Les JM-Oxfam comme projet d’Education au Développement

Depuis bientôt 20 ans, Oxfam-Magasins du monde soutient le projet des Jeunes-Magasins (JM) Oxfam. Les JM-Oxfam sont des équipes composées d’élèves et de professeurs qui gèrent dans leur école, une petite boutique de commerce équitable. Ces équipes organisent également d’autres types d’actions. Bien plus qu’un projet de vente, il s’agit d’un véritable projet d’Education au Développement dans le cadre scolaire. Voici quelques éléments qui expliquent comment un projet qui prend comme point de départ une action de vente s’intègre dans une dynamique pédagogique.

Le projet des JM-Oxfam

Les équipes JM-Oxfam, composées d’élèves et d’adultes (enseignants ou personnel de l‘établissement), gèrent un magasin de commerce équitable, mais sont également chargées de développer une réflexion et des actions sur la consommation responsable et les relations Nord-Sud. Pour ce faire, elles reçoivent du matériel pédagogique, de la documentation et des propositions d’actions à mener dans le cadre de campagnes. En effet, chaque année, Oxfam-Magasins du monde propose une campagne spécifique pour les JM-Oxfam qui permet aux équipes de développer un aspect concret du combat pour une justice socio-économique (par exemple, le cas du travail des enfants dans la filière du chocolat, les conditions de travail dans le secteur de la grande distribution, la question de l’agriculture paysanne,…)

Enfin, un JM-Oxfam a également pour mission de s’organiser de manière démocratique (notamment en organisant des réunions régulières) et de faire en sorte que tout le monde trouve sa place et puisse donner son avis.

Le projet JM-Oxfam est donc articulé autour de ces trois dimensions : la vente de produits équitables, la sensibilisation des membres de l’école et un fonctionnement démocratique. Ces trois dimensions ne sont pas déconnectées mais bien intimement liées au sein du projet. Ainsi, le commerce équitable est une alternative concrète qui sert de base à la réflexion et à l’action; la sensibilisation permet de développer la dimension « politique » du projet de commerce équitable (« politique » entendu dans le sens d’un combat pour une meilleure justice socio-économique) ; l’organisation démocratique permet d’appliquer concrètement les principes défendus et de développer un vrai débat, une vraie réflexion entre les membres.

Le projet JM-Oxfam est né en septembre 1993, porté par des militants enseignants qui voulaient importer le concept des Magasins du monde dans les murs de l’école. Petit à petit, le projet s’est développé et a pris de l’ampleur. Aujourd’hui, près de 120 écoles en Wallonie et à Bruxelles comptent une équipe JM-Oxfam (soit plus d’une école sur cinq). La plupart des écoles sont issues de l’enseignement libre catholique, mais le projet compte également 21 écoles du réseau officiel. La plupart des projets se déroulent dans des écoles d’enseignement général mais nous comptons également 28 écoles de filières techniques, professionnelles, spécialisées ou mixtes. Avec en moyenne 12 membres par équipe JM-Oxfam, le projet totalise plus de 1400 personnes investies dans les JM-Oxfam.

Qu’est-ce que l’éducation au développement ?

Avant toute chose, il est important de définir ce qu’on entend par Education au Développement. C’est un processus éducatif qui part du principe que mener des projets dans les pays du Sud pour combattre les injustices socio-économiques ne suffit pas. Puisque c’est tout un système qui est remis en question, il faut également travailler sur les mentalités dans les pays du Nord. En effet, dans un contexte de plus en plus mondialisé, les modes de consommation, les choix politiques et économiques des populations les plus riches ont une influence énorme dans les relations Nord-Sud et sur la justice socio-économique mondiale. D’où l’importance de mener, dans les pays occidentaux, un travail de plaidoyer auprès du monde politique mais également un travail de sensibilisation auprès de la population. C’est la mission de l’Education au Développement.

En Belgique francophone, les principales organisations d’Education au Développement réunies en plate-forme autour d’ACODEV (la fédération des associations de coopération au développement) ont établi un référentiel commun pour définir précisément ce qu’elles entendaient par Education au Développement. Voici les grandes lignes de ce référentiel :

Au niveau des finalités,

l’Education au Développement est un processus qui vise à provoquer des changements de valeurs et d’attitudes sur les plans individuel et collectif en vue d’un monde plus juste, dans lequel ressources et pouvoir sont équitablement répartis dans le respect de la dignité humaine.

