Militer aujourd’hui

Depuis quelques mois, face au besoin de proposer un outil transformant la révolte en force de changement, les 3 Oxfam de Belgique ont lancé, ensemble, un réseau de militantisme à destination des jeunes adultes : Oxfam-en-Action. Le nom choisi pour ce réseau met clairement l’action  sur le haut du pavé. Mais pour quels modes d’actions ?

Aujourd’hui, à la différence des années 50’, l’engagement militant prend de plus en plus rarement la forme d’une immersion au sein d’un des grands « piliers » héritiers des mouvements sociaux du passé. Il est aujourd’hui courant de rencontrer des militants au parcours hétéroclites : ayant passés leurs week-ends chez les guides ou au patro, ayant soutenu Oxfam et Amnesty à l’école, ne votant pas pour le parti historiquement en lien avec ses origines familiales ou son réseau d’enseignement, s’affiliant à un syndicat par opportunité plus que par conviction idéologique, signant facilement des pétitions en rue…

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Cette réalité multidimensionnelle de l’engagement influence également son intensité, ouvrant la porte à une sorte de ‘zapping’ militant. Si cette légèreté dans l’engagement peut être intéressante dans le parcours de l’individu en quête d’un rôle d’acteur, il est par contre déstabilisant au niveau organisationnel pour les organisations instituées telles qu’Oxfam. Si celles-ci souhaitent mobiliser ce type de militants,  elles devraient donc les attirer tout en les laissant libres dans leurs parcours individuels. Cela peut s’opérer en lui proposant des actions ‘spitantes’, où il prend du plaisir tout en participant pleinement à une force de changement social.

Afin d’identifier les types d’actions possibles, nous nous proposons dans cette analyse de saisir les ingrédients développés par d’autres collectifs. Comme le dit Engel

[Ce qui compte c’est] ce qui naît et qui se développe.

C’est dans cette perspective que nous tentons de regarder les évolutions des modes d’organisation, des méthodes d’action et des limites de ces acteurs (clowns, activistes anti-pub, hackers, faucheurs volontaires …).

Pour construire ce regard, nous nous inspirons principalement du livre Un nouvel art de militer de Sébastien Porte et Cyril Cavalié [highslide](1;1;;;)Porte S., Cavalié C., Un nouvel art de militer. Editions Alternatives, 2009, Paris.[/highslide].

Après avoir recadré le climat actuel au niveau militant, nous abordons dans un premier temps les éléments qui caractérisent les actions de ces acteurs (modèle organisationnel, méthodologie). Ensuite, nous les illustrons via différents exemples tout en ressortant les enjeux abordés par ces collectifs. Finalement, pour conclure, nous utilisons tant les éléments organisationnels que méthodologiques pour interroger les perspectives au niveau d’organisations qui désirent utiliser ces modes opérationnels tous en perdurant dans le temps.

1. Climat actuel

Grèves, pétitions, manifestations en ligne droite de la gare du Nord à la gare du Midi : ces modes d’action semblent lasser un certain nombre de personnes engagées politiquement. Les grèves sont perçues comme uniquement défensives face aux attaques de stratégies liées aux marchés. Souvent vu comme tardives en termes de réaction, les manifestations sont mises sur la liste de routines peu utiles. En bref, les actions traditionnelles, tant syndicales qu’associatives, sont remises en question en termes d’efficacité. Plus préoccupante, la question d’autres possibles est déposée sans savoir où regarder. Nous sommes face à une question fondamentale en termes de pensée, de sens, d’utopie. Comment parvenir à penser en dehors de la pensée dominante quand elle domine même le cadre de pensée [highslide](2;2;;;)Pour aller plus loin : Arnsperger, Ch. Ethique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel. Les éditions du Cerf, Paris, 2009.[/highslide]  ? Néanmoins, nous n’aborderons pas ce questionnement au sein de cette analyse. Sans avoir ici de réponse, nous faisons l’hypothèse que la créativité dans les modes d’action est une des pistes pour dépasser les apparentes impossibilités de changement social.

