Le fil rouge des tisserandes : entre traditions et modernité

Cette analyse, qui se base principalement sur les informations recueillies lors d’un séjour d’étude au Guatemala en octobre 2010, présente les liens existant entre les activités artisanales et l’identité culturelle chez Aj Quen, organisation de commerce équitable partenaire d’Oxfam-Magasins du monde.

Aj Quen en quelques mots

L’association Aj Quen a été créée il y a un peu plus de vingt ans, en 1989. Son nom, qui signifie « tisser ensemble » en langue kaqchiquel, donne un bon aperçu de la mission que s’est donnée l’association : soutenir des groupes d’artisanes actives dans le tissage et la couture. Aujourd’hui, Aj Quen travaille avec 28 groupes, répartis dans différentes régions du Guatemala.
L’association réalise la plus grande partie de son chiffre d’affaires en exportant vers l’Europe et les Etats-Unis. Parmi les importateurs des produits d’Aj Quen, on trouve plusieurs organisations européennes, dont CTM-Altromercato (Italie), EZA (Autriche) et, bien sûr, Oxfam-Magasins du monde. Signalons également que l’association bénéficie d’un soutien important de la part d’Oxfam-Solidarité, notamment pour assurer la formation des artisanes et pour améliorer la vente de leurs produits sur le marché local.

Une identité maya vécue au quotidien

Le premier lien avec la culture maya vient des artisanes elles-mêmes. En effet, celles-ci appartiennent toutes à des groupes mayas. Ce volet de leur identité a des implications très concrètes dans la vie quotidienne. Dans cette analyse, nous nous limitons à deux éléments observés au Guatemala et parmi les plus facilement identifiables : les langues employées et les habitudes vestimentaires. D’autres domaines pourraient bien sûr être cités : le recours à des plantes médicinales, les croyances et pratiques religieuses, l’alimentation, etc.

Des artisanes du groupe « Amanecer », à Sololá, vêtues de leur güipil

Au niveau des langues

Dans leur vie quotidienne, la grande majorité des artisanes des groupes membres d’Aj Quen parlent des langues mayas. Sur les 21 langues indigènes existant au Guatemala, 4 sont parlées dans les différents groupes d’Aj Quen (kaqchiquel, quiché, kekchí et tzutujil). Bien que l’espagnol soit la langue officielle du Guatemala, la plupart des artisanes ne le parlent pas ou en ont une connaissance très limitée. C’est pourquoi Aj Quen propose aux artisanes des cours d’espagnol et d’alphabétisation. La connaissance de l’espagnol et la maîtrise de la lecture et de l’écriture sont en effet indispensables à l’autonomisation des groupes d’artisanes, qui est le principal objectif poursuivi par Aj Quen. Si elles souhaitent réaliser des activités commerciales sans l’appui de la structure professionnelle d’Aj Quen, les artisanes ne peuvent pas se contenter de leur langue maternelle, chacune d’entre elle n’étant parlée que par une proportion assez limitée de la population. Toutefois, les langues indigènes ne sont pas pour autant dénigrées, comme le montre l’existence de cours d’alphabétisation en kaqchiquel dans l’offre de formation.

Trois générations réunies dans le local du groupe d’artisanes CMDEC, à San Juan de Comalapa

Au niveau vestimentaire

Comme la plupart des femmes mayas, les artisanes qui travaillent avec Aj Quen portent une blouse typique : le güipil, que les tisserandes d’Aj Quen confectionnent elles-mêmes. Au-delà du fait qu’il s’agit d’un habit qu’on pourrait qualifier comme étant « traditionnel », chaque güipil est chargé de sens. Sur base du güipil que porte une femme, les initiés pourront notamment savoir de quelle localité vient celle-ci, mais aussi si elle est mariée ou non, par exemple.

Les artisans face aux produits mayas de Chine

Les nombreux artisans que compte le Guatemala doivent faire face à la concurrence croissante de produits industriels bon marché importés de Chine, notamment pour être vendus aux touristes à la recherche de souvenirs typiques. Ce phénomène récent et de plus en plus marqué montre toute l’importance de la valorisation auprès des clients potentiels de l’ancrage du travail et des techniques des artisans guatémaltèques dans une identité culturelle.

Les produits chinois ont beau présenter l’avantage d’être moins chers et de ressembler aux produits guatémaltèques, ils sont de piètre qualité et ne sont évidemment pas le fruit d’une tradition ancestrale maya dont les travailleurs chinois seraient les héritiers. Par ailleurs, les producteurs chinois concernés évoluent dans un tout autre système commercial que le commerce équitable.

