Formation et éducation permanente chez Oxfam-Magasins du monde

Le patron du patronat français disait il y a quelques années, que pour conserver le pouvoir sur les ouvriers, il fallait les changer régulièrement de poste pour éviter qu’ils ne se sentent chez eux, pour casser les collectifs et maintenir les travailleurs dans la précarité [[highslide](1;1;;;)

Cité par Jean Blairon in Colloque dela Croix Rouge sur la formation des bénévoles, 22 octobre 2011

[/highslide]]. Cette référence au monde ouvrier permet de replacer l’éducation permanente dans ses racines et de resituer l’enjeu : Il est plus que nécessaire de relier le monde du travailleur à celui du citoyen car dans la société ou dans l’entreprise, nous sommes dans le même cas de figure.

La politique menée par ce patron nous indique ce que nous devons faire pour parvenir à l’émancipation: travailler la dimension collective, susciter l’engagement, échanger des savoirs, faire le lien entre formation et action. Dans cette analyse, nous nous proposons de voir si nous en tenons compte dans notre politique de formation et s’il y a une dimension politique à notre formation.

Les besoins de formations

Pour garantir la viabilité de son modèle, Oxfam-Magasins du monde doit gérer de manière rentable et efficace son activité économique et, en temps qu’association d’éducation permanente, elle se questionne sur ses pratiques. Pour cela, nous avons besoin de former nos bénévoles. Les besoins de formation traduisent 4 enjeux:

  • l’adhésion aux enjeux et valeurs du mouvement,
  • l’acquisition de compétences pour accomplir son bénévolat (en lien avec le fonctionnement du magasin et de l’équipe),
  • la compréhension des enjeux (en lien avec les partenaires et les campagnes),
  • la stratégie vers l’action (pour transformer la société).

À chaque catégorie correspond un ou des modules de formations.

  • L’organisation encourage les nouveaux bénévoles à participer à la formation de base qui se donne 3 fois par an. Elle vise à leur présenter Oxfam-Magasins du monde, son histoire, ses valeurs, son fonctionnement. Indispensable pour débuter un bénévolat.
  • Pour les compétences plus techniques, les responsables de secteurs (artisanat, épicerie, cosmétiques, vente, tri de vêtements, etc.) sont, eux-aussi, invités à se tenir informés des nouveautés qui les concernent et de la manière de gérer leur responsabilité. Ces formations sont plus nombreuses. Leur contenu varie en fonction des produits mais elles suivent le même canevas à savoir : partir du produit qui est lié au partenaire et au message politique.
  • La réflexion politique et la compréhension des enjeux est transversale et, la plupart du temps, reliée à l’aspect sud avec nos partenaires.
  • Les formations à la stratégie d’action ne sont pas systématiques et sont surtout orientées vers le savoir. C’est notre point faible.

L’organisation, dans son plan de dynamique des bénévoles, pousse à ce que chaque bénévole suive au minimum une formation par an pour favoriser la formation continuée et aussi pour relancer les bénévoles plus anciens. [[highslide](2;2;;;)

Ces exigences proviennent du Plan Dynamique des Bénévoles élaboré par une commission de bénévoles et voté par les membres de l’Assemblée générale le 22 octobre 2011.

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La grande diversité de nos missions et de nos bénévoles multiplie encore ces besoins et attentes. En effet, tant l’expérience personnelle, le milieu social, l’âge, l’importance de l’investissement, le niveau de formation, etc., tout cela induit des attentes différentes sur les formations proposées. Certains bénévoles privilégieront des formations plus pratiques tandis que d’autres seront plus attirés par des débats intellectuels. D’autres encore ne ressentiront pas le besoin de se former.

D’après notre enquête sur les « Profils, motivations et attentes des bénévoles »[[highslide](3;3;;;)

Enquête menée par Oxfam-Magasins du monde au sein 10 équipes et 258 bénévoles, Sonecom, mars 2010

[/highslide]] près d’un bénévole sur deux n’a jamais suivi de formation. Au vu des besoins développés ci-dessus, l’enjeu d’Oxfam-Magasins du monde est également de pouvoir toucher le public absent des formations. Mais nous devons tenir compte du fait que chacun a un rapport différent à l‘apprentissage, et d’autre part, ce qui est le plus formateur n’est peut-être pas dans le programme de formations…

Attardons-nous un instant à ce qui est formateur [[highslide](4;4;;;)

Collectifs d’associations, « La formation des bénévoles », étude, avril 2011, Paris

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sont formatrices toutes les démarches actives qui permettent d’intégrer des connaissances, de développer des savoir-faire et savoir-être, ainsi que d’interroger l’action que l’on conduit.

Ainsi la transmission par pair de son savoir-faire en magasin ou de son savoir militant, l’animation d’une réunion locale, l’organisation ou l’animation d’une soirée avec un partenaire du Sud, la prise de contacts avec la commune, la défense du point de vue de son équipe en AG, … Ces démarches peuvent être formatrices

à condition qu’elles soient ressaisies à posteriori, qu’elles donnent lieu à une prise de recul et à une analyse individuelle et collective.

Ainsi l’action et l’analyse de celle-ci sont aussi des puissants leviers d’apprentissage.

Du temps pour le recul 

Depuis quelques années, des évaluations sont régulièrement réalisées avec les participants à la fin de chaque formation. Cependant, nous ne pouvons pas encore évaluer la transmission de l’information par les participants vers leur équipe. De même, il nous est impossible, à l’heure actuelle, de connaître l’impact concret de nos formations sur les actions et réflexions des bénévoles. Il s’agit d’un défi pour l’avenir, afin d’améliorer l’efficacité de nos formations.

