La petite agriculture familiale, une des réponses aux enjeux de l’agriculture mondiale

L’ampleur de la crise alimentaire de 2007 a remis la politique agricole et la sécurité alimentaire à l’agenda des organismes internationaux et des Etats, au Nord comme au Sud.

Depuis, sommets après sommets, se succèdent les appels à l’action. L’agriculture mondiale présente en effet de nombreux enjeux : faim, pauvreté, climat, énergie, biodiversité, eau, justice, équilibres économiques locaux et globaux. Comment relever ces défis ? La petite paysannerie concentre de nombreux avantages pour nourrir le monde. Pourtant, la libéralisation des marchés et la suprématie des multinationales de l’agrobusiness la menacent fortement notamment via l’extension d’une agriculture industrielle productiviste, la difficulté d’accéder aux denrées alimentaires, l’accaparement des terres et l’aggravation de la crise climatique. Dans cette analyse, nous présentons trois alternatives au modèle agricole intensif : la sobriété, l’agriculture biologique et la petite agriculture familiale. Ce trio constitue probablement le socle du salut terrestre au XXIe siècle [highslide](1;1;;;)La revue Durable N° 37 mars-avril 2010, p.15[/highslide].

Les menaces pour la petite agriculture familiale :

La libéralisation des marchés agricoles

La crise alimentaire n’a pas provoqué les grands changements structurels escomptés et de nombreux acteurs, dont la FAO (Food and Agriculture Organization) dans une certaine mesure, soutiennent encore que la sécurité alimentaire découle d’une libéralisation accrue des échanges agricoles. Cette libéralisation a eu des effets catastrophiques pour les paysans fragilisés du Sud et est une cause importante de la crise alimentaire. Tandis que les bas prix profitent à court terme aux consommateurs des pays du Sud, l’invasion de produits importés à prix écrasés et la concurrence des poids lourds de l’industrie agricole ruine la petite paysannerie et renforce la dépendance alimentaire. A qui profite le crime ? Essentiellement aux exploitations agricoles industrielles qui ont ainsi accès à de nouveaux marchés, à une main d’œuvre bon marché, à de nouvelles surfaces rachetées pour un prix symbolique à des paysans appauvris.

[highslide](Agrobusiness;Agrobusiness;;;)Le terme « agrobusiness » désigne l’ensemble des transactions en relation avec l’agriculture et les industries agroalimentaires: la production, la transformation, la commercialisation des produits agricoles. Ces activités sont largement contrôlées par de grandes firmes multinationales.
Ce que nous dénonçons dans cette analyse, ce sont les dérives de l’agrobusiness. Car le progrès technique est nécessaire et il ne s’agit pas d’opposer l’exploitation agricole familiale et l’exploitation agricole intensive.[/highslide]

Suffisamment de nourriture mais mal répartie

Le défi de la quantité alimentaire à produire est énorme. Il y avait 1,6 milliards d’être humains en 1900. Nous serons 9 milliards en 2050. Or actuellement, 1 milliard de gens souffrent de la faim dans le monde et la majorité sont des agriculteurs. Constat sidérant car ces derniers sont précisément ceux qui nous nourrissent.

Les émeutes urbaines début 2008 ont fait réapparaître le spectre d’une pénurie alimentaire généralisée. Cette crainte vient du seuil critique atteint par les surfaces cultivables et la production alimentaire face à une croissance démographique exponentielle. Or la production alimentaire mondiale croît à un rythme bien plus soutenu que la croissance démographique [highslide](2;2;;;)Crise alimentaire ou faillite du modèle agricole ? Laurent Delcourt 2010.[/highslide] . Alors, comment expliquer le milliard d’affamés [highslide](3;3;;;)Rapport FAO 2009[/highslide] , soit un sixième de la population du globe? C’est l’accès à la nourriture qui fait défaut, par manque de revenus. La révolution verte avait pour objectif de soutenir l’approvisionnement en nourriture de cette démographie galopante. La mécanisation et l’utilisation d’intrants chimiques ont permis un gain de productivité mais dans le même temps, ont mis la pression sur les paysans. Les prix des produits agricoles chutent sur le long terme et les conditions de vie des agriculteurs ne se sont pas améliorées. La faim n’est donc pas un problème technique mais un problème politique et économique. Profitant à nouveau de la crainte d’une pénurie alimentaire, et sous la pression des grandes multinationales de l’agrobusiness, les acteurs politiques et économiques ont beau jeu de présenter les nouvelles technologies agricoles -OGM en tête- comme la solution idéale pour vaincre la famine.