Une identité marquée socio-économiquement

Au Guatemala, l’identité indigène ne se limite pas à une dimension culturelle. Elle est aussi associée à une position socio-économique particulièrement peu enviable dans la société. Quelques statistiques récentes reflètent bien les recoupements entre identité maya et situation de pauvreté. Ainsi, 74,8% des indigènes guatémaltèques vivent dans la pauvreté, alors que la proportion de pauvres dans l’ensemble de la population du Guatemala est de 51% [highslide](1;1;;;)

Institut National de Statistiques du Guatemala (INE), Encuesta Nacional de Condiciones de Vida, 2006. L’indicateur choisi par cette enquête pour mesurer la pauvreté est économique : des revenus annuels de moins de 6574 quetzales (moins de 600€), soit des revenus insuffisants pour couvrir les dépenses liées aux biens et services de base.[/highslide]. De même, 58,6% des enfants indigènes de moins de cinq ans souffrent de malnutrition, pour 43,4% de toute la population guatémaltèque [highslide](2;2;;;)

Institut National de Statistiques du Guatemala (INE), Encuesta Nacional de Salud Materno Infantil, 2008-2009.[/highslide]. Comme on l’aura compris, les indigènes guatémaltèques, qui représentent plus de 60% de la population [highslide](3;3;;;)

DE SCHUTTER, Olivier, Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Mission au Guatemala, 26 janvier 2010, p.20.[/highslide], figurent parmi les habitants les moins bien lotis d’un pays lui-même parmi les plus pauvres d’Amérique latine [highslide](4;4;;;)

Le Guatemala occupe la 116ème place (sur 169) dans le classement 2010 de l’indice de développement humain calculé par le Programme des Nations Unies pour le développement.[/highslide].

Ce constat montre à quel point le travail d’Aj Quen est nécessaire. Il rappelle qu’Aj Quen n’est pas seulement une association visant à valoriser la culture maya. Sa raison d’être se situe aussi – et surtout – sur le plan socio-économique, puisque l’association vise à former des femmes dans le domaine professionnel pour leur permettre de vivre décemment de leur travail et d’en faire profiter leur famille et leur communauté. Mais peut-être serait-il plus juste de ne pas concevoir les sphères culturelles et socio-économiques comme étant clairement séparées. En plus d’améliorer leur place dans la société, le fait même de pouvoir vendre leurs produits à un prix juste, et ce principalement aux consommateurs de pays « riches » du Nord, est un facteur de renforcement de l’estime que les artisanes ont d’elles-mêmes et de leur communauté. Et ceci a un impact sur leur motivation à porter des projets collectifs avec le soutien d’Aj Quen.

Une technique traditionnelle en évolution

Avec la machine à coudre, le métier à tisser « à pédales » est l’outil le plus important de la filière de production d’Aj Quen. C’est avec ce métier que les tisserandes transforment en tissus les fils en coton teints que leur fournit Aj Quen.

L’histoire de l’utilisation du métier à tisser à pédales par les groupes de tisserandes d’Aj Quen illustre bien la nécessité d’éviter de tomber dans une forme de fondamentalisme en ce qui concerne les pratiques artisanales. Le recours aux métiers à pédales par des tisserandes est un phénomène assez récent. En effet, tandis que les tisserandes sont habituées à travailler avec le métier « de ceinture », les tisserands utilisent quant à eux le métier à pédales depuis des siècles. On ne peut donc pas parler de pratiques séculaires dans le cas de ces femmes. Pour travailler avec l’outil plus rudimentaire qu’est le métier à tisser de ceinture, les artisanes doivent se mettre à genoux, dans une position qui entraîne des maux de dos dans de nombreux cas. Par ailleurs, cette technique est lente et ne permet donc qu’une production limitée de pièces de tissus.

L’apprentissage de l’utilisation des métiers à pédales est l’un des principaux apports d’Aj Quen aux groupes d’artisanes en termes de formation. Ce travail de formation est d’ailleurs assuré par un homme, Victor, qui est employé par Aj Quen. Ce faisant, il transmet à des femmes des techniques jusque-là maîtrisées principalement par des hommes.