Les différents objectifs de l’Education au Développement sont les suivants :

  • Faciliter une compréhension globale des enjeux du développement et des mécanismes d’exploitation injustes qui engendrent des relations inégalitaires entre le Nord et le Sud.
  • Faciliter la compréhension des interdépendances entre les sociétés du Nord et du Sud.
  • Accompagner l’acquisition d’un regard conscient et critique de la réalité, tant au niveau de relations micro-sociales qu’au niveau macro.
  • Favoriser un meilleur dialogue entre les citoyens à travers une approche interculturelle basée sur le respect mutuel et l’égalité.
  • Promouvoir des valeurs, attitudes, et aptitudes liées à la solidarité.
  • Susciter et renforcer la capacité des citoyens à se mobiliser dans des actions collectives de solidarité de type social, politique ou de sensibilisation, en vue de jeter les bases d’un monde plus juste et plus équitable.

L’Education au Développement est un processus éducatif global dont la dimension Nord/Sud est un élément constitutif déterminant. Elle se réalise tant au Sud qu’au Nord, en s’appuyant sur une collaboration entre les acteurs du Sud et du Nord. Elle se veut une éducation dynamique, ouverte à la participation active, créative, pluraliste, orientée vers l’action et le changement social.

Comment le projet JM-Oxfam répond-il aux objectifs de l’éducation au développement ?

Objectif 1 : Faciliter une compréhension globale des enjeux du développement et des mécanismes d’exploitation injustes qui engendrent des relations inégalitaires entre le Nord et le Sud.
Objectif 2 : Faciliter la compréhension des interdépendances entre les sociétés du Nord et du Sud.

En prenant appui sur l’enjeu du commerce, le projet JM invite à une réflexion globale sur l’économie internationale. Ainsi, les campagnes proposées aux JM-Oxfam sont toujours basées sur des grilles de lectures systémiques. La campagne « Meilleur marché » proposait à travers un module d’animation, de comprendre les conséquences sociales, économiques et environnementales des politiques commerciales de la grande distribution. La campagne « Cultivons » fait réfléchir sur les conséquences du développement de l’agriculture industrielle au détriment de l’agriculture paysanne.

D’autre part, partir de l’exemple d’une filière d’un produit de consommation est, aujourd’hui, une formidable manière de montrer les liens et les interdépendances entre les pays du Nord et du Sud et les mécanismes d’exploitation. Notamment en comparant un produit équitable à un produit issu du commerce traditionnel.

Objectif 3 : Accompagner l’acquisition d’un regard conscient et critique de la réalité, tant au niveau de relations micro-sociales qu’au niveau macro.
Objectif 4 : Favoriser un meilleur dialogue entre les citoyens à travers une approche interculturelle basée sur le respect mutuel et l’égalité.

Comme indiqué plus haut, la dimension groupale et démocratique est essentielle dans ce projet. Outre un projet de sensibilisation aux inégalités Nord-Sud, c’est un vrai projet où l’on apprend à travailler en équipe, on apprend à donner son avis et à écouter celui des autres. Le projet JM-Oxfam favorise le débat et le développement de la réflexion critique à travers les outils et les formations organisées par les animateurs Oxfam mais également, au sein même des équipes lors des réunions et de la réalisation des projets.

D’autre part, les membres des JM-Oxfam sont régulièrement invités à découvrir les partenaires de commerce équitable que ce soit à travers leurs témoignages écrits ou vidéos, ou encore à l’occasion d’une vraie rencontre avec eux (chaque année, environ 5 équipes ont l’occasion de rencontrer directement un partenaire de commerce équitable dans leur école et 50 équipes rencontrent un partenaire lors de la journée de rentrée des JM-Oxfam).

Objectif 5 : Promouvoir des valeurs, attitudes, et aptitudes liées à la solidarité.
Objectif 6 : Susciter et renforcer la capacité des citoyens à se mobiliser dans des actions collectives de solidarité de type social, politique ou de sensibilisation, en vue de jeter les bases d’un monde plus juste et plus équitable.

Les différentes missions du projet JM-Oxfam font clairement appel à des valeurs, attitudes et aptitudes liées à la solidarité. Elles se développent au fil de l’investissement des participants dans le projet. Les participants développent des valeurs de solidarité et de justice en découvrant la réalité socio-économique de la planète. Mais ils apprennent également des choses concrètes, comme mener une campagne, défendre un point de vue, expliquer une démarche (ici celle du commerce équitable). D’autre part, la très large autonomie laissée aux équipes dans ce projet permet de voir émerger de vraies dynamiques de mobilisation qui naissent de la base.