En formation, nous voulons nous donner du temps pour faire le point avec le groupe sur ce qui a été construit ensemble, pour permettre à chacun de digérer et d’intégrer tous les apports, et les transformer en actions. Ca peut commencer par « demain, qu’est-ce que je transmettrai de ce que j’ai vécu ici, à mon équipe ? ». Pourtant, l’évaluation de modules de formation est encore parfois trop basique. Il a la forme du questionnaire du formateur-prestataire de service qui veut savoir s’il a atteint ses objectifs et dans quelle proportion. Cette manière utilitariste n’atteint pas les formés.

Néanmoins, ce moment de réflexion est diversement vécu dans les équipes. En toile de fond, nous trouvons toujours le manque de temps dû à l’intense activité autour de la gestion du magasin. Entre maintenir l’activité commerciale à flot et poursuivre ses missions d’éducation permanente, l’équilibre est pour certains, difficile.

Pour cette raison, pendant près d’un an, nous avons débattu en mouvement pour élaborer un plan d’engagement collectif. Le plan dynamique des bénévoles aborde l’évaluation du travail de l’équipe : cette évaluation est désormais demandée une fois par an « dans le but d’améliorer le fonctionnement et les missions à remplir ». L’équipe choisit ainsi deux actions ou processus à évaluer, l’un qui pose clairement problème, l’autre qu’elle réussit bien. Si l’équipe veut évoluer, elle doit pouvoir cerner et nommer ses forces et faiblesses pour se donner des objectifs et les moyens qui en découlent. Elle doit pouvoir ainsi définir ses besoins de formation. Ce qui constitue un levier supplémentaire pour permettre à l’équipe de construire son propre programme de formation.

Organisation pratique et finalités

Les lieux et horaires des formations sont souvent difficiles à trancher. La diversité des bénévoles influence leur disponibilité (weekends, semaine, soirée ou journée). Ceux-ci sont demandeurs de formations décentralisées et locales, mais notre offre ne peut pas toujours suivre la demande par manque de disponibilité et de formateurs. Les formations plus centrales ont l’avantage de permettre la rencontre de bénévoles d’autres équipes et d’échanger sur des bonnes pratiques. En avril 2011, nous avions poussé loin la logique de l’accessibilité avec une formation sur la campagne « Cultivons » qui était proposée en direct via internet. Chacun pouvait suivre cette formation de chez lui, un avantage d’un côté, mais aussi une perte sur un autre : le débat collectif en avait pris un coup…

Mais la disponibilité des bénévoles ne tient pas non plus uniquement sur une question d’horaire ou de lieux. Ne nous laissons pas enfermer par les contraintes pratiques et remettons bien au centrela finalité. Certes, nous envisageons la formation comme un moyen de donner à chacun tous les outils pour comprendre sa tâche et mieux l’exécuter. Mais comme mouvement d’éducation permanente, nous voulons que chacun l’exécute en pleine conscience et avec un objectif d’émancipation. En clair, nous devons donner suffisamment de clés d’analyse pour, par exemple, répondre à ces questions : comment l’activité de commerce équitable dans nos magasins nous permet de comprendre les mécanismes inégalitaires entre le Nord et le Sud ? Comment le vêtement de seconde main nous permet de comprendre le coût de la surproduction sur les populations du Nord et du Sud ? Comment, enfin, nous pouvons agir sur les rapports de domination ? Et donner ainsi des pistes de réponse face à notre patron français…

En s’appuyant sur l’action autour du magasin, nous fédérons des bénévoles. Ils viennent avec des motivations différentes et notre premier travail de formation est de renforcer leur engagement autour des valeurs du mouvement et dans l’intérêt collectif. C’est la base commune. Elle est là, la dimension politique dela formation. Après, chacun trouvera sa place dans l’activité. Chacun recevra les outils dont il a besoin pour exercer sa tâche bénévole.

Echanges, actions, progrès

Trop souvent encore, pour diverses raisons, nous mettons plus d’énergie sur le savoir et l’information à transmettre plutôt que sur le public qui a des expériences à partager. Or, chacun sait quelque chose et peut le transmettre à l’autre, au groupe. C’est là toute l’importance de l’animateur, qui, avec des méthodes, pourra faire prendre conscience à chacun qu’ils participent à la construction du savoir collectif.

Partager les savoirs, se confronter à l’autre, prendre du recul, comprendre à son rythme et avec d’autres, produire du savoir pour demain passer à l’action, c’est à ça que la formation doit nous amener. Chaque bénévole a des besoins différents. Si nous recherchons bien tous les moyens de se former les uns les autres (qui vont bien au-delà du programme de formations), cela permettra de toucher davantage de personnes. Pour y arriver, nous devons considérer le savoir autour de l’engagement associatif comme le socle de base pour tout bénévole. Il doit apparaître au moins dans toutes les formations pour rendre le bénévole acteur, conscient et libre.

Denis Clérin

Bibliographie

  • MAUREL, Ch., « Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturel de l’émancipation », Paris, L’Harmattan, 2010
  • MOUSSIAUX, F., « La formation d’adulte, laboratoire pour l’action collective » in L’Esperluette n°70, trimestriel du MOC-CIEP, oct-nov-déc 2011
  • Collectifs d’associations et pilotée par Alain MANAC’H et Vincent MACQUART, « La formation des bénévoles », étude, avril 2011, Paris
  • Colloque Croix-rouge, « La formation, pour quoi ? », intervention de Jean Blairon, Bruxelles, 22 octobre 2011
  • Oxfam-Magasin du monde, Plan Dynamique des bénévoles, Wavre, octobre 2011

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