Par contre, les réponses face à cette lassitude du militantisme est à mettre en parallèle avec les évolutions de la société. Comme le souligne le sociologue Manuel Castells dans La société en réseaux [highslide](3;3;;;)Castells, Manuel, La société en réseaux [T. 1 de L’ère de l’information], Fayard, 1998 et 2001.[/highslide] , Internet a changé notre rapport au temps et à l’espace, et cela n’est pas sans conséquence sur le militantisme. Voyons ce qu’il en est au niveau des modes d’organisation, des stratégies et des méthodes de quelques groupes militants novateurs.

2. Traits communs

Mode organisationnel

Internet influence le mode organisationnel et transforme les rapports entre individus dans le cadre de la réalisation d’actions. Au sein des collectifs qui se forment pour réaliser des actions, il n’y a pas de structure hiérarchique pyramidale comme dans les organisations traditionnelles.

Tout comme pour les réseaux, les membres du groupe sont libres d’entrer et de sortir du collectif comme ils l’entendent, quand ils le désirent. Le fait de se rassembler pour réaliser une action libère la vie militante de son formalisme (assemblée générale, président, conseil d’administration, statuts, …).

De ce fait, les collectifs sont éphémères, ne représentent pas une identité hors du temps de l’action. Comme le soulignent S. Porte et C. Cavalié [highslide](4;4;;;)Porte S., Cavalié C., Un nouvel art de militer. Editions Alternatives, 2009, Paris, pg. 9.[/highslide] ,

l’objectif est moins de durer que de frapper les esprits.

De plus, Internet est un outil permettant aux militants de s’organiser, de réagir à distance, de diffuser leurs actions, en bref de communiquer en interne et en externe [highslide](5;5;;;)Dans l’analyse « Les réseaux sociaux : quelles plus-values pour les ONG et pour l’éducation au développement ? » Roland D’Hoop abordait l’un des usages d’Internet via les réseaux sociaux en termes de mise en action des citoyens.[/highslide] .

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Plan stratégique

Au regard des acteurs militants, nous dégageons quatre éléments communs au niveau de leur stratégie. Premièrement, au-delà de la plasticité des groupes, la forme d’actions est bien différente de celle des organisations classiques (syndicats, coordinations nationales, ONG …). L’action directe non-violente, tant au niveau moral qu’opérationnel, est au cœur des dispositifs. Comme énoncé plus haut, il est question de frapper les esprits ; pour ce faire, les actions s’élaborent comme des « coups » qui attirent l’attention des médias et/ou des individus (happenings, actions-choc, démonstrations, flash mobs …). Dans la société du spectacle [highslide](6;6;;;)Décrite par Guy Debord dès 1967.[/highslide] , il est question pour les militants du capter l’attention. L’action est montée dans ce sens. De ce fait, l’action est visuelle, de durée limitée, aux objectifs restreints, elle appelle aux symboles (pour les détourner ou les attaquer). Pour la plus part, le spectacle se passe au grand jour, prenant les autorités et les passants pour témoins. Elle accorde une grande place aux médias, à la fois comme capteurs-diffuseurs, mais également comme « garant » par rapport aux forces de l’ordre.

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Par rapport à la répression, les activistes se mettent la plupart du temps en position vulnérable ; par exemple, se cadenassant avec un neck-lock (cadenas de moto en forme de U) autour du coup – cfr. photo. L’exposition de la vulnérabilité renforce la dimension du rapport de force entre la personne vulnérable et l’oppression. De plus, cela devient vite spectaculaire car la police va devoir utiliser une meuleuse pour débloquer la situation, sans endommager le cou de l’activiste.

