Des vêtements de seconde main pour un nouveau mode de consommation

Pour nombre d’entre-nous, la crise économique mondiale qui a éclaté en 2008 représentait, à côté de ses conséquences catastrophiques, l’occasion de réviser en profondeur les bases du système économique dans lequel nous évoluons.

Pourtant, aujourd’hui, alors que nos hommes politiques nous annoncent avec fierté que le gros de la crise est derrière nous (enfin en ce qui concerne la crise financière, parce que pour la crise sociale et les emplois, il faudra encore attendre…), rien n’a vraiment changé. En dehors de quelques mesures superficielles, comme autant de pansements sur les blessures d’un système montrant de plus en plus ses limites sur le plan social et environnemental, aucune remise en question profonde n’a été réalisée.

Notre modèle de société de consommation, notamment, n’a pas été, ou très peu, remis en question. Pourtant, dans ce domaine, les pistes existent pour construire un modèle alternatif dans lequel on « consommerait moins, mieux, autrement ». Citons pour exemple le local, le bio, l’équitable, etc.

Parmi ces pistes, il est utile de s’intéresser à l’activité des vêtements de seconde main, et au réemploi en général, et d’essayer de souligner en quoi ces activités se situent en dehors de la logique de la société de consommation.

La société de consommation

L’expression “société de consommation” est utilisée pour désigner une société au sein de laquelle les consommateurs sont incités à consommer des biens et services de manière abondante et jugée superflue par certains. Ce terme est apparu dans les années 1950-60, dans les ouvrages de l’économiste américain John Kenneth Galbraith (1908-2006).
Il est un fait établi que la consommation a explosé au cours du 20ème siècle. Voitures, télévisions, machines à laver… et aujourd’hui PC et GSM, l’être humain, principalement occidental, n’a jamais autant possédé, utilisé et consommé.

Les conséquences de cette évolution sur l’environnement sont désastreuses. Produire les objets nécessaires à cette consommation nous oblige à puiser toujours plus de matières premières, à utiliser toujours plus d’énergie (responsable notamment des émissions de gaz à effets de serre) et à générer toujours plus de déchets. Nous consommons actuellement 50% de ressources de plus qu’il y a trente ans et cette tendance ne semble malheureusement pas prête de s’interrompre.

Mais nous prenons conscience aujourd’hui que nous vivons dans un monde fini. Les ressources de notre planète sont limitées et notre empreinte écologique en constante augmentation crée une dette écologique insoutenable à long terme. Une étude du WWF à déterminé que l’être humain consomme 20% de ressources naturelles de plus que ce que la terre peut produire. Un rythme qui excède sa capacité de régénération.

Malgré ce constat alarmant, rien ne vient réellement remettre en cause le système dominant. Pour sortir de la crise, on en revient toujours aux mêmes recettes : il faut relancer la consommation, afin de relancer l’activité économique et créer de la croissance. Bref, produire plus pour consommer plus.

Dans quel but? Pour permettre la survie d’un système économique qui n’arrive par ailleurs même pas à garantir l’accès à une vie décente au plus grand nombre, notamment au sud.

Arrêtons-nous maintenant sur les mécanismes mis en place par ce système pour soutenir cette consommation.

Comment arrive-t-on à encourager la consommation afin d’écouler ces millions de téléviseurs, de GSM, de PC et de voitures que l’on produit chaque jour?

Serge Latouche, dans son livre « Le Pari de la décroissance », reprend les travaux entamés par des penseurs comme André Gorz et Ivan Illitch et énonce les trois piliers qui permettent de soutenir le système de la société de consommation : la publicité, qui crée le désir de consommer, le crédit, qui en donne les moyens, et l’obsolescence accélérée et programmée des produits qui en renouvelle la nécessité. [[highslide](1;1;;;)Serge Latouche, « Le pari de la décroissance », Ed. Fayard, 2006.[/highslide]]

C’est sur cette dernière notion que nous allons nous attarder afin de montrer en quoi la logique de fonctionnement de la filière des vêtements de seconde main ne s’intègre pas dans le modèle de consommation dominant et propose une alternative.

Obsolescence programmée et société de consommation

Le concept d’obsolescence programmée (ou la désuétude planifiée) apparaît dans le milieu des années 50. Nous sommes en plein dans les 30 glorieuses et l’industrie de masse est en plein essor. Cette production en pleine croissance demande la mise au point de nouvelles techniques afin d’écouler des marchandises toujours en plus grand nombre. L’on connaît le rôle que jouera la publicité dans cette entreprise mais l’on parle généralement moins d’un autre mécanisme mis en place afin d’accélérer la consommation : l’obsolescence programmée.