Par exemple, suite au catastrophique tremblement de terre en Haïti, le JM-Oxfam du Centre Scolaire Sainte Marie à Namur a décidé de mener une action de solidarité. De fil en aiguille, les élèves du JM ont découvert qu’Haïti était toujours sous le joug d’une dette odieuse. Ayant rencontré le CADTM (Centre pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) et diverses associations, le JM-Oxfam a finalement décidé d’organiser une manifestation dans les rues de Namur contre la dette du Tiers-Monde. Dans ce cas, le projet a été entièrement pensé par l’équipe JM-Oxfam elle-même.

Forces et faiblesses du projet JM-Oxfam

Le projet JM-Oxfam tel que présenté ci-dessus est bien sûr un idéal type. C’est le projet tel qu’Oxfam-Magasins du monde le préconise sur papier. Même si Oxfam-Magasins du monde met en œuvre une politique pour que toutes les équipes JM-Oxfam puissent tendre vers ce modèle, la réalité est bien sûr souvent différente. L’autonomie et la liberté laissée aux équipes est importante pour que le projet puisse vraiment être approprié par les équipes, mais elle entraîne également des écarts entre la manière dont le projet devrait être idéalement vécu et dont il est parfois vécu dans la pratique.

Voici les raisons principales qui font que les objectifs du projet JM ne sont pas toujours rencontrés :

Une mauvaise compréhension des objectifs du projet JM

Certains voient le projet JM comme un projet uniquement commercial et ne saisissent pas les enjeux politiques du commerce équitable. Ce qui fait que la vente (et la gestion du magasin) est parfois la seule activité du JM-Oxfam. Même si cela a bien sûr un impact positif sur les partenaires du Sud grâce aux ventes de commerce équitable, les objectifs pédagogiques ne sont pas rencontrés, dans le sens où les élèves ne sont pas invités à une réflexion critique, à un apprentissage des relations socio-économiques mondiales.

Bien sûr la présence des animateurs sur le terrain et les outils pédagogiques visent à amener les équipes JM-Oxfam dans une vraie dynamique d’Education au Développement, mais les animateurs n’ont pas la possibilité de rencontrer toutes les équipes (ou parfois pas suffisamment longtemps), les outils ne sont pas toujours lus et utilisés par les équipes (par manque de temps souvent, par manque d’intérêt parfois ou encore parce qu’ils ne parviennent jamais aux équipes). D’autre part, la rencontre avec un animateur ou l’utilisation d’un outil ne suffit pas toujours pour faire évoluer la perception, c’est un processus de long terme qui est intimement lié avec les personnes qui en font partie.

Un manque de temps

Quand on demande aux membres d’une équipe JM-Oxfam quelle est leur principale difficulté, ils répondent souvent : le manque de temps. En effet, les moments extrascolaires où peut vivre le projet JM-Oxfam sont limités, les temps de récréations sont courts et le projet est sans cesse en concurrence avec d’autres initiatives. De plus, la partie logistique du projet est importante et prend parfois beaucoup de temps. Ce qui fait que, quand il manque de temps, c’est souvent les missions de sensibilisation et de démocratie interne qui sont sacrifiées, et l’on tombe dans le piège de limiter le projet JM-Oxfam à de la vente (voir plus haut). Notons que dans quelques cas, le projet JM se mène au sein des cours, ce qui donne plus de temps (mais rend plus difficile l’engagement volontaire). Dans quelques cas extrêmement rares, des professeurs bénéficient d’un peu de temps de travail pour s’occuper du projet en dehors de leur cours.

Des blocages au sein de l’école

Même avec toute la bonne volonté du monde, l’équipe JM-Oxfam a parfois du mal à faire sa place dans l’école, tout simplement parce que l’institution lui complique la tâche ou lui met carrément des bâtons dans les roues. Ces difficultés peuvent être de différents ordres. Il y a tout d’abord les critiques des collègues qui ne croient pas dans le projet et le considèrent comme une perte de temps. Outre la démotivation que cela entraine pour le prof encadrant, ces attitudes rendent parfois difficile l’organisation d’action ou d’évènements par le JM-Oxfam pour les membres de l’école et contribuent à dévaloriser le projet aux yeux des autres élèves. Il y a ensuite les blocages de la part de la direction, soit qui voit d’un mauvais œil que la boutique Oxfam fasse concurrence à la boutique de l’école (qui elle, ramène des bénéfices à l’école), soit qui ne veut pas s’ennuyer avec un projet qui vient perturber le bon fonctionnement de son établissement. Cela se traduit par un manque de soutien au projet en termes logistiques (pas de locaux adaptés, de matériel, etc.), en termes de visibilité (pas de possibilité d’afficher les informations sur le projet JM-Oxfam), en termes de temps (pas de possibilité d’obtenir du temps scolaire pour gérer le projet, organiser des activités de formation ou des actions).

