Les défis du commerce équitable Sud-Sud

Du 6 au 11 février 2011, le Forum Social Mondial a eu lieu à Dakar. Dans ce cadre, Oxfam-Magasins du monde a co-organisé [[highslide](1;1;;;) Avec Artisans du Monde, Setem et COFTA (organisation régionale africaine de WFTO – Organisation Mondiale du Commerce Equitable). [/highslide]] des activités centrées sur la thématique du commerce équitable Sud-Sud [[highslide](2;2;;;) Par « commerce équitable Sud-Sud », nous entendons toutes les formes de vente des produits issus du commerce équitable sur les marchés des pays du Sud. Sur cette thématique, voir aussi l’analyse « Commerce équitable Sud-Sud: enjeux et obstacles » et l’étude « Vendre des produits issus du commerce équitable dans le Sud ». [/highslide]]. Dans ce cadre, douze organisations du Sud ont participé à un séminaire sur le commerce équitable Sud-Sud, dont cinq organisations partenaires d’Oxfam-Magasins du monde actives dans le commerce équitable Sud-Sud : Coopealnor (Brésil), Sasha (Inde), Aj Quen (Guatemala), MCCH (Equateur) et Ndem (Sénégal).

Pourquoi un séminaire sur le commerce équitable Sud-Sud ?

Le commerce équitable est une alternative concrète au marché conventionnel dominé par le capitalisme et les multinationales : il offre à des petits producteurs marginalisés par un système largement inéquitable la possibilité de participer à des transactions commerciales dans des conditions justes. Depuis plusieurs années, le commerce équitable a démontré son impact positif sur les membres des organisations de producteurs participant à ce système alternatif. Ceux-ci ont en effet pu accéder à une plus grande stabilité économique et à des conditions de vie décentes.

Cependant, le commerce équitable, conçu à l’origine dans une logique Nord-Sud, a aussi montré ses limites. Pour certains produits, particulièrement dans le secteur de l’artisanat, les ventes au Nord sont en effet en train de stagner, voire même de reculer.

Lors du séminaire organisé par Oxfam-Magasins du monde en novembre 2009 sur le thème « Le commerce équitable, pour quels changements ? »[[highslide](3;3;;;) Le rapport complet du séminaire est disponible sur le site internet www.omdm.be. [/highslide]], il est apparu très clairement que le commerce équitable Sud-Sud était une question prioritaire pour les représentants des organisations du Sud. C’est à partir de ce constat qu’Oxfam-Magasins du monde a décidé de travailler sur cette thématique. Le séminaire coorganisé à Dakar entre donc dans une dynamique de soutien aux organisations du Sud désireuses de renforcer leur accès aux marchés du Sud.

Huits défis clefs pour accéder aux marchés du Sud

L’un des résultats les plus directs du séminaire réside dans l’identification de huit défisque doivent relever les organisations du Sud souhaitant vendre des produits issus du commerce équitable sur les marchés du Sud. Nous avons, dans la mesure du possible, cherché à illustrer ces grands défis par des exemples concrets. Des pistes d’action pour relever trois de ces défis seront explorées dans l’analyse « Pistes d’action pour le commerce équitable Sud-Sud ».

1. La sensibilisation des consommateurs : il est nécessaire de faire connaître les principes et les pratiques du commerce équitable aux citoyens des pays du Sud. Un travail similaire est réalisé depuis plusieurs décennies par des organisations du Nord et l’échange d’expériences entre organisations du Nord et du Sud sur le travail de sensibilisation peut contribuer à alimenter le travail des organisations du Sud.

En novembre 2009, les représentants de neuf organisations partenaires d’Oxfam-Magasins du monde ont eu l’occasion de connaître les petits déjeuners Oxfam. Cet événement, qui est organisé chaque année depuis 1992, permet notamment de rappeler à la population belge francophone la nécessité de continuer à soutenir le commerce équitable. Concrètement, les dizaines de petits déjeuners organisés par des équipes bénévoles réunissent 40 000 personnes. Séduites par le concept, plusieurs organisations partenaires d’Oxfam-Magasins du monde envisagent de l’adapter à leur contexte, de manière à sensibiliser les citoyens de leur pays.

2. La création de valeur ajoutée dans le Sud : dans de nombreux cas, les producteurs du Sud restent des fournisseurs de matières premières agricoles qui sont exportées pour être transformées ailleurs. De la sorte, une part importante de la valeur totale du produit fini vendu aux consommateurs échappe aux producteurs du Sud. Afin d’augmenter la valeur ajoutée créée dans le Sud, il apparaît nécessaire de développer les étapes de transformation dans le Sud.

