La réponse d’Oxfam-Magasins du monde au documentaire “Equitable : à tout prix ?”

“Equitable : à tout prix ?” est un documentaire de 52 minutes, réalisé par Hervé Dubois et qui a été diffusé sur France 5 et rediffusé le 30 mai 2012 sur la RTBF. Il dénonce les dérives du commerce équitable, principalement son ‘industrialisation’, véhiculée par la grande distribution et favorisée par les labels tels que Max Havelaar (MH). Exemples : récupération de l’image et des taux de croissance de l’équitable tout en gardant les mêmes marges brutes, pression sur toute la chaine d’approvisionnement, élimination des acteurs historiques tels que Lobodis, etc. Quelle est la position d’Oxfam-Magasins du monde (OMDM) sur ce sujet ?

Comme il est mentionné dans le documentaire, ce phénomène d‘industrialisation du commerce équitable comporte des avantages. Il permet notamment de toucher un plus grand nombre de petits producteurs. Il faut néanmoins faire attention dans le processus à ne pas abaisser les critères du commerce équitable et perdre ainsi de vue ses valeurs initiales. En un mot, défendre un ‘commerce équitable +’, en opposition au « commerce de l’équitable » [[highslide](1;1;;;)

Graas F. Mai 2010. Le commerce équitable : toujours plus pour toujours mieux ?

[/highslide]], exigeant dans ses critères, critique et politique.

Concernant les labels, Oxfam ne les emploie que comme des outils au service des producteurs marginalisés et des consommateurs. Notre organisation ne les utilise pas de manière systématique ou exclusive (« nous ne sommes pas mariés avec Max Havelaar ») mais uniquement s’ils sont conformes à nos valeurs, communes aux différents affiliés d’Oxfam International (OI) : justice, capacitation, crédibilité et durabilité. Oxfam n’utilise ainsi pas les « faux » labels équitables, moins exigeants, tels que Rain forest Alliance ou Utz (voir plus bas) [[highslide](2;2;;;)

Graas F. Mai 2010. Op. cit.

[/highslide]].

Dans l’ensemble, Oxfam se dirige vers une position plus neutre concernant les régimes de certification de produits, en regardant les évaluations d’impact indépendantes, d’évaluer les régimes sur leur efficacité et leur concordance avec les valeurs d’Oxfam, et de commencer à s’interroger sur la validité des systèmes de certification comme un véritable moteur de changement à long terme .

Plus spécifiquement, Oxfam se distingue de la grande distribution ou de certaines marques nationales sur de nombreux points :

  • OMDM vend 100% de produits du commerce équitable (à côté des vêtements de seconde main), contrairement à certaines marques nationales ou distributeurs, qui ‘lissent’ leur image, voire masquent certaines pratiques, en vendant quelques produits équitables au sein d’une large gamme de produits conventionnels. Exemple : Nestlé, qui certifie certains produits équitables mais vend du lait en poudre à des populations n’ayant pas accès à l’eau potable.
  • Oxfam va au-delà des critères de base des labels tels que MH, notamment dans sa relation commerciale avec ses fournisseurs :
    • La relation est la plus durable (voir question ci-dessous) et directe possible, afin de réduire le nombre d’intermédiaires, améliorer les marges et l’accès aux marchés des producteurs du Sud. Pour les produits d’artisanat par exemple, OMDM établit une vraie relation de partenariat, basée sur la confiance. Le prix de vente est ainsi un prix juste, le résultat d’un consensus entre OMDM et son partenaire : il doit à la fois permettre aux producteurs de vivre dignement de leur travail et à un nombre suffisant de consommateurs d’acheter le produit. En résumé, OMDM essaie de créer une forte éthique relationnelle [[highslide](3;3;;;)Graas F. Septembre 2010. Les pratiques d’achat équitables d’Oxfam-Magasins du monde.[/highslide]].
    • Oxfam travaille avec des partenaires marginalisés, exclus des marchés conventionnels, voire même du commerce équitable labellisé. Exemple : dans les zones de conflit telles que le Kivu au Congo. L’insécurité étant initialement trop importante pour les auditeurs de MH, Oxfam a aidé les producteurs dans leur développement vers la certification [[highslide](4;4;;;)Veillard P. Août 2012. Les zones de conflit, nouvelle frontière du commerce équitable.[/highslide]].
    • OMDM finance des programmes de soutien direct à certains partenaires : soutien technique (ex. développement de produits) ou organisationnel, programmes œuvrant au changement social des communautés, etc.
    • OMDM choisit ses fournisseurs indirects (OFT, CTM, Miel Maya, Ethiquable) en fonction, encore une fois, de ses valeurs. Au-delà des critères de base de MH, Ethiquable garantie par exemple un pourcentage fixe du prix final du produit à ses producteurs, soutient au maximum la transformation des produits au Sud afin de délocaliser la valeur ajoutée, etc. [[highslide](5;5;;;)Vandervecken V. Juin 2011. Note sur les critères et la procédure d’acceptation et de suivi des fournisseurs indirects de produits du Commerce Equitable pour Oxfam-Magasins du monde.[/highslide]]. De même, Oxfam Fair trade (OFT) reverse environ un tiers de ses marges aux producteurs du Sud (très variable en fonction des produits, de la variabilité des cours, etc.) [[highslide](6;6;;;)Oxfam Fairtrade. Aout 2010. formation de prix. [/highslide]] ou offre des programmes de soutien structurel aux organisations de producteurs (renforcement des capacités commerciales, de crédit, de transport, techniques agricoles, infrastructures sociales) [[highslide](7;7;;;)Oxfam-Wereldwinkels. Collaboration Avec Nos Partenaires. Une approche renouvelée. [/highslide]].
  • OMDM ne fait pas que vendre des produits : c’est aussi et surtout une organisation d’économie sociale et solidaire, portée par un mouvement de citoyens, qui défend de manière collective une alternative de consommation et de production afin de réduire les injustices socio-économiques. Concrètement, Oxfam mène des campagnes de sensibilisation vers les citoyens et des actions d’interpellation auprès des décideurs politiques ou des entreprises.
  • Enfin, OMDM effectue un travail de recherche sur des questions de fond telles que le salaire décent, le genre, la capacité de négociation collective des travailleurs, les études d’impact du commerce équitable, etc.