De la démotivation dans l’équipe

Le projet JM est un projet mobilisant qui demande beaucoup d’énergie. Et comme c’est un projet qui se mène souvent dans la durée, ce n’est pas toujours évident de garder la même énergie d’année en année. Ainsi, des équipes très actives peuvent se retrouver affaiblies après le départ d’éléments moteurs. Des professeurs témoignent souvent leur déception d’avoir vu partir une génération de d’élèves motivés et de se retrouver avec une nouvelle génération moins impliquée et moins militante. Malheureusement, la perte de motivation a aussi un effet boule de neige et des belles dynamiques peuvent se retrouver brisées d’une année à l’autre.

Ainsi, il arrive que les animateurs Oxfam conseillent aux équipes d’arrêter le projet pour éventuellement le redémarrer quelques mois ou quelques années plus tard avec un nouvel élan de motivation et un nouveau cadre.

Il est très difficile à l’heure actuelle de mettre des chiffres sur le nombre d’équipe JM-Oxfam qui se trouvent dans tel ou tel cas. Tout d’abord car les réalités sont très différentes et les problèmes cités plus haut sont vécus selon des degrés très divers, ensuite car la réalité de chaque équipe est mouvante, elle varie fort d’année en année, enfin (et malheureusement) car les animateurs Oxfam n’ont pas la possibilité d’avoir des contacts réguliers avec chaque équipe (même si la présence en école s’est nettement développée au cours des dernières années). Même si des rapports sont réalisés chaque année sur les résultats du projet JM (pour la DGD, pouvoir subsidiant le projet), les échantillons sont limités.

Nous savons heureusement que dans la plupart des cas, le projet JM-Oxfam porte ses fruits, comme en attestent les rapports des présences en école. Pour étayer cela davantage, une évaluation externe du projet JM est en cours pour l’année 2012. Evaluation qui sera renforcée par un recueil de témoignages d’anciens membres des JM sur l’impact que le projet a eu dans leur cheminement personnel.

Les défis qui restent posés au projet JM-Oxfam

Si les animateurs JM-Oxfam n’ont pas la maîtrise totale sur le projet (d’ailleurs une maîtrise totale signifierait une perte de l’autonomie des équipes qui est très importante pour le projet), il n’empêche qu’ils peuvent encore travailler à la réalisation d’une série de défis. Ces défis sont les suivants :

Être davantage présent auprès des équipes

C’est la meilleure manière de guider les équipes vers les objectifs de l’Education au Développement. Malheureusement, cela demande du temps que les animateurs JM-Oxfam n’ont pas de manière illimitée, même si aujourd’hui les équipes sont de plus en plus soutenues sur le terrain.

Mieux former les membres des équipes JM aux messages portés par Oxfam

Oxfam-Magasins du monde doit développer des formations et des outils qui permettent encore davantage aux membres des JM-Oxfam de comprendre les enjeux du commerce équitable et du projet JM-Oxfam.

Alléger la logistique pour libérer du temps

A un autre niveau, Oxfam-Magasins du monde doit trouver des moyens d’alléger les aspects logistiques du projet souvent très lourds, afin que le temps libéré puisse servir aux membres des JM-Oxfam pour développer davantage la sensibilisation et la vie démocratique de l’équipe.

Conclusion

Pour vraiment répondre efficacement aux défis posés par le projet JM-Oxfam, il faudrait en réalité travailler sur le cadre global de l’enseignement : le financement, les programmes scolaires, la place donnée aux activités extrascolaires. Pour mener ce travail, il faut inévitablement s’unir à d’autres acteurs étant donné l’ampleur des défis qui sont posés. C’est la raison pour laquelle, Oxfam-Magasins du monde travaille régulièrement avec les autres organisations de son secteur, notamment à travers le groupe de travail « Education au Développement dans le monde scolaire » organisé au sein de la fédération ACODEV. Ce groupe a pour vocation de réfléchir sur ces enjeux collectifs et la manière d’y répondre. Par exemple en développant un plaidoyer commun vis-à-vis des directions, des réseaux d’enseignement et de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

En conclusion, il apparaît clairement que le projet JM-Oxfam est un vrai projet d’Education au Développement mais qui n’a pas toujours les moyens de réaliser sa politique éducative. Heureusement, ce projet produit déjà des résultats très positifs malgré les contraintes qui lui sont imparties. Tout l’enjeu sera de continuer à travailler pour lever ces contraintes, via l’aménagement du projet lui-même, mais également via un travail plus global sur l’institution scolaire en collaboration avec les autres acteurs du secteur.

Hugo Roegiers,
Coordinateur mobilisation jeunes chez Oxfam-Magasins du monde

Bibliographie

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