Deuxièmement, la qualité de l’action remplace la quantité de personnes mobilisées. En Belgique, fin décembre 2000, le collectif Jésus2000 a enlevé des Jésus des crèches de Noël afin de sensibiliser à la situation des demandeurs d’asile [highslide](7;7;;;)La revue Nouvelle, janvier 2001, pg.26-30, Bruxelles.[/highslide] . Cette action médiatisée a permis de faire réagir alors qu’elle a été menée par une poignée de personnes.

Troisièmement, les nouvelles formes que peuvent prendre le militantisme viennent compléter la palette des actions pour faire changer les positions et décisions vers un monde plus juste. Ces formes s’expriment dans des groupes d’affinités où l’audace, la liberté d’action, l’humour sont les ingrédients pour des actions ayant un contenu, mais c’est par la forme ludique, humoristique, décalée qu’il est présenté. Il ne s’agit plus d’expliciter un message lors d’une conférence de presse, mais bien d’appeler la presse à capter une action où le fond est mis en évidence par la mise en scène.

Finalement, notons qu’au niveau des militants, la notion de joie, de prendre du plaisir dans l’action est un élément moteur.

3. Illustration

Méthode

Trois méthodes d’action illustrent notre propos. Tout d’abord, la désobéissance au niveau de l’approche « action directe non-violente » et de l’image ; ensuite les Clowns-activistes au niveau de la société du spectacle; finalement les hackers au niveau de l’utilisation d’Internet, quand celui-ci règne en maître au sein de la société en réseaux.

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Depuis quelques années, les week-ends de formation à l’action directe non-violente est revenue au devant de la scène parmi les activistes. Un collectif se propose de former les personnes pour leurs actions. Il s’agit pour ce collectif nommé Les Désobéissants de donner des outils pour l’action et pour la communication, un peu de théorie et de la mise en pratique. Comme le dit leur manifeste, la désobéissance civile est

un outil que chacun doit s’approprier. Ainsi, la responsabilisation et l’autonomisation sont favorisées et essentielles pour aller vers une émancipation individuelle et collective tout en développant des solidarités actives.

Lors du week-end, s’apprend la préparation de l’action, sa mise en oeuvre (techniques de blocage et de résistance, utilisation d’outils, usage des médias), la préparation à l’arrestation.

Les Clowns-activistes, quant à eux, se proposent d’utiliser la farce pour résister. Les clowns se rassemblent par groupes affinitaires, leurs modes d’expression s’orientent vers la créativité, la spontanéité, la tactique de la confusion. La pression policière devient un jeu pour le clown, en bref, il dénonce l’absurde par l’absurde. Par le fait d’être un clown, sa puissance réside dans le fait de déstabiliser les forces de l’ordre, de désamorcer la violence, d’interpeler le curieux.

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Leur enjeu lors d’action n’est pas de délivrer un message, mais de pousser les gens à se demander pourquoi ils sont là. La mise en scène et la mise en image trouvent ici tout leur sens.

Après un mode d’action si visible, coloré, passons d’un côté plus tamisé, où des activistes s’affairent sur des ordinateurs : il s’agit de l’univers des hacktivistes (contraction des mots hacker et activiste). Internet est devenu un véritable espace en soi pour les activistes. A titre d’illustration, en 2007, au sein du réseau virtuel Second Life, les délégués syndicaux d’IBM-Italie organisaient une manifestation pour protester contre la suppression d’une prime de 1000€ bien réelle. Cela leur a valu un écho médiatique. Mais la ligne des hacktivistse consiste plutôt à défendre le principe de la libre information et du libre accès à celle-ci. Leurs activités vont de la diffusion d’informations au blocage de sites, en passant par le détournement de serveurs et le remplacement de pages d’accueil par des tracts, etc. Pour ce faire, les hacktivistes infiltrent des réseaux. En bref, ils mettent au service de leurs convictions politiques leurs compétences et leurs arts. Comme par exemple, le groupe Anonymous lors de leur soutien à Wikileaks. Comme l’indique le journal Le Monde

Réseau informel, Anonymous n’est pas un groupe au sens strict du terme : il rassemble des internautes, généralement jeunes et aux connaissances techniques variables, qui s’associent ponctuellement autour d’une cause.