[highslide](Strategie de la Chine pour nourrir sa population;Strategie de la Chine pour nourrir sa population;;;)

La population chinoise est immense, les terres agricoles disparaissent avec le développement industriel et les ressources en eau sont soumises à une pression considérable. C’est pourquoi Pékin a commencé à externaliser une partie de sa production alimentaire : quelque 30 accords de coopération agricole ont été conclus entre 2005 et 2008 pour offrir aux entreprises chinoises un accès aux terres agricoles des « pays amis » en échange de technologies, de formation et de fonds de développement chinois. Cela ne se passe pas qu’en Asie mais également dans toute l’Afrique. Le riz produit à l’étranger est cultivé à partir de semences chinoises importées, et des agriculteurs et des chercheurs chinois enseignent avec enthousiasme aux Africains à cultiver le riz « à la chinoise ». Les travailleurs agricoles locaux, ne savent souvent pas si le riz sert à nourrir leur propre peuple ou les Chinois.

Source : Main basse sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière, GRAIN, octobre 2008.

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L’accaparement des terres

La terre fait l’objet de nombreuses convoitises et attire de plus en plus les investisseurs -Etats, multinationales, grandes banques etc.- cherchant à garantir un approvisionnement en matière premières ou simplement à s’enrichir. La liste des accapareurs de terres motivés par la sécurité alimentaire est impressionnante : la Chine, l’Inde, le Japon, la Malaisie et la Corée du Sud en Asie ; l’Égypte et la Libye en Afrique ; et la Jordanie, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes au Moyen-Orient. Le phénomène de l’accaparement des terres et la concentration des firmes agro-alimentaires renforce la dépendance de la paysannerie et propage l’insécurité alimentaire.

La crise climatique

La production agricole est très vorace en terre, en eau et en énergie fossile, et l’essor de l’élevage intensif et des agro-carburants renforce la pression sur les ressources. L’agriculture contribuerait d’après Greenpeace à un quart, voir un tiers, des émissions de gaz carbonique dues à l’activité humaine [highslide](4;4;;;)Cool Farming, Climate Impacts of Agriculture and Mitigation Potential, Bellarby et coll., Greenpeace, 2008.[/highslide] . Par ailleurs, les récoltes subissent directement les conséquences des dérèglements climatiques.

Quelles sont les alternatives ?

Les défis agricoles du XXIe siècle sont la quantité, la qualité (écologique et sanitaire) et la répartition.
Pour y parvenir parions sur la sobriété, l’agriculture biologique, et la petite agriculture familiale.

La sobriété

Il est tout simplement impensable d’adapter le modèle consumériste à l’échelle planétaire. Le niveau de vie occidental, impliquant notamment la voiture individuelle pour tous, une consommation accrue en produits d’origine animale et une consommation effrénée en énergie, n’est pas transposable universellement. Il ne s’agit pas de se laisser dépérir, mais de faire preuve de sobriété –et de bon sens- dans notre mode de vie, car il est tout à fait possible de vivre heureux dans les limites écologiques. [highslide](5;5;;;)Vivre Heureux dans les limites écologiques, La Revue Durable N°36, décembre 2009-janvier 2010, pp. 14-51.[/highslide]

L’agriculture biologique

L’avantage de l’agriculture biologique consiste à concilier efficacité, énergies renouvelables et absence de dégradation des terres. Elle met à profit les propriétés naturelles des sols, de l’eau et des écosystèmes et s’avère à long terme bien plus efficace que le productivisme destructeur de l’agriculture industrielle. Cette dernière repose au contraire sur l’apport massif d’engrais et de pesticides, sur l’utilisation de carburants fossiles et est synonyme de gaspillage d’eau. Les rendements de l’agriculture bio sont largement en retrait par rapport aux productions des grandes exploitations hyper-mécanisées. Cependant, à l’échelle mondiale, la bio est capable de fournir assez d’aliments pour tous, et elle est idéalement équipée pour nourrir toute l’humanité. Pourquoi ? Parce qu’elle est mieux adaptée à l’agriculture familiale, de taille humaine, basée sur la polyculture/ élevage, que pratique déjà 2.5 milliards de personnes, parmi lesquelles figurent l’essentiel du milliard d’êtres humains qui souffrent de la faim dans le monde. L’agriculture bio apporte une solution aux victimes de la famine à condition de revoir le rapport entre production autoconsommée et culture d’exportation.

