Les groupements d’achats alimentaires

Le modèle agricole industriel, basé exclusivement sur les principes du libre-échange, la compétitivité économiques des exploitations agricoles, et les avantages comparatifs entre régions du monde, est un modèle qui perd tous les jours un peu plus de sa légitimité aux yeux de la société civile européenne. Alors qu’il prévaut toujours à l’échelle des Etats, de l’Union Européenne et des instances internationales, se multiplient les initiatives citoyennes de circuits courts qui s’inscrivent dans une perspective plus juste et plus écologique de production et d’échange des produits agricoles.

Circuits courts

Selon la définition généralement admise, peut-être qualifié de circuit court [[highslide](1;1;;;)

La définition des circuits courts est tirée de Delhommeau, T., (2009), Alimentation : circuits courts, circuits de proximité, Les Cahiers de la Solidarité n°20, Pour la solidarité

[/highslide]] tout circuit qui implique au maximum un intermédiaire, à l’exception peut-être de certaines démarches en restauration locale. La palette des filières en circuits courts est donc extrêmement large. En vente directe, il s’agit par exemple de la vente sur le lieu de production, la vente en « paniers », les points de vente collectifs,  la vente sur les marchés de plein vent et sur les manifestations ponctuelles, les fermes auberges, vente en tournée, vente à domicile, etc. En vente indirecte, la restauration, certains artisans/commerçants ou distributeurs…

Un des objectifs principaux revendiqués par les acteurs des circuits courts est que le producteur soit le premier bénéficiaire de la vente de ses produits [[highslide](2;2;;;)

Le circuit court implique des échanges monétisés : l’auto-production, les jardins collectifs et jardins ouvriers, trocs, etc. ne s’inscrivent donc pas dans la logique de circuit-court

[/highslide]]. Ainsi, on cherche à éviter un maximum d’intermédiaires commerciaux qui contribuent à diminuer drastiquement la marge bénéficiaire du producteur et répercutent directement ces surcoûts de commercialisation sur le prix du consommateur. Cela ne signifie pas que les prix soient inférieurs de très loin à ceux des circuits traditionnels, mais la différence est surtout que le consommateur a affaire à une filière transparente car il sait où va son argent.

La proximité entre producteurs et consommateurs est l’autre caractéristique marquante du circuit court. Celle-ci est d’abord géographique. Même si c’est difficile à déterminer précisément en nombre de kilomètre, la notion de production en circuit court est liée à un souci pour la consommation de produits locaux, saisonniers, autant que possible. Mais, il est aussi souvent question de proximité relationnelle, soit de volonté de reconstruire des relations sociales et d’échanges autour de l’alimentation. Évidente sur un marché de producteurs, l’interaction est aussi réinventée par protagonistes des autres circuits courts : lettre du producteur accompagnant chaque panier livré, visites et entraide à la ferme, journées à la campagne, repas en commun, etc.

En Belgique, plusieurs déclinaisons de ces formes de circuits courts existent est se développent de plus en plus : vente directe à la ferme ou sur les marchés ; petit commerçant qui revend les produits fermiers, coopérative de producteurs paysans dans laquelle les consommateurs sont parfois appelé à devenir des partenaires à part entière, etc. [Romero 2008]

Circuits courts et Souveraineté Alimentaire

Au-delà de la multiplicité des pratiques existant dans le monde et en Belgique, l’objectif généralement poursuivi par les personnes qui s’inscrivent dans le circuit court est de pouvoir promouvoir l’économie locale et soutenir un modèle agricole paysan écologique. Le circuit court constitue une alternative à la grande distribution et aux circuits industriels qui se répartissent la valeur ajoutée des produits agricoles sans aucune considération pour le producteur lui-même, et permet donc, à l’échelle du consommateur, de lutter de manière efficace contre les désastres d’une agriculture industrielle [Romero 2008].

Les dix principes de l’agriculture paysanne

  1. Répartir la production pour permettre au plus grand nombre d’accéder au métier et d’en vivre.
  2. Être solidaire des paysans des autres régions d’Europe et du monde.
  3. Respecter la nature.
  4. Valoriser les ressources abondantes et économiser les ressources rares.
  5. Rechercher la transparence dans les actes d’achat, de production, de transformation et de vente des produits agricoles.
  6. Assurer la bonne qualité gustative et sanitaire des produits.
  7. Viser le maximum d’autonomie dans le fonctionnement des exploitations.
  8. Maintenir la diversité des populations animales élevées et des variétés végétales cultivées.
  9. Raisonner toujours à long terme et de manière globale.
  10. Rechercher les partenariats avec d’autres acteurs du monde rural.