Le documentaire donne l’exemple de la Pronatec, un importateur suisse de commerce équitable ayant abandonné un fournisseur à la suite d’un problème de livraison. Observe-t-on ce genre de pratiques chez Oxfam ? 

Non, Oxfam applique avec ses fournisseurs l’un des grands principes du commerce équitable : la relation sur le long terme. Dans le cas de problèmes (qualité, livraison, etc.) réellement récurrents, il est mis fin à la relation de partenariat de manière la plus progressive possible, de façon à laisser un certain temps d’adaptation au partenaire. A noter également que l’ensemble des choix et décisions concernant le partenariat d’OMDM se fait au sein de la commission ‘Partenaires’, structure démocratique dans laquelle sont entre autres représentés les bénévoles [[highslide](8;8;;;)

Vandervecken V. Janvier 2011. Quelles garanties pour les produits d’Oxfam-Magasins du monde ?

[/highslide]].

Le documentaire donne l’exemple du label Rain Forest Alliance (RFA) comme label de commerce équitable. En est-ce un véritablement ? A quels labels peut-on faire confiance ? 

Non, le label RFA n’est pas un label de commerce équitable. Les critères tels que définis par l’ensemble du secteur (réseau FEW, anciennement FINE [[highslide](9;9;;;)

FEW : réseau des 3 organismes internationaux et historiques de commerce équitable, constitué de Fair Trade International, EFTA (European Fair Trade Association) et WFTO (World Fair Trade Organisation).

Anciennement FINE, qui comprenait le réseau de boutique NEWS (Network of European World Shops) aujourd’hui disparu, en plus des 3 précités (WFTO s’appelait alors IFAT, pour International Federation for Alternative Trade, tandis que Fair Trade International s’appelait FLO International, pour Fairtrade Labelling Organisations).

[/highslide]]) imposent une série d’avantages pour les producteurs, par exemple un prix minimum. Une large partie de ces critères économiques ne se retrouvent pas dans les critères de RFA. Historiquement, ce label est un label environnemental, mettant l’accent sur les pratiques agricoles durables, dites intégrées (ex. cultures sous couvert forestier), afin de conserver les sols et les écosystèmes, mieux gérer l’eau et es déchets, etc. Ces techniques peuvent permettre d’améliorer, sur le long terme, le rendement des cultures, et donc le revenu des petits producteurs. Mais encore une fois, les critères économiques du commerce équitable (prix minimum, prime de développement, préfinancement) ne sont pas assurés. Pour des raisons similaires, les labels 4C (Code Commun for Coffee Community) ou UTZ ne sont pas non plus des labels de commerce équitable. On peut par contre faire relativement confiance aux labels Ecocert Equitable, Fair for Life, FairWild, Max Havelaar (Fairtrade International), Naturland Fair ou WFTO [[highslide](10;10;;;)

Plate-forme pour le Commerce Equitable. Mars 2011. Guide des labels 2011 – étude comparée avec d’autres labels éthiques.

[/highslide]]. Néanmoins, la position d’Oxfam par rapport aux labels se veut neutre et se base sur une analyse au cas par cas, à l’aide entre autres d’évaluations d’impact indépendantes.

Que répondre à la critique faite par une fonctionnaire équatorienne dans le documentaire sur la faible portée du commerce équitable, en comparaison par exemple de l’impact des politiques commerciales de l’Union Européenne ?

Il est vrai qu’à l’échelle mondiale, le commerce équitable ne représente que 0,02% des échanges commerciaux. Néanmoins, ce  faible pourcentage a des effets concrets pour 1,5 million de producteurs marginalisés, pour leurs familles et leurs communautés, soit plus de 5 millions de personnes. Concernant l’incohérence avec les politiques commerciales, l’idée du commerce équitable est justement de proposer une alternative concrète aux injustices du modèle économique dominant. En partenariat avec différents acteurs et réseaux en Belgique et à l’international, OMDM mène des campagnes d’interpellation afin de modifier ces politiques, sur la base du modèle ‘expérimental’ que constitue le commerce équitable. [[highslide](11;11;;;)

OMDM. 2009. Le commerce équitable pour les nuls.