La petite agriculture familiale

Ce type d’agriculture, gérée par des paysans locaux à petite échelle, répond davantage aux besoins spécifiques des communautés locales, favorise un mode de production durable, respecte davantage l’environnement, et est source d’emplois.

La situation de la petite agriculture familiale est paradoxale : la plus grande partie des aliments consommés dans le monde est produite par une population affamée. Plus de 50% de l’offre alimentaire mondiale provient des petites exploitations familiales, mais 91% des terres sont cultivées pour l’exportation. [highslide](6;6;;;)Crise alimentaire ou faillite du modèle agricole ? Laurent Delcourt 2010.[/highslide]

Pour améliorer les conditions de vie des paysans du Sud, il faut garantir à la paysannerie des prix stables et rémunérateurs via des mécanismes de protection et de stabilisation des prix. Il faut permettre aux populations locales d’avoir accès à la terre et aux ressources du sol. Enfin, il faut redéfinir les conditions de fonctionnement des marchés et les accords de libre échange en fonction des besoins locaux. Cela se traduit par des politiques agricoles adaptées aux conditions locales, débattues démocratiquement.

Des alternatives naissent en vue de développer une agriculture durable… et viable pour les paysans. Certains petits producteurs se lancent dans des expériences agro-écologiques prônant le respect des écosystèmes et intègrant les dimensions économiques, sociales et politiques.

[highslide](Agro-ecologie;Agro-ecologie;;;)Attentive aux phénomènes biologiques, l’agro-écologie associe le développement agricole à la protection de l’environnement naturel. Elle allie savoir-faire technique et réhabilitation du rôle économique et social des paysans.
Plus concrètement, les modes de production agro écologiques s’adaptent à chaque terroir et protègent ses ressources [sols, eau]. Utilisation de produits naturels pour la protection et la fertilisation des cultures, pour éviter de polluer et réduire la dépendance économique des paysans par rapport aux produits chimiques commercialisés. Dans la même optique, les semences utilisées sont issues de variétés locales et sont produites par les paysans eux-mêmes [préservation de la biodiversité].
Ainsi, l’agro-écologie permet d’allier sécurité alimentaire, économique et environnementale. Elle joue un rôle important dans la promotion de la souveraineté alimentaire, car elle privilégie des modes de production à la fois durables pour l’environnement, rémunérateurs pour les paysans, respectueux de leur travail, abordables et de qualité pour les consommateurs.
Source : Frères des hommes, www.fdh.org[/highslide]

L’exemple de Coopealnor, une coopérative brésilienne qui associe agro-écologie et commerce équitable.

Cette dynamique coopérative agricole est partenaire d’Oxfam depuis 2001. Elle importe du jus concentré d’oranges et de fruits de la passion. En mai 2010, Oxfam- Magasins du monde a invité un représentant de la coopérative brésilienne à venir témoigner de son projet.

CEALNOR- Centre agroécologique du littoral nord a été fondé en 1997 pour faciliter l’accès de ses membres à la terre et pour accompagner les nouveaux fermiers qui ont reçu un lopin de terre de l’Etat.

Aujourd’hui, Cealnor réunit 875 familles de 21 associations dans 5 communes. En 2007 est née COOPEALNOR, une coopérative qui reprend la partie commerciale et exportatrice des activités de Cealnor.

En 2010, le bilan de l’organisation est positif puisque le triple objectif du projet est atteint : garantir des conditions de vente aux produits de l’agriculture familiale et contribuer à la sécurité alimentaire des consommateurs et des producteurs ; obtenir un prix juste pour les oranges et fruits de la passion
de l’agriculture familiale ; améliorer les conditions d’alimentation des consommateurs bénéficiaires.

Une petite organisation qui fait un pied de nez aux grandes exploitations industrielles. La bonne marche du projet repose sur une implication importante de ses membres. Les décisions sont prises collectivement et la coopérative est active dans les différentes instances politiques locales (Conseils municipaux, développement territorial, Chambre technique de citriculture, …). Outre ces groupes locaux, Coopealnor s’intègre dans des réseaux plus vastes de commerce équitable et solidaire, de commercialisation d’agriculture familiale, de formation d’économie solidaire. Concrètement, Coopealnor favorise la formation et l’autonomisation des associations affiliées, l’accès à la terre et le développement de groupes solidaires. Cependant, l’équilibre est fragile et les difficultés rencontrées sur le terrain sont nombreuses : frein des autorités locales, pression de Monsanto pour l’achat de graines modifiées et de produits chimiques, difficultés d’accès aux moyens d’exportation, rude concurrence de producteurs industriels,…

