Comment une organisation de commerce équitable relève-t-elle le défi du genre ? L’analyse de l’exemple d’ACP Népal

Les standards internationaux du commerce équitable incluent les principes de non-discrimination ainsi que d’égalité des salaires et des opportunités pour les hommes et les femmes. Beaucoup d’organisations de commerce équitable ciblent principalement des femmes et travaillent parfois exclusivement avec elles. Cela suffit-il pour résoudre les inégalités de genre ? Le travail de l’organisation népalaise ACP est passé ici à la loupe des outils d’analyse du genre pour illustrer les impacts d’une action de commerce équitable d’artisanat sur le genre.

Le genre : qu’est ce que c’est?

Contrairement au sexe, qui fait référence aux différences biologiques entre hommes et femmes, le genre renvoie aux différences sociales et culturelles qui déterminent les rôles et les droits attribués aux femmes et aux hommes dans une société donnée. Puisqu’ils sont une construction sociale, ces rôles peuvent donc varier selon les pays, les sociétés, les générations, le temps,…

On distingue 3 grandes catégories de rôles : le rôle reproductif qui concerne l’entretien de la famille, le rôle productif, rémunéré ou non, ainsi que le rôle social ou communautaire. Dans la réalité, le rôle reproductif est encore très souvent pris en charge par les femmes, tandis que l’on retrouve proportionnellement plus d’hommes dans les rôles productifs et sociaux. Mais ce ne sont pas des constantes et cette répartition varie selon les sociétés et dans le temps. Il est parfois difficile d’isoler les inégalités de genre parce qu’elles se croisent le plus souvent avec d’autres disparités liées à l’âge (la génération), la race, la classe socio-économique, le lieu de vie, la religion,… On ne peut pas parler « des femmes » ou « des hommes » comme de groupes homogènes.

L’égalité de genre ne se limite pas à l’égalité de nombre d’hommes et de femmes, mais inclut la notion d’égalité de droits et d’opportunités pour les hommes et les femmes. Egalité ne signifie pas non plus similarité. Etre égaux en droits n’implique pas d’être semblables ni de faire la même chose ou d’inverser les rôles.

Genre, emploi et commerce équitable

Dans le domaine de l’emploi, les inégalités de genre se traduisent principalement par des écarts salariaux, par la discrimination à l’embauche et à la promotion et par la précarité de l’emploi féminin. Qui plus est, en assurant, souvent seules, les tâches ménagères et l’éducation des enfants, une majorité de femmes ont une « double journée » de travail. Cette part non rémunérée de leur travail reste, en général, invisible.

Les inégalités persistent également dans l’accès aux ressources, à la terre, aux services sociaux,… ainsi que dans les relations de pouvoir puisque les femmes restent largement sous-représentées parmi les cadres d’entreprises ou les instances politiques nationales et internationales.

Se référant à la définition du commerce équitable la plus largement reconnue, celle de la Charte des principes du commerce équitable [[highslide](1;1;;;)

Le Commerce équitable est un partenariat commercial basé sur le dialogue, la transparence et le respect qui vise plus d’équité dans le commerce international. Il contribue au développement durable en proposant de meilleures conditions commerciales et en garantissant le respect des droits des producteurs marginalisés et travailleurs, principalement dans les pays du Sud. Les organisations de Commerce Equitable soutenues par les consommateurs, s’engagent à soutenir les producteurs, à sensibiliser le public et à se mobiliser pour des changements dans les règles et la pratique du commerce international conventionnel

[/highslide]], les notions d’équité et de droits des producteurs marginalisés établissent un lien direct avec l’égalité des genres. Pour garantir ces objectifs, Oxfam-Magasins du monde a défini des critères qui cadrent avec les standards du commerce équitable définis par l’Organisation Mondiale du Commerce Equitable (WFTO).

Ces critères garantissent entre autres que le commerce équitable bénéficie aux producteurs, hommes et femmes, sans discrimination, avec une égalité de revenus et des opportunités égales de développer leurs compétences ainsi qu’une participation égale aux décisions concernant l’utilisation des bénéfices réalisés par le processus de production. Ils prévoient également la réévaluation du travail des femmes lorsque cela s’avère nécessaire pour équilibrer les salaires.

