espagne), les gouvernements libéralisèrent leurs ondes sous la pression populaire, jusque là sous le coup d’un monopole d’Etat. Ces décisions politiques permirent à des millions de personnes, représentantes ou non d’organisations et de partis politiques, de prendre la parole directement et sans intermédiaire, souvent dans des conditions techniques précaires. Les radios libres (ou associatives) étaient nées.

Très vite, les appétits commerciaux de certaines de ces nouvelles stations se firent sentir. En France par exemple, NRJ, alors associative (avec une volonté délibérée de son fondateur d’en faire une station commerciale) invita plusieurs dizaines de milliers de personnes à manifester dans les rues de Paris pour que soit autorisée la diffusion de publicité ! [highslide](1;1;;;)In NRJ, l’empire des ondes – Dans les coulisses de la première radio de France, Aymeric Mantoux , Benoist Simmat, 2008[/highslide]

Petit à petit, le paysage européen radiophonique devient essentiellement commercial. Les radios privées à but lucratif poussent comme des champignons, grâce au législateur qui leur permet la diffusion de publicité (en France, loi de 1984; en Belgique 1991). Très vite les services publics audiovisuels cèdent. Les radios nationales autrefois fortes parce que seules, s’alignent sur le secteur concurrentiel. Ainsi la RTBF entend rivaliser avec Bel-RTL. Exemple significatif : en 2003, Francis Goffin, ancien directeur de RTL Belgique, est nommé à la tête de la direction radio de la RTBF.

Les radios associatives qui, pour la plupart, ont refusé la publicité, sont restées nombreuses mais leur poids s’est amoindri face aux puissants réseaux privés qui émettent en Belgique dès 1991.

Très rapidement, les stations associatives se retrouvent isolées de leurs auditeurs et auditrices, en grande partie par leur incapacité à accéder à des financements suffisants (rendant impossible la réalisation de sondages d’audimat). Malgré leurs difficultés financières récurrentes, les stations libres résistent, diffusant encore divers programmes animés par des passionné-e-s bénévoles. Le rôle des radios associatives demeure important. Elles constituent un relais culturel et politique conséquent.

C’est dans cette même veine que s’est créé un nouveau schéma radiophonique, issu de l’envie de sortir la radio de ses murs et d’aller à la rencontre des auditeurs et auditrices : les radios éphémères. Elles constituent ainsi un début de réponse à un déficit d’expression et de représentativité dans les mass-médias dominants.

Avec les oreilles, je vois mieux ! [highslide](2;2;;;)Slogan de Radio Uz, radio éphémère du festival d’Uzeste, organisée par l’association Fréquences Ephémères[/highslide]

Partager un événement

C’est tout d’abord l’idée de faire partager au plus grand nombre, «l’esprit» de l’événement, de ce qui s’y fait, de ce qu’on en pense. Cela donne l’occasion aux personnes qui ne peuvent être présentes, d’en capter l’ambiance. Le studio radio est monté au coeur même de l’évènement et du lieu.

Par exemple, le festival Esperanzah!, en partenariat avec Autres(M)Ondes, organise une radio éphémère du même nom. En 4 jours de diffusion, la station permet de découvrir les artistes du festival lors d’interviews, ou de réfléchir sur les thématiques abordées par l’événement.

Des radios libres

C’est un principe qui rejoint la philosophie des radios associatives. Les émissions n’ont aucun but lucratif à la base. Ce choix libère de toute pression publicitaire. Celle-ci oblige de trop nombreuses radios à orienter leurs programmes en fonction d’un public cible.

Le plus souvent possible, les programmes réalisés lors des expériences radios temporaires sont soumis aux licences «Creative Common». Ces dernières sont destinées à développer la protection de contenus sans pour autant les attacher à des droits d’auteurs (payants). Il s’agit alors de contenus «libres».

Une diffusion la plus large possible

Afin qu’elles soient entendues du plus grand nombre, les radios éphémères passent par différents canaux. Les ondes tout d’abord, via un émetteur hertzien et une fréquence temporaire demandée aux autorités compétentes. Cette transmission est importante car elle reste la base en matière radiophonique.

Par ailleurs, de plus en plus, une diffusion s’organise via internet, domaine en explosion en matière sonore. Aujourd’hui la mise en ligne et les podcasts offrent une seconde vie aux émissions en live. En effet, l’auditeur ou l’auditrice peut ré-écouter à la carte et quand il/elle le souhaite, les programmes archivés.

Une proximité entre l’événement et la population où il se déroule

Ces expériences radiophoniques tentent de construire une passerelle entre l’événement couvert et la population environnante. La radio crée un lien social entre les acteurs et actrices de la manifestation et les riverains du lieu de l’événement. Un dialogue nécessaire aux bouleversements que supposent parfois de telles manifestations.
Ainsi, lors du festival Extramundi à Roubaix en France, réalisée en 2004, une radio éphémère a construit un pont entre ce qu’il se passait à l’intérieur de la Condition Publique (lieu culturel accueillant l’événement sur 15 jours) et le quartier en lui même. Le festival fut aussi l’occasion de (re)découvrir le quartier et de dialoguer avec certains de ses habitants. La radio était devenue à certaines occasions le lieu d’échange entre festivaliers et «mémoires du quartier».

D’autres radios pour d’autres voix

Un média ad hoc

Comme son nom l’indique, une radio éphémère ne vit que le temps de son action. Elle n’est pas appelée à durer a priori. Un temps donné, une équipe radiophonique prend l’antenne et «couvre» un événement, qu’il soit musical, politique ou culturel. A la différence d’une décentralisation d’un média existant «sur le terrain», une radio éphémère est un média ad hoc, créé pour l’occasion.