Les industriels de l’époque partent d’un constat : mettre sur le marché des produits, par exemple des voitures, robustes et pérennes réduit fortement le taux de rééquipement des ménages. Ils prennent conscience qu’ils peuvent mieux contrôler la durée de vie des objets et que plus celle-ci sera courte, plus ils assureront leurs ventes à long terme. Autrement dit: afin d’inciter l’achat d’un nouveau produit plus rapidement, il suffit de développer et commercialiser un produit en le concevant de façon à restreindre sa durée de vie.

Cette technique de fabrication est particulièrement utilisée aujourd’hui par les constructeurs d’appareils électroménagers, d’ordinateurs et plus généralement par les fabricants d’objets électroniques. Plus personne ne s’étonne aujourd’hui d’acheter des téléviseurs qui doivent être remplacés après quelques années ou que les GSM ont une durée de vie qui ne dépasse pas les deux ans.

Mais tous les domaines sont concernés. Oxfam-Magasins du monde avait déjà alerté le consommateur de cette réalité dans son livre « Ikea, un modèle à démonter ». Dans cet ouvrage, les auteurs avaient souligné l’impact écologique causé par la vente de meubles à la durée de vie limitée : « (…) le chantre du mobilier Kleenex met une sacré pression sur notre planète. Si chaque ménage doit consommer plusieurs salons, plusieurs chambres, plusieurs cuisines (…) la Terre ne risque-t-elle pas de faire meuble de tout bois ? » [[highslide](2;2;;;)Olivier Bailly, Jean-Marc Caudron et Denis Lambert, « Ikea, un modèle à démonter », Ed. Luc Pire, Bruxelles, 2006, p.53.[/highslide]]

Nous acceptons aujourd’hui comme un fait établi que faire réparer un appareil électronique ou électroménager tout comme changer la roue d’une poussette soit devenu un vrai parcours du combattant.

C’est que nous sommes entrés dans le monde du « tout jetable », dans lequel il est souvent plus simple de jeter et de racheter un produit neuf. Pourtant, tous ces objets, qui vont grossir les montagnes de déchets produits par notre société, requièrent des matières premières et de l’énergie pour leur production, leur transport, leur conditionnement, etc.

Des textiles toujours plus vite démodés

C’est une réalité dont nous sommes conscients et que beaucoup acceptent avec fatalité : les vêtements actuels s’usent plus rapidement que par le passé. Il est interpellant de voir avec quel fatalisme nous acceptons cette évolution. Et les produits à bas prix ne sont pas les seuls concernés : les grands fabricants de chaussures de sport créent des modèles dont ils savent presque précisément combien de temps ils vont durer. Le temps et l’habitude nous ont appris à accepter cette situation sans plus la remettre en cause. Nous en sommes arrivés à trouver normal de devoir remplacer ses vêtements tous les 6 mois. C’est le principe de l’obsolescence programmée.

Mais dans le cas de l’habillement, la réalisation de produits avec « des défauts à retardement » n’est pas le seul mécanisme mis en place. Les vêtements sont en effet la cible d’un autre type d’obsolescence, qualifiée d’esthétique ou encore de subjective.

Les modes vestimentaires évoluent en effet de plus en plus rapidement. Bien que totalement utilisables, certains vêtements perdent leur valeur parce qu’ils ne sont plus «à la mode». Certains fabricants exploitent ce principe en lançant des opérations marketing et des campagnes publicitaires dont le but est de créer des modes et d’en discréditer d’autres. On assiste alors à une dévaluation de l’image des anciens produits, qui finissent inutilisés au fond de notre armoire avant d’être jetés et de grossir la masse de déchets produits quotidiennement.

Ce mécanisme ne cesse de s’accélérer dans notre société où les modes se font et se défont toujours plus vite, sous l’impulsion des grands fabricants de prêt-à-porter. A titre d’exemple, Zara lance de nouveaux vêtements tous les 15 jours et atteint une production de 12 000 nouveaux designs par an. [[highslide](3;3;;;)Gilles Lipovestsky, « Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation », Éditions Gallimard, 2006[/highslide]]

Plus une mode est éphémère, plus vite les objets et les vêtements qui s’y réfèrent seront obsolètes et plus vite nous « devrons » les remplacer. C’est une machine bien huilée qui agit sur nos comportements de consommation sans que l’on s’en rende vraiment compte.

Que pouvons-nous faire pour contrer ces mécanismes? Comment arriver à ne pas encourager ce système si bien ancré dans notre société?