[/highslide]]

Il est donné l’exemple de fleurs labellisées équitables, en provenance de plantations ou de gros producteurs d’Equateur ou du Kenya. Quelle est la position d’OMDM par rapport à ce genre de dérive sociale et environnementale ?

  • Concernant l’aspect environnemental, il faut se souvenir que le bilan carbone d’un produit ne se réduit pas au transport. Une rose cultivée en Hollande sous serre chauffée produit deux fois plus de CO2 (670g) que la même fleur importée du Kenya par avion [[highslide](12;12;;;)Ecoconso. Les fleurs bio et équitables. Fiche-conseil n°145.[/highslide]]. Ainsi, dans une majorité de cas, l’importation de produits équitables peut se justifier : absence d’alternative (produits tropicaux ou culturellement spécifiques), part relativement faible du transport dans l’impact environnemental total, méthodes de production durables (ex. absence d’OGM, réduction des pesticides, etc.) [[highslide](13;13;;;)Graas F. Juin 2011. Quand le commerce équitable navigue sans boussole. [/highslide]]. Les critères MH interdisent par ailleurs les pesticides les plus dangereux, tout en encourageant les méthodes de lutte intégrée (ex. insectes) et la réduction des consommations en eau et énergie [[highslide](14;14;;;)Max Havelaar Belgium. Fleurs – en quoi consiste la certification Fairtrade des fleurs ?[/highslide]].
  • Du point de vue socio-économique, les conditions de travail dans les plantations conventionnelles de fleurs sont généralement déplorables : pulvérisation de pesticides très toxiques (souvent interdits en Europe) et sans protection, salaires extrêmement bas, absence de contrat, de protection sociale, de possibilité de se syndiquer, etc. [[highslide](15;15;;;)Econso. Op. cit. [/highslide]]. Les critères sociaux de Max Havelaar, basés sur les conventions de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) et parfois même au-delà, garantissent le respect d’une série de droits minimaux (liberté syndicale, sécurité sociale, conventions collectives, etc.). Il reste néanmoins vrai que la plupart des plantations du secteur horticole sont gérées par des gros propriétaires. C’est la raison pour laquelle MH n’a pas fixé de prix minimum pour les fleurs : leur idée n’est pas d’enrichir ces propriétaires mais d’améliorer les conditions de travail et de vie des ouvriers[[highslide](16;16;;;)Max Havelaar. Op. cit. [/highslide]].
  • Malgré ces arguments, les critères fixés par MH restent encore très critiquables et perfectibles. Exemple : le salaire de base est le salaire minimal en vigueur dans le pays de production, très souvent bien inférieur au minimum vital. Le commerce équitable de plantation induit de plus une forme de concurrence déloyale avec les petits producteurs de commerce équitable, qui ne bénéficient pas des mêmes économies d’échelle, alors que le logo apposé sur le produit est au final le même. Le principe initial du commerce équitable, aider les producteurs les plus marginalisés, est ainsi perverti. C’est la raison pour laquelle Oxfam est extrêmement prudente et vigilante avec les produits en provenance de plantations. Même si ses partenaires sont majoritairement des petits producteurs, Oxfam Fair Trade travaille aussi avec quelques entreprises. Ces dernières sont sélectionnées selon leur volonté d’améliorer les conditions sociales au sein de l’organisation, au bénéfice des travailleurs (développement des syndicats, primes Fair Trade consacrées aux travailleurs, etc.) [[highslide](17;17;;;)Oxfam-Wereldwinkels. Op. cit. [/highslide]]. Au travers de ses réseaux, Oxfam effectue par ailleurs un travail d’influence envers le label Fair Trade afin d’améliorer les critères applicables aux plantations et les conditions de vie des travailleurs. 

En Belgique aussi, les petits producteurs agricoles sont écrasés par la grande distribution, subissent la volatilité des cours mondiaux, etc. Que fait OMDM sur cette question ?

En effet, les injustices socio-économiques générées par le modèle économique dominant concernent aussi des producteurs au Nord. De ce point de vue, il faut se rappeler que les différents apports du commerce équitable :

  • C’est un moyen de soutenir des producteurs marginalisés par les règles et les pratiques commerciales dominantes, indépendamment de leur situation géographique.
  • C’est aussi un outil au service du plaidoyer pour le changement en profondeur de ces règles et de ces pratiques.

Encore une fois, OMDM défend, au travers de ses campagnes et de ses modèles de consommation et de production, une alternative globale au commerce libéralisé. Concrètement, en plus des paniers verts (produits locaux) déjà introduits en magasins, OMDM a entamé un processus de réflexion stratégique pour offrir prochainement des produits alimentaires paysans ‘Nord’, complémentaires et cohérents avec sa gamme de produits équitables. A noter enfin que la campagne « Communes du commerce équitable », à laquelle OMDM participe activement, donne une large place à la consommation de produits locaux [[highslide](18;18;;;)