Au Sénégal, la création de valeur ajoutée à partir du coton est rendue quasi impossible depuis l’arrêt de la filature industrielle du coton dans le pays. Le coton est donc cultivé par des agriculteurs sénégalais et égrainé par une entreprise sénégalaise, la Sodefitex, puis la fibre est exportée pour être transformée (filature, tissage, teinture, couture). La délocalisation de la transformation du coton entraîne un important manque à gagner pour les producteurs sénégalais, qui ne bénéficient pas de la valeur ajoutée liée à la transformation du coton. Par ailleurs, les tisseurs, les teinturiers et les couturiers locaux ne peuvent pas s’approvisionner en coton sénégalais et sont donc obligés d’acheter du fil et du tissu importés. Bien souvent, ils ne connaissent même pas l‘origine du coton qu’ils achètent.

En Argentine, le projet Cadena Textil Solidaria(CTS) présente un exemple intéressant de création d’une filière intégrée couvrant toutes les étapes de production, du champ de coton à la confection de vêtements. Dans cette filière, des petits producteurs sont impliqués dans la production de coton biologique et équitable et des dizaines de travailleurs membres de coopératives urbaines réalisent la transformation (tissage, teinture, coupe et confection) avec un outil industriel récupéré suite à la faillite causée par la grave crise économique qui a touché l’Argentine en 2001.

La CTS commercialise ses vêtements sur le marché local et international. Néanmoins, la CTS reste à un niveau de production modeste. Ce facteur augmente les coûts et porte préjudice aux producteurs car il est difficile d’assurer la continuité du projet. Le défi à relever consiste donc à développer les débouchés commerciaux, afin de garantir une continuité dans les volumes de commande.

3. Un travail de plaidoyer auprès des pouvoirs publics est indispensable pour obtenir la mise en œuvre de politiques publiques favorables au commerce équitable.

L’organisation brésilienne Coopealnor bénéficie d’un programme du gouvernement visant les paysans brésiliens. Le Programme pour l’acquisition d’aliments (PAA)oblige les écoles publiques à acheter au moins 30% des aliments servis dans les cantines et les crèches à des producteurs inscrits dans l’ « agriculture familiale ». Les producteurs membres de Coopealnor, qui exportent des jus de fruits vers plusieurs pays européens, ont bénéficié de cette mesure leur permettant de vendre davantage sur le marché local. Le PAA a été cité par Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, comme un exemple de pratique favorisant la réalisation du droit à l’alimentation [[highslide](4;4;;;)

Dans le rapport de la mission effectuée par le Rapporteur spécial au Brésil. Le rapport est disponible sur le site internet www.srfood.org

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4. L’accès aux financements : le commerce équitable a inclus dans ses pratiques de base le préfinancement des commandes, grâce auquel les organisations de producteurs peuvent toucher une partie du prix de vente de manière anticipée. Cette pratique permet notamment de limiter les risques d’endettement des organisations de producteurs, qui doivent réaliser des investissements pour pouvoir produire. Le préfinancement n’étant pas toujours possible dans le commerce équitable Sud-Sud – pensons par exemple au cas de l’organisation de producteurs qui se lance dans la vente directe aux consommateurs – il semble nécessaire de faciliter l’accès à des financements dans des conditions acceptables pour les organisations de producteurs.

Quelques acteurs spécialisés dans le domaine financier proposent des prêts à des taux abordables et d’autres services financiers aux organisations de producteurs du Sud inscrites dans le commerce équitable. C’est notamment le cas de la fondation du groupe coopératif bancaire néerlandais Rabobank, de la société coopérative néerlandaise Oikocredit, ou encore de la société coopérative britannique Shared Interest.

5. L’accès aux marchés : les produits exportés au Nord dans le cadre du commerce équitable n’ont pas toujours facilement accès aux marchés du Sud. Parmi les actions possibles, citons le développement de points de distribution dans les pays du Sud, l’adaptation des produits aux attentes des consommateurs, l’adaptation des prix aux moyens dont disposent les consommateurs.

Pour beaucoup d’organisations du Sud impliquées dans l’exportation de produits équitables, l’accès au marché local passe par l’ouverture d’un point de vente directe aux consommateurs. C’est ce qu’a fait Sasha à Kolkata, en Inde, il y a déjà une trentaine d’années. La boutique de Sasha est aussi un lieu de rencontre entre artisans locaux, designers professionnels et clients sensibilisés. Grâce à sa boutique, Sasha peut vendre localement ses propres produits, mais aussi commercialiser des produits provenant d’Asie (Bangladesh, Vietnam, Thaïlande, Indonésie) et d’Afrique (Ghana, Kenya et Tanzanie).