Techniquement parlant, il suffit en théorie d’une table de mixage et de quelques micros. En pratique le matériel reste très léger tant en terme de poids que de coût. Le développement de l’informatique dans le domaine radiophonique y est pour beaucoup.

La question de la pérennisation d’une radio éphémère se pose parfois. Il arrive que les acteurs et actrices de ces expériences éphémères manifestent l’envie de continuer à émettre tant l’action a du sens.

Prendre le temps

A l’heure où les journaux parlés sont raccourcis, que reste-il encore à dire ou à expliquer en moins de 20 secondes ?
La contrainte du temps est importante dans le monde médiatique (souvent liée à une pression financière). Certaines analyses prouveraient que les auditeurs et auditrices tendent à «zapper» quand le format s’avère trop long. C’est peut être le syndrome typique d’une société qui courre après l’immédiateté. Pourtant, de plus en plus de personnes «emportent» avec elles des émissions radios dans leurs baladeurs grâce au système de podcast… Qu’elles écoutent !

Les radios éphémères veulent prendre le temps de discuter. Le simple fait d’être déjà sur place et de concentrer ses efforts à couvrir la manifestation oblige la radio et son équipe à vivre au rythme de l’événement. La station est là pour ça ! Rien ne «bouscule» a priori l’antenne.

Autre format possible, l’émission éphémère. Par exemple, Autres(M)Ondes installe régulièrement son studio mobile dans un café parisien pour discuter autour des micros de sujets divers et variés. Aucune limitation de temps n’est prévue à l’avance. Un sujet est choisi et préparé, des personnes invitées à venir en discuter. Ces «micros-ondes» durent le temps d’une soirée et deviennent l’animation du café, permettant également aux consommateurs de réagir.

Renverser la vapeur, des citoyen-ne-s acteurs et actrices

Ecouter des paroles peu entendues

Il est évident que tous les locuteurs ne sont pas égaux sur le plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face des amateurs (…) c’est d’une inégalité extraordinaire. Et, pour établir un peu d’égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c’est-à-dire qu’il assiste les plus démunis relativement […].” [highslide](3;3;;;)Pierre Bourdieu – Sur la télévision – 1996[/highslide]

Permettre à chacun-e d’être de s’exprimer et d’être entendu-e-s n’est-il pas une des bases de l’égalité. La question de la représentativité des différentes composantes sociales au sein des médias n’est pas nouvelle. Mais il n’y a guère qu’en période électorale que le débat est soulevé par les partis politiques minoritaires.

L’expérience des radios éphémères est une piste pour un début d’alternative en ce sens qu’elle permettre une expression plus large. L’absence de contrainte temporelle et de rétribution d’actionnaires y joue beaucoup.

Il n’est pas non plus exclu que le militant ou le citoyen prennent directement la parole, sans attendre qu’on l’y convie. C’est par exemple le cas de «Radio Pavé», initiée par le MOC en Belgique. Ce fut aussi le cas des salariés de Radio France Internationale lors de leur longue grève de juillet 2009. «RFI Riposte» fut la réponse directe d’une quasi-impossibilité à communiquer sur le conflit social qui opposait les salariés à la direction de la radio.

Désacralisation des médias

«La radio est par essence totalitaire, puisque seuls le gouvernement ou un gigantesque groupe privé peuvent en assurer le fonctionnement».

Les temps ont changé depuis cette citation de Georges Orwell [highslide](4;4;;;)Extrait de la chronique À ma guise, n°19, 7 avril 1944[/highslide] de 1944. D’une part, le prix du matériel s’est démocratisé, notamment grâce à la numérisation des équipements radio. D’autres part, l’accès à l’échange d’informations notamment via le web a bouleversé la relation entre les créateurs d’information et ses consommateurs. De nombreuses personnes peuvent aujourd’hui rédiger des articles, donner leur point de vue et le partager. Le journaliste ne semble plus seulement réservé au seul détenteur de la carte de presse mais aussi à celui qui souhaite transmettre un point de vue, raconter quelque chose. Mais le risque d’une dépréciation du «savoir-faire» journalistique est aussi à prendre en considération.
Les radios éphémères participent à ce changement, cet échange. Le citoyen-n-es est au coeur de la transmission de ce qu’il a à dire.

En considération de tout cela, qu’en est-il alors de la différence entre la communication et l’information ? Les organisations qui participent à ces nouvelles formes de médias pourraient être tentées de confondre communication et transmission du savoir. Les radios éphémères deviendraient alors qu’un instrument supplémentaire dans les stratégies de communication. Il s’agit donc aux opérateurs de ces radios d’être vigilants.

En novembre dernier, Radioxfam a pris place dans le wagon restaurant d’un train pour Copenhague. Ce dernier acheminait vers le sommet sur le climat quelques 800 personnes issues de 70 organisations. La réalisation de Radioxfam a été confiée à Autres(M)Ondes. Dès la genèse de l’expérience, il a été convenu que les choix rédactionnels seraient discutés entre l’opérateur (Oxfam) et les structure. In fine, plus de 20 organisations se sont exprimés à l’antenne de cette radio. Une ouverture nécessaire à la poursuite du débat d’idée.

Julien Truddaïu – animateur et producteur radio; co-fondateur de Autre(M)ondes
Corentin Hecquet – animateur politique à Oxfam-Magasins du monde

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