Le renforcement d’une technique permettant de produire plus rapidement et dans de meilleures conditions doit être mise en parallèle avec l’évolution du secteur artisanal. En raison de la pénibilité du travail avec les métiers de ceinture et de la difficulté à assurer une rentabilité commerciale, beaucoup des groupes membres d’Aj Quen ont affiché une baisse du nombre de tisserandes dans les années qui ont suivi leur fondation. Face aux obstacles rencontrés, beaucoup de femmes ont fait le choix de quitter le secteur de l’artisanat. L’utilisation croissante de métiers à pédales, qui implique non seulement l’apprentissage de nouvelles techniques de production, mais aussi l’achat de métiers à tisser nettement plus chers que les métiers de ceinture, représente donc un changement crucial dans le travail quotidien des artisanes.

Ajpu : un « nahual » et une ligne de produits

« Ajpu », l’une des lignes de produits actuelles d’Aj Quen, reflète non seulement l’attachement de l’association à la culture maya, mais aussi sa volonté de s’inscrire dans le monde moderne tout en se consacrant à une production artisanale. Le nom et le symbole viennent du calendrier maya. A chacun des vingt jours sacrés du calendrier lunaire maya correspond une énergie différente, qu’on appelle le « nahual ». Et chaque nahual est symbolisé par une image propre.

Le jour du nahual Ajpu est celui de la force corporelle et du triomphe du bien sur les obstacles qui s’y opposent [highslide](5;5;;;)Ministère guatémaltèque de la culture et des sports, http://www.mcd.gob.gt/2009/04/28/ajpu[/highslide]. Entre autres prédispositions, les gens nés le jour d’Ajpu peuvent plus facilement devenir artisans.
Le symbole du nahual Ajpu est brodé sur les produits de la ligne, qui sont bien ancrés dans l’époque actuelle, comme les housses pour ordinateur portable, pour appareil photo ou pour téléphone portable. Des méthodes de production artisanales sont donc mobilisées pour obtenir des objets utilisés avec des appareils de haute technologie.

L’existence de cette gamme de produits illustre bien certaines des grandes évolutions récentes de l’artisanat de commerce équitable. Alors qu’il était la composante principale du commerce « alternatif » des débuts, l’artisanat est en crise depuis plusieurs années. Les producteurs doivent s’adapter à un contexte commercial de plus en plus exigeant et adapter leur offre en vue de trouver des clients désireux d’acheter leurs produits. Fort de sa longue expérience dans le commerce équitable, José Victor Pop Bol, directeur d’Aj Quen, se souvient que les organisations de commerce équitable des pays du Nord achetaient pratiquement tout ce que les organisations du Sud leur proposaient il y a encore vingt ans. Aujourd’hui, l’exigence attachée aux produits – que ce soit au niveau de leur qualité ou de leur design – est nettement plus élevée et, avant de commander un produit, les acheteurs penseront d’abord à la possibilité de pouvoir le vendre sur leur marché.

S’organiser pour ne pas perdre le fil

Aj Quen est un exemple de succès dans le commerce équitable. L’organisation est parvenue à développer des activités de soutien à des groupes marginalisés en partant de leur savoir-faire et en le faisant évoluer. De la sorte, des pratiques artisanales locales peuvent trouver une place dans le monde moderne et dans un commerce international. Et, plus important encore, des individus issus de groupes marginalisés trouvent une place digne dans la société qui est la leur et peuvent espérer offrir un avenir meilleur à leurs enfants.

François Graas
Service politique

Sur cette photo prise depuis les locaux d’Aj Quen, on aperçoit un arbre dont la forme rappelle le corps d’un singe. Pour les habitants du quartier, le « nahual » voit et protège son entourage. Un autel en l’honneur du nahual est en cours de construction sur le terrain d’Aj Quen.

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2 commentaires sur “Le fil rouge des tisserandes : entre traditions et modernité

  1. Elle se veut une alternative pour ces artisans qui autrement vendent dans la plupart des cas leur production des interm diaires qui gardent lessentiel de la marge b n ficiaire. De plus lassociation travaille actuellement avec Oxfam-Solidarit la cr ation d une cha ne de magasins dans le pays.

  2. bonjour,

    mon message ne concerne pas exactement les produits tissés, et je n’ai pas examiné l’ensemble des sujets. J’ai recherché l’année dernière de la laine pour faire des tricots bébé et je souhaitais obtenir du fil “équitable” et/ou bio.

    Je me suis renseignée auprès du magasin Oxfam de ma ville, mais ils n’avaient pas d’idée de “relais. J’en ai trouvé, en commandant par le net (j’espère que les indications n’étaient pas mensongères). Oxfam ne penserait-il pas à ce genre d’article?

    O. IGNACE

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