L’association Aj Quen porte un projet similaire au Guatemala, mais à un stade moins avancé : un premier point de vente a été ouvert en 2009 et d’autres devraient suivre, principalement dans des lieux touristiques [[highslide](5;5;;;)

Pour connaître l’expérience d’Aj Quen, voir l’étude « Vendre des produits issus du commerce équitable dans le Sud. Etude du cas d’Aj Quen, au Guatemala »

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Au Sénégal, l’Association des Villageois de Ndem collabore avec l’organisation de commerce équitable italienne Chico Mendes pour ouvrir à Dakar un point de vente des produits artisanaux et maraîchers de Ndem ainsi que des produits d’autres organisations sénégalaises.

6. L’accès à des certifications adaptées : plusieurs organisations se montrent critiques sur la certification de commerce équitable, jugée coûteuse et peu adaptée aux pratiques des producteurs. Une réponse à cette difficulté pourrait consister en la mise en place de systèmes de garantie participatifs plus adaptés aux réalités locales.

La fédération Yakar Niani Wulli (YNW) regroupe près de 2000 producteurs dans plus de 80 villages de la région de Tambacounda, au Sud-Est du Sénégal. Les producteurs de la fédération cultivent essentiellement du coton, mais ont diversifié leur production avec le fogno, l’indigo, le bissap et le sésame car la culture du coton seule ne permet pas de couvrir tous leurs besoins.

Aujourd’hui, le coton est certifié bio et équitable et 100% du coton est vendu au prix bio et équitable. Au total, les frais de certification bio et équitable reviennent à 4000€ par an. Ce montant est beaucoup trop élevé pour la fédération YNW qui, sans l’appui de l’ONG sénégalaise Enda Pronat, ne pourrait pas continuer à produire de coton bio et équitable certifié. Cet exemple montre à quel point des méthodes de certification moins coûteuses pourraient être utiles.

7. La création de réseaux d’organisations : si la mise en réseau doit rester un moyen et ne pas devenir un objectif en soi, il apparaît nécessaire de favoriser le partage d’expériences, le développement de partenariats et la mise en place de projets communs entre organisations du Sud.

REDES (« Réseau d’économie solidaire en Amérique latine ») est un programme de coopération initié et coordonné par l’organisation italienne de commerce équitable CTM-Altromercato.

Il s’agit d’un projet de grande ampleur, puisque REDES inclut pas moins de 40 petites et moyennes organisations de production et de commercialisation de 12 pays latino-américains, dont l’association Aj Quen.

L’objectif général de REDES est de contribuer à lutter contre la pauvreté et les inégalités de revenus en Amérique latine, en appuyant des petites et moyennes organisations travaillant avec des populations marginalisées. Parmi les axes d’action du programme, on trouve le développement et le renforcement d’un réseau Sud-Sud d’économie solidaire et de commerce équitable en Amérique latine, ainsi que la diffusion d’informations sur l’économie solidaire et le commerce équitable dans la région.

Le projet REDES, qui suscite un grand intérêt dans le chef des organisations participantes, constitue aussi une illustration de la manière dont les organisations de commerce équitable du Nord peuvent appuyer les organisations du Sud.

8. L’amélioration des infrastructures : à l’heure actuelle, il est souvent plus aisé pour une organisation du Sud d’exporter ses produits au Nord que de les vendre dans une autre région de son propre pays ou continent. Ainsi, il peut être plus simple sur le plan logistique d’exporter des produits d’un pays africain vers l’Europe que du même pays africain vers un autre pays africain. Ceci montre qu’il est indispensable d’améliorer les infrastructures, notamment dans les domaines de l’énergie et des transports.

La recherche de pistes d’action

Ces huit défis recouvrent des réalités diverses et complexes. Il est clair que des solutions spécifiques doivent être apportées pour chaque contexte, en tenant compte de ses caractéristiques. Toutefois, les échanges auxquels le séminaire a donné lieu ont montré que certains grands défis apparaissent de manière comparable dans différents contextes. C’est pourquoi il nous a semblé possible et pertinent d’identifier, à partir d’expériences déjà réalisées, des pistes d’action générales, pouvant être explorées par des organisations opérant dans des contextes fort différents. Ces pistes d’action sont détaillées pour trois des huit grands défis (sensibilisation des consommateurs ; travail de plaidoyer ; création de valeur ajoutée dans le Sud) dans l’analyse « Pistes d’action pour le commerce équitable Sud-Sud ».

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