ACP, une association qui cible principalement les femmes

Laxmi and SudhaIndira, membres d'ACP, au Népal

L’Association for Craft Producers – ACP- a été créée en 1985 pour défendre les producteurs marginalisés en commercialisant leurs produits. 90% des 1200 membres actuels sont des femmes. ACP a choisi de les cibler prioritairement pour leur redonner, à travers une activité économique, une vraie place dans la société népalaise encore pétrie de traditions patriarcales.

Pour leur permettre d’accéder à des revenus réguliers et d’améliorer leur niveau de vie global, une équipe de 61 employés (dont 24 femmes) apportent à ces artisans et artisanes un soutien à la production et à la commercialisation de leurs produits.

Organisés en groupes, les artisan-e-s travaillent le feutre, le cuivre, le coton, le bambou,….Quelques groupes sont mixtes. La majorité sont composés uniquement de femmes n’ayant, en général, pas eu accès à la scolarisation. C’est sur leur situation spécifique que va se concentrer la suite de cette analyse.

Quels bénéfices pour les artisanes ?

Toutes les artisanes bénéficient de l’accès à un travail et à un revenu propre sur la durée ainsi que d’avantages sociaux qui sont d’autant plus importants qu’elles ne bénéficient d’aucune sécurité sociale de la part de l’Etat népalais. Ce n’est évidemment pas suffisant pour remédier aux inégalités de genre. Deux grilles d’analyse vont permettre de faire ressortir les différents niveaux de « pouvoir » des femmes renforcés par l’action d’ACP.

Une première grille [[highslide](2;2;;;)

Les essentiels du genre 02 : outils de l’approche genre, Le monde selon les femmes, réédition 2007

[/highslide]] distingue l’accès des hommes et des femmes aux ressources nécessaires ainsi qu’aux bénéfices générés par leur activité économique. C’est essentiellement une réponse à des besoins pratiques. Cet accès à des « avoirs » et des « savoirs » est essentiel pour renforcer les capacités des femmes mais ne pourra constituer un réel changement que si les femmes ont un pouvoir de décision et une capacité d’agir sur ces ressources. Il est donc important de regarder quel contrôle les artisanes ont sur ces ressources et bénéfices. Une seconde grille de lecture [[highslide](3;3;;;)

Les 5 niveaux de pouvoir/ de l’empowerment dans Les essentiels du genre 02 : outils de l’approche genre, Le monde selon les femmes, réédition 2007

[/highslide]] permet de mettre en lumière deux autres niveaux de l’empowerment, à savoir le pouvoir intérieur et le pouvoir d’amener des changements avec les autres. Ces différents niveaux de pouvoir peuvent être déclinés tant au niveau individuel que collectif.

Accès et contrôle des ressources et bénéfices.

Le premier impact qui apparaît est l’accès pour les artisanes à des ressources financières et matérielles à travers le préfinancement qui leur permet de produire sans capital de départ et sans avoir à s’endetter pour acheter des matières premières. Elles en ont aussi le contrôle et ce d’autant plus lorsque le préfinancement se fait sous forme de matière première achetée en gros par ACP. En complément, ACP a développé un programme d’épargne qui permet aux artisanes d’accéder à des fonds de manière indépendante lorsqu’elles en ont besoin.

Au stade de la commercialisation, l’accès au marché à travers des infrastructures et canaux de vente locale et à l’exportation constitue un apport majeur d’ACP. A Katmandou, l’organisation a aussi consenti d’importants investissements en bâtiments et équipements pour constituer un atelier interne dans lequel une soixantaine d’artisanes exerce leur métier dans de bonnes conditions de travail.