Au-delà des méthodes, les illustrations offrent la possibilité de saisir les thématiques portées par les groupes lors des actions. Le livre de Sébastien Porte et Cyril Cavalié offre un panorama des thématiques abordées par ces groupes : des OGM (faucheurs) au logement (jeudi noir) en passant par le respect de la vie privée (Souriez vous êtes filmé) et l’agression publicitaire (anti-pub).

Conclusion

Par rapport au militantisme classique des syndicats et des associations, il ressort que le mode d’expression et de mise en projet autour d’une action est fort différent. Cela par le fait même que les groupes ne sont pas faits pour durer. De mêmes, les espaces, les temps, les outils de pression ainsi que la prise de décisions sont différents. Ce n’est pas pour autant que ces modes basé sur l’action ne sont pas sans risques.

Premièrement, la transformation sociale par ces groupes nous paraît peu évidente car ils sont hétérogènes et ne cherchent pas à converger. Ce n’est pas pour autant qu’ils ne parviennent pas à faire évoluer des situations dans le secteur où ils sont actifs, même s’il s’agit de situations individuelles et rarement de changement des règles du jeu. Ceci dit, certaines initiatives, tel le No Border Camp sortent de l’approche du cas, pour aborder des questions globales.

Deuxièmement, le fait de produire du spectacle (même militant) au sein de la société du spectacle incite à la surenchère entre modes d’actions. De plus, le fait de développer des actions pour un format médiatique réduit la consistance du sujet, renforçant la notion de spectacle au lieu de permettre le sens critique des sujets par l’éducation permanente.

Finalement, comme l’énoncent Sébastien Porte et Cyril Cavalié [highslide](8;8;;;)Porte S., Cavalié C., Un nouvel art de militer.Editions Alternatives, 2009, Paris, p. 139[/highslide]

le champ du politique ne doit pas se laisser déborder par celui de l’artistique, au risque de se perdre.

Au-delà des risques pour les actions elles-mêmes, deux questions émergent : d’une part, la question des enjeux abordés, et, d’autre part, celle de l’intégration de ces modes d’actions au sein de structures qui désirent durer dans le temps et dont le core business est clairement défini.

Au niveau des enjeux, ceux portés par ces nouveaux modes d’action sont majoritairement liés aux pays du Nord. Or, un ensemble d’enjeux majeurs actuels (climatiques, agricoles, pour n’en situer que deux) concernent tant le Nord que le Sud. Nous risquons ainsi de voir le Sud absent des préoccupations au profit d’un enfermement du bien-être au Nord. En période de crise, la tendance est le renfermer sur soi, sur sa communauté, sur des valeurs dites « sûres ». Or, les enjeux sont socio-environnementaux, les premières victimes sont au Sud. Les organisations de solidarité internationale telles qu’Oxfam ont un rôle à jouer pour inscrire à l’agenda la place et le rôle des acteurs du Sud, ce qui ne doit pas les empêcher d’utiliser  différentes manières de militer dans leurs stratégies.

Dans le cadre du réseau Oxfam-en-Action, le défi est de parvenir à intégrer des modes d’actions novateurs, dynamisants, tout en permettant aux membres du réseau de rester en lien avec l’organisation. S’il s’agit d’intégrer les méthodes et les modes organisationnels tels que présentés ci-avant, l‘aspect méthodologique semble le plus accessible des deux. Concernant l’aspect organisationnel, c’est en tentant l’expérience d’Oxfam-en-Action, que nous trouverons peut-être comment répondre cet aspect dans notre mode de fonctionnement. Les outils de l’éducation permanente pourraient nous permettre de trouver des projets portés par les membres eux-mêmes et d’autres apportés par l’organisation.

Corentin Hecquet
Animateur Politique

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