Il faut bien l’avouer, souvent, le consommateur est informé de la durée de vie limitée de son achat sans que cela ne modifie son habitude de quelque manière que ce soit. Pourquoi investir dans du matériel informatique durable si l’on sait que, rapidement, ses performances seront dépassées ? Qui se soucie vraiment d’acheter des vêtements que l’on devra jeter quelques mois après puisque, de toute façon, nous devrions en acquérir d’autres pour coller à l’évolution des modes ?

Filière vêtements de seconde main et obsolescence :

Pourtant, en tant que consommateur, nous pouvons agir. Tout d’abord, en commençant par veiller à limiter sa consommation. Ensuite, en encourageant le développement de la filière de vêtements de seconde main qui constitue un autre moyen de se soustraire à cette logique.

[highslide](Le reseau RESSOURCES;Le reseau RESSOURCES;;;)En tant qu’association active dans la vente de vêtements de seconde main, Oxfam-Magasins du monde fait partie du réseau RESSOURCES. Depuis 1999, ce réseau fédère des organisations -entreprises d’économies sociales, ASBL- situées en Régions wallonne et à Bruxelles qui reçoivent, récoltent, trient, réparent, recyclent et revendent des produits en fin de vie. RESSOURCES regroupe aujourd’hui une soixantaine de membres. Ces différents acteurs ont récolté en 2006 plus de 90.000 tonnes de déchets et ont traité 140.000 tonnes de produits divers, dont 40000 tonnes ont été directement revalorisées -bois & compost, matériaux de construction, textile, mobilier et électroménagers. Rien que pour le textile, 16.000 tonnes sont traitées chaque année par les membres de cette fédération.[/highslide]

Reprenons : nous avons vu que sous l’effet d’un double mécanisme, nous étions poussés à remplacer toujours plus vite nos vêtements. D’une part, la mise sur le marché de vêtements de mauvaise qualité, à la durée de vie limitée, nous oblige à les remplacer toujours plus vite. D’autre part, nous sommes encouragés à nous débarrasser également de nos vêtements encore en bon état, car les modes nous poussent à les dénigrer et à en acheter de nouveaux.

La filière des vêtements de seconde main s’oppose à ces deux logiques.

Premièrement, elle offre des vêtements de bonne qualité, ou du moins de meilleure qualité. Bien sûr, les vêtements qu’elle propose proviennent des filières traditionnelles mais heureusement, tous les habits que nous achetons ne sont pas « prêt-à-jeter ». Les vêtements proposés à la vente dans les filières de seconde main ont subi une sélection rigoureuse afin d’offrir aux clients des produits impeccables. Ainsi, pour « survivre » jusqu’à la filière des vêtements de seconde main, un habit doit être de qualité suffisante pour être durable. Cet aspect a été illustré dans le rapport de la Région Wallonne portant sur l’économie de seconde main. Toujours le même rapport ? Si oui, le préciser. Si non, donner le nom du rapport. Ses auteurs expliquent que, bien qu’ils aient déjà été portés, les vêtements de seconde main ont, en moyenne, une espérance de vie supérieure aux vêtements neufs.

Participer à cette activité, en faisant don de vêtements de qualité ou en allant se fournir en vêtements de seconde main, c’est participer à une activité encourageant l’utilisation de produits à la durée de vie supérieure et marquant son refus de participer à cette économie de l’éphémère.

Malheureusement, l’obsolescence accélérée des vêtements a des conséquences négatives sur l’activité de seconde main qui se retrouve de plus en plus confrontée à des vêtements dont la qualité est insuffisante pour leur permettre une « seconde vie ».

Deuxièmement, le principe même du vêtement de seconde main s’oppose au mécanisme de l’obsolescence subjective qui veut que dès qu’un produit n’est plus dans les « standards de la mode » il devient « impropre à la consommation. »
Il n’est pas question de faire l’apologie des vêtements démodés : les manières de s’habiller, les critères esthétiques ont de tout temps évolués. Il s’agit plutôt de remettre en cause ne culture de masse dans laquelle les modes évoluent à des rythmes toujours plus fous et où chaque saison voit l’apparition de nouvelles tendances qui remplacent les anciennes. Surtout, il s’agit de critiquer un système qui essaie de démoder les vêtements dans le seul but de nous en faire consommer de nouveaux.

Bien sûr nous ne sommes pas tous des fashion victims à l’affût de la dernière tendance. Néanmoins, le marketing, la publicité, les nouvelles collections qui envahissent du jour au lendemain les magasins de vêtements construisent à notre insu des images et des modèles qui, un jour ou l’autre, deviennent la norme. Le problème, c’est qu’il s’agit de normes qui nous sont imposées dans le seul but de permettre aux grandes chaînes de magasins d’écouler toujours plus de produits.