Le développement des compétences des artisanes est au cœur de l’accompagnement d’ACP et de son programme de formation. Certaines possédaient déjà un savoir-faire transmis de génération en génération, d’autres n’avaient pas de qualification de départ et ont été formées à des techniques de production, par ACP ou par leurs pairs. Ainsi, dans le groupe de Laxmi Maharjan, toutes les tisserandes avaient un savoir-faire en arrivant mais elle les a formées à de nouvelles techniques et matières, ainsi qu’à de nouveaux designs. Après avoir travaillé comme formatrice chez ACP, Sudha, la fille de Laxmi Maharian a également formé son groupe à Kirtipur, une communauté de tisserands traditionnels. Si, après avoir fait des études de sociologie, Sudha a choisi de suivre la voie de sa mère, c’est aussi grâce au travail de revalorisation de l’artisanat local fait par ACP.

Quelques femmes ont même été formées à des techniques traditionnellement considérées comme « masculines » telles que la poterie. Ainsi Ram Devi Mali, a commencé chez ACP à faire l’estampage de dessins sur les poteries et a ensuite suivi une formation à l’utilisation du tour de poterie. Aujourd’hui, elle possède son propre tour et subvient aux besoins de sa famille tout en tentant de rembourser l’hypothèque de leur maison.

Toutefois, dans de nombreux cas, les us et coutumes traditionnels restent figés et, tandis que le travail du feutre est essentiellement réalisé par des femmes, les groupes de producteurs de cuivre sont presque exclusivement masculins. Ces derniers ont cependant franchi le pas d’intégrer des femmes dans les fonctions liées au marketing,…

Des formations en alphabétisation, anglais, calcul de coûts, gestion de la qualité, design,… viennent compléter les formations techniques. ACP permet également à ses membres d’aiguiser leur esprit critique, à travers la participation à des échanges, des voyages d’étude ou des programmes informels de sensibilisation.

Au fur et à mesure du développement des capacités de production et de gestion, ACP promeut activement le leadership au sein de l’organisation et des groupes d’artisan-e-s. Les femmes sont largement représentées au sein des organes de décisions d’ACP. Sa directrice ainsi que 7 des 11 membres du Conseil d’Administration et 4 des 7 membres du comité de gestion sont des femmes. C’est également le cas des représentantes syndicales des 60 artisanes qui travaillent au siège d’ACP.

Chaque groupe d’artisan-e-s élit un(e) représentant(e) qui assure la gestion du groupe, des commandes et des finances, le contrôle de qualité et la communication avec ACP. Majoritairement des femmes, ces leaders sont celles qui ont le plus d’opportunités de développement personnel. Malgré un effort d’intégrer des femmes à des postes à responsabilité, les groupes dont le métier est traditionnellement considéré comme masculin sont cependant tous représentés par des hommes.

Considérant le temps comme une ressource essentielle, on constate que si les femmes ont un meilleur accès aux rôles productifs rémunérés, aucun changement visible ne semble affecter le rôle reproductif. Les artisanes mènent les activités de ménage et d’éducation des enfants de front avec la production et ont donc une double journée de travail. Le travail à domicile permet à certaines de dégager le temps nécessaire mais cela reste un « aménagement » sans réel changement sur la répartition des rôles dans la famille. Celles qui se font aider se tournent en priorité vers… leurs filles.

Il est loin d’être évident que, fortes de leur travail et de leur revenu, les artisanes acquièrent automatiquement le pouvoir de négocier de manière individuelle un changement des règles traditionnelles au sein de leurs familles respectives. On peut cependant supposer que certaines négociations informelles ont lieu au sein des familles, sans visibilité extérieure.

Le bénéfice le plus évident des artisanes est l’accès à des prix qui couvrent leurs coûts de production, les frais généraux de leurs ateliers et leur assurent un revenu largement supérieur au salaire minimum légal au Népal et aux revenus moyens dans le secteur. Hommes et femmes sont payés de manière égale mais on peut supposer qu’ayant moins de temps à consacrer à la production en raison des tâches ménagères, certaines femmes produisent moins et gagnent donc globalement moins que les hommes.