[Charte de Saveurs Paysannes]

Concrètement, le circuit court permet une certaine reprise de contrôle sur le fonctionnement de notre système alimentaire, et participe par ce moyen-là à la réalisation du principe de la Souveraineté Alimentaire [[highslide](3;3;;;)

Voir Agir ici pour la Souveraineté Alimentaire, étude Oxfam-Magasins du monde, 2011

[/highslide]]. Encore faut-il ne pas être dupe de certaines formes nouvelles de commercialisation de produits agricoles proposées par des acteurs conventionnels qui tentent maintenant de profiter de ce regain de préoccupation citoyenne pour l’agriculture paysanne local. Les supermarchés, par exemple, redoublent d’efforts de communication en ce sens, labels et certifications à l’appui. Mais ils sont loin d’être les seuls acteurs privés à vouloir s’imposer comme intermédiaires de vente de produits locaux dans l’idée de pouvoir en retirer un certain bénéfice, quitte à en oublier le producteur.

Les groupements d’achats alimentaires

Une des formes de systèmes alimentaires locaux qui connait actuellement un développement très significatif dans plusieurs pays du « Nord » est le Groupement d’Achats Alimentaires: soutiens communautaires à l’agriculture (Community Supported Agriculture (CSA) en Amérique du Nord, en Angleterre et en Allemagne, Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP) en France, Teikei au Japon, Gruppi di Acquisto Solidale en Italie et des modèles similaires dans les pays scandinaves) augmentent de façon significative depuis le début des années 2000 aussi bien en ce qui concerne le nombre de consommateurs que de producteurs impliqués. A titre d’exemple, aux USA, les CSA concernaient 50 fermes au début des années 1990 et ce nombre est passé à 1900 fermes en 2008.

En Belgique, ils sont connus sous des appellations différentes selon les régions du pays, Voedselteams en Flandres, les Groupes d’Achat Solidaires de l’agriculture Paysanne à Bruxelles, et les Groupes d’Achat Commun ou Solidaires en Wallonie. [Van Gameren 2012].

La démarche du groupement d’achats alimentaires consiste en des regroupements de consommateurs qui achètent des biens alimentaires en direct auprès d’un ou plusieurs agriculteurs et qui en organisent la distribution entre eux de manière bénévole. La vente se déroule généralement dans le cadre d’un magasin ou encore d’une association, qui prend en charge la gestion des commandes et la permanence de distribution.

Au sein du réseau d’Oxfam-Magasins du monde, de nombreuses équipes de bénévoles assurent également, à coté de la vente de produits du commerce équitable, la gestion d’un groupement d’achats alimentaires.

Les Groupes d’Achats Solidaires de l’agriculture Paysanne

Un Groupe d’Achat Solidaire de l’agriculture Paysanne (GASAP) est généralement perçu comme la forme de groupe d’achat alimentaire la plus engagée en Belgique. Il s’agit d’un groupe de citoyens qui s’associent directement avec un producteur paysan pour acheter de façon régulière et à long terme, et ce en circuit-court, de quoi se nourrir en produits de saison de qualité. Cela peut-être des légumes, mais aussi des fruits, du fromage, etc.

Le lien direct entre consommateurs et producteurs est considéré comme primordial. Cette exigence se traduit par l’existence d’une charte dans laquelle les deux parties s’engagent à respecter certains principes (sociaux, environnementaux et économiques) en lien avec une agriculture durable à petite échelle, les circuits courts et la solidarité mutuelle. Chaque nouveau groupe de consommateurs qui se forme signe ainsi un contrat avec des producteurs les engageant à se fournir périodiquement une certaine quantité de produits à prix et qualité constant pendant une année. Cet engagement sur le long terme permet de la sorte un partage du risque entre producteurs et consommateurs.