La filière des vêtements de seconde main se situe totalement en dehors de cette logique. Et ça marche ! Pour preuve, il suffit de regarder l’immense succès rencontré par la mode vintage. Son succès nous a démontré que pour être au goût du jour, on n’était pas obligé de suivre les diktats imposés par les conseillers marketing des grandes chaînes de prêt-à-porter.

[highslide](Le vintage;Le vintage;;;)Selon le petit Larousse, « est vintage tout vêtement d’au moins 10 ans d’âge, rare, si possible griffé et signé, et en parfait état ». Pour être vintage, un vêtement doit avant tout être représentatif d’une époque.

A noter que les puristes ne considèrent vintage que les vêtements de haute couture.

C’est en 2001 que le phénomène a explosé avec l’apparition de Julia Roberts à la cérémonie des Oscars, portant une robe Valentino millésimée 1992. « L’événement » a un retentissement très important dans le monde de la mode : rapidement Demi Moore, Winona Ryder, Nicole Kidman, Sarah Jessica Parker ou Jennifer Lopez se mettent à porter du vintage.[/highslide]

Ceux-ci ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et se sont empressés de récupérer ce phénomène afin de nous proposer toute une série de nouveaux produits copiés sur les anciens. Avec une nouvelle fois comme conséquence d’encourager la production, faisant perdre à cette mode la composante de réemploi qui était à son origine.

Troisièmement, et c’est sans doute le principal, la logique de récupération inscrite dans la filière des vêtements de seconde main s’oppose à celle de cette société « Kleenex » dans laquelle les produits sont jetés dès qu’ils sont abîmés, dépassés ou qu’ils ne nous sont plus utiles, une société dominée par le principe de l’économie linéaire dans laquelle les objets ont un usage unique et qui épuise d’un côté les ressources et accumule de l’autre les déchets. [[highslide](4;4;;;)http://www.eco-life.fr/fiches/dossier_economie_circulaire.pdf[/highslide]] Ce système est accentué par les techniques de l’obsolescence programmée : plus nous jetons des objets, plus nous devons en produire. De cette manière, l’activité économique tourne à plein régime et nous créons des richesses, nous dit-on. Peut-être, mais du même coup nous puisons toujours plus dans nos ressources et les épuisons.

Le vêtement de seconde main quant à lui remet au goût du jour l’économie circulaire de jadis dans laquelle tout ce que nous consommions était réutilisé. Il participe au développement d’une économie prenant mieux en compte le fait que tous les objets que nous utilisons ont nécessité l’utilisation de ressources naturelles (dont la plupart ne se retrouvent même pas dans le produit final, par exemple l’énergie utilisée pour la production appelée l’énergie grise).

Il nous faudrait donc limiter les impacts environnementaux et sociaux de la filière textile mais aussi de l’ensemble de notre économie en développant un système économique dans lequel la durée de vie des produits serait allongée et le réemploi systématiquement encouragé. Est-ce que cela freinerait notre croissance économique? Devrions-nous faire un choix entre viabilité économique et sauvegarde de la planète?

Certainement pas. Une société dans laquelle la durée de vie des vêtements, et de tous les produits en général, serait rallongée entraînerait certes une baisse de la production mais engendrerait le développement d’une logique d’usage et de services (de réparation, de collecte, de service après vente, etc.) et générerait un meilleur équilibre entre modernité et respect de l’environnement. Cela créerait donc des emplois et la proximité induite dans la logique de service amoindrirait les menaces de délocalisation basées sur la recherche du moindre coût social. Tout cela sans nécessairement rendre cette activité non rentable, mais en liant cette rentabilité à l’obligation de respecter l’environnement et les êtres humains.

Pour toutes ces raisons, la filière des vêtements de seconde main s’oppose à la logique de la société de consommation, dévastatrice pour l’environnement et qui veut que l’on produise toujours plus, pour vendre toujours plus et consommer toujours plus. Elle nous montre le chemin d’une société où la norme ne serait plus le jetable, mais la recherche du produit durable, que l’on pourrait réparer, récupérer, réutiliser.

Heureusement, de plus en plus de personnes prennent conscience que le vieux peut nous servir à faire du neuf. Outre le réemploi, comme se le propose de le faire Oxfam et les autres entreprises d’économie sociale, certaines associations proposent aujourd’hui de réutiliser nos vieux vêtements pour les remettre au goût du jour, simplement en les retravaillant un peu. Il en va ainsi de l’association Recycle tes fripes, qui proposent des ateliers créatifs pour transformer nos vêtements usager en pièce unique. Bref, il existe des tas de manières de donner un second souffle à ce qui ne servait plus…et d’agir par la même occasion à la construction d’un monde plus respectueux de ses ressources !

Francesco Iammarino
Eco-conseiller stagiaire

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