Pour toutes, les revenus de l’artisanat représentent une part substantielle des revenus du ménage. L’impact sur l’alimentation, la santé et les besoins de base des membres de la famille est palpable. Celles qui assurent seules la charge familiale ont plus de contrôle sur leurs revenus. Pour les autres, le mari contrôle dans certains cas l’argent gagné mais, dans l’ensemble, les femmes semblent avoir leur mot à dire dans les décisions. Ainsi, Delly Shrestha, productrice de feutre peut acheter des vêtements pour elle et ses enfants, ce qu’elle ne pouvait pas faire lorsqu’elle était financièrement dépendante de son mari.

Aucun témoignage ne montre cependant de cas de femmes qui prennent des décisions indépendantes majeures avec l’argent qu’elles gagnent. C’est probablement lié au fait que l’essentiel des revenus de la famille est consacré à la subsistance. S’il y a des changements de comportement dans les ménages concernant les décisions liées aux revenus, ils ne sont pas visibles à l’extérieur. On peut cependant s’attendre à des changements à la génération suivante grâce au niveau de scolarisation plus élevé encouragé par ACP, qui finance la scolarisation des enfants des artisans avec une priorité pour les filles.

Outre les allocations scolaires citées plus hauts, les artisanes bénéficient aussi de congés de maternité payés, d’allocations de logement, d’assistance médicale, de la cotisation à un fonds de pension et de bonus annuels basés sur la réalisation des objectifs du groupe.

Estime de soi renforcée

Indira, membre d'ACP Népal

Lorsqu’on interroge Meera Bhattarai, la directrice d’ACP, elle a coutume de dire qu’avant même l’autonomie financière, la plus grande victoire d’ACP au niveau du changement de vie des artisanes est de leur avoir permis de se considérer comme des personnes à part entière qui comprennent qu’elles ont du pouvoir sur leur vie. Dans des mesures différentes, selon qu’elles travaillent à l’atelier d’ACP, dans l’atelier d’un groupe ou à domicile, la plupart d’entre elles ont gagné en confiance et sont plus respectées par leur famille et leur entourage. Dans les villages, les groupes d’artisanes se sont également imposés comme des organisations respectées pour leur travail et la qualité de leurs produits. Le sentiment d’appartenance à une organisation établie est particulièrement fort chez les employé(e)s et artisan(e)s qui travaillent au siège d’ACP. Les femmes leaders de groupe ont développé des capacités de communication et prennent plus facilement qu’avant la parole en public.

L’égalité des genres, un pari pas encore gagné

Les artisanes s’organisent, tissent des liens de solidarité en dehors du milieu familial et élargissent leurs réseaux au-delà de leur lieu de vie. Les groupes leur donnent un cadre dans lequel elles peuvent échanger leurs expériences, se conseiller et se soutenir. Des occasions leur sont aussi offertes de rencontrer d’autres artisans et artisanes lors du pic-nic annuel ou de voyages d’échanges. Arrivent-elles pour autant à créer des changements plus structurels ? La réponse n’est pas évidente. Il est probable que leur faible niveau de sensibilisation aux questions de genre constitue un frein à la mise en œuvre de changements plus importants dans les relations entre hommes et femmes.

ACP comme organisation tisse aussi des réseaux au niveau national et international. Membre fondateur du Fair Trade Group Nepal, qui mène des activités de conscientisation et de plaidoyer pour le commerce équitable, ACP est aussi membre de l’Association népalaise pour l’artisanat. Des résultats concernant la reconnaissance du commerce équitable au Népal se font sentir. Mais, en matière d’égalité des genres, il reste du chemin à parcourir.

Sources :

  • Les essentiels du genre 02 outils de l’approche genre, Le monde selon les femmes, réédition 2007
  • ACP, Efta information form, septembre 2011
  • Fair Trade Self Assessment Report, ACP, 2011
  • http://acp.org.np
  • Étude de l’impact de 25 ans de commerce équitable sur les producteurs du Sud partenaires d’Artisans du Monde, Fédération Artisans du Monde, février 2004
  • L’analyse de l’empowerment des femmes qui participent à une organisation de commerce équitable. Une proposition méthodologique, Sophie Charlier, 2006
  • Producers stories, ACP
  • Vidéo : ACP, les artisans de la dignité, coproduction Oxfam-Magasins du monde et Canal C, 2007

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