Groupes d’achats alimentaires et Commerce Equitable

En apparence, Commerce Equitable et circuits courts ne font pas bon ménage. En effet, le commerce équitable implique le transport de produits sur de longues distances, d’un lieu de production dans le Sud vers un lieu de consommation dans le Nord, donc d’un continent vers un autre. Même si on ne peut donc pas résumer l’impact environnemental d’un produit à son transport, et même si sur la seule question du transport, une approche nuancée est préférable pour ne pas se tromper de cible et éviter les fausses solutions et les mesures contreproductives, dans un contexte qui voit la planète être de plus en plus menacée par les changements climatiques dus aux émissions de CO2, le Commerce Equitable peut sembler a priori être une pratique difficilement compatible avec le principe du circuit court [[highslide](4;4;;;)

Voir à ce sujet Graas, F., Commerce équitable et environnement : une relation durable, analyse Oxfam-Magasins du monde, 2009

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Pourtant, à bien y regarder, des similitudes importantes existent entre les deux démarches :

  1. Rémunération équitable de la production, négociée entre producteurs et consommateurs en se basant sur la confiance, la transparence et la solidarité financière.
  2. Les consommateurs ou les acteurs du Commerce Equitable s’imposent une grande régularité de leurs commandes par le prépaiement de la production (3, 6, 12 mois à l’avance !). De la sorte, ils sécurisent l’écoulement des produits des producteurs et partagent avec eux les risques inhérents à son activité (intempéries, parasites,…).
  3. Préservation et développement d’une agriculture paysanne locale, économiquement viable, socialement équitable et écologiquement saine.
  4. Préservation de l’environnement par des pratiques agricoles écologiques et un maintien de la biodiversité.
  5. Responsabilisation des consommateurs à travers un engagement citoyen et solidaire avec les agriculteurs de leur territoire mais aussi du monde entier ainsi qu’avec les consommateurs n’ayant pas accès aux produits alimentaires de qualité (consommation responsable, sensibilisation, promotion des alternatives,…).
  6. Démarche associative exigeant des membres une participation active pour faire fonctionner correctement le groupement d’achat alimentaire ou le Magasins du monde (distribution, paiement, communication,…)
  7. Filières alternatives au commerce conventionnel par la diminution maximale des intermédiaires commerciaux qui ne pratiquent pas un commerce juste pour les producteurs.

Conclusion

L’explosion des initiatives en circuit court est généralement expliquée par un changement fondamental de mentalité dans le chef du consommateur devenu plus sensible à ce qui fait l’essence même du principe de la Souveraineté Alimentaire, soit de reprendre la main sur notre système alimentaire pour le rendre plus juste et plus écologique.

Ce combat a naturellement toute sa pertinence partout dans le monde. Il est en effet dans l’intérêt des consommateurs et des producteurs du monde entier de pouvoir produire et s’alimenter sainement, à moindre frais tout en limitant son impact écologique.

Force est de toutefois de constater que le modèle agricole industriel fait des ravages partout, et que certaines régions du monde disposent de plus de ressources que d’autres pour parvenir à rétablir des marchés locaux qui fassent réellement vivre les producteurs. Les acteurs du Commerce Equitable s’inscrivent pleinement dans ce combat en soutenant des partenaires dans le Sud qui s’émancipent grâce à l’apport substantiel que procure la vente de leur produit sur les marchés des pays du Nord. L’objectif, c’est de les renforcer dans la perspective même de la Souveraineté Alimentaire, notamment par la recréation de marché locaux et la dynamisation de l’économie locale. Bien souvent, les partenaires allient d’ailleurs habilement vente pour le Commerce Equitable et circuits courts pour garantir à long terme leur alimentation.

En réalité, le projet de la Souveraineté Alimentaire s’inscrit fondamentalement dans une perspective d’échanges de biens alimentaires qui soit juste à la fois pour le consommateur et le producteur. A ce titre-là, et dans la mesure où certains produits que nous consommons ne peuvent être toujours produits localement, il est parfaitement censé d’opter pour un produit de Commerce Equitable.

Corentin DAYEZ
Service politique

Sources :

Romero, K. S., (2008), « La souveraineté alimentaire : pensez global, mangez local ! », Bruxelles Laïque Echos, janvier

Van Gameren, V., et al., (2012), “La paradoxale gouvernance des groupements d’achats alimentaires, ou: comment favoriser la généralisation d’un mode de consommation alternatif ?”, livre en cours d’élaboration, Université Catholique de Louvain-la-Neuve.

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