Depuis son origine, l’association mise sur l’agro-écologie, au moyen d’une assistance technique adaptée, du contrôle et du suivi de l’utilisation de pesticides. Depuis 2002, l’organisation évolue vers le bio et aujourd’hui, parmi les 64 coopérateurs que compte Coopealnor, 34 propriétés sont en cours de certification bio et 9 ont actuellement la certification IFOAM [highslide](7;7;;;)La certification IFOAM (= Organic Guarantee System) assure l’intégrité de l’agriculture biologique internationalement.[/highslide] . « La conversion n’est pas facile, mais réussir dans le bio c’est être indépendant, notamment vis-à-vis de Monsanto » explique Rafael Cezimbra, ingénieur agronome chez Coopealnor.

[highslide](Nelson Borgues, agriculteur bio chez Cealnor;Nelson Borgues, agriculteur bio chez Cealnor;;;)

Nelson Borgues est un petit fermier bio qui vend ses oranges à Cealnor. Il possède 900 orangers sur un terrain de 2,2 ha. Son terrain entier a le label bio. L’agriculture biologique est intensive en main-d’oeuvre mais je dépense moins en engrais. La terre est saine et entretient les arbres. Ce producteur est enthousiaste concernant le bio. Je reçois un meilleur prix pour les oranges avec le label bio. Actuellement je suis le seul fermier bio ici à Pindoba mais j’espère qu’avec de meilleurs prix pour le bio, plus de gens feront le pas. Il y a 10 ans, Nelson ne savait ni lire ni écrire. Depuis, il a suivi des cours d’alphabétisation, a maintenant son diplôme d’école primaire et est candidat à la direction de Coopealnor.

Témoignage recueilli par Oxfam- Wereldwinkels, avril 2009

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Rafael se réjouit de l’apport du commerce équitable: « Les revenus des producteurs sont stables et couvrent les prix de production, contrairement au prix international du jus d’orange qui fluctue fortement. » 50 de la différence entre le prix du marché et le prix équitable revient aux producteurs, les 50 % restant permettent de constituer des réserves financières pour le développement futur. Les investissements de cette réserve stimulent le développement local au niveau éducatif, sanitaire, environnemental et économique. La participation de ces producteurs dans le commerce équitable amène des résultats commerciaux : meilleur accès à des informations actuelles sur le marché, développement de la qualité du produit, partenariats avec des industries et des importateurs alternatifs. Les résultats sont aussi organisationnels et environnementaux : amélioration de la capacité logistique et administrative de l’organisation, échange avec des groupes de producteurs et productrices, partenariat avec des agences de coopération, reconnaissance, stimulation de la conversion vers l’agriculture bio, réglementation de l’utilisation de pesticides, etc. Ce n’est donc pas étonnant qu’une des priorités de l’organisation est de renforcer le commerce équitable international au travers de partenariats avec d’autres coopératives et organisations importatrices du commerce équitable.

Sara DODEMONT, Service Mobilisation

Sources

  • Présentation de Rafael Cezimbra, spécialiste de l’agro-écologie et membre de l’association Cealnor, Brésil (producteur de jus de fruits), lors de la soirée d’analyse politique sur le thème « Les défis de l’agro-écologie au Sud et au Nord » le 5 mai 2010 à Louvain-la-Neuve.
  • Présentation de Laurent Delcourt, chercheur au Centre tricontinental. Coordinateur d’un prochain numéro Alternatives Sud intitulé : “Pressions sur la terre. Devenir des agricultures paysannes”, lors de la soirée d’analyse politique sur le thème « Les défis de l’agro-écologie au Sud et au Nord » le 5 mai 2010 à Louvain-la-Neuve.
  • « Crise alimentaire ou faillite du modèle agricole ? », Laurent Delcourt, chercheur au centre Tricontinental, Louvain-la-Neuve.
  • Dossier « La petite agriculture familiale peut nourrir le monde », pp.15-46 , la revue Durable juin-juillet 2010.
  • La menace de l’appropriation foncière à grande échelle, Perrine Burnod, Ward Anseeuw, Pierre-Marie Bosc et Marie-Aude Even, pp.27-29, in la revue Durable juin-juillet 2010.
  • L’agriculture biologique est parée pour affronter le XXIe siècle, Urs Niggli, pp.32-35, in la revue Durable juin-juillet 2010.
  • www.agroecologie.be
  • CIRAD, la recherche agronomique pour le développement, www.cirad.fr

Pour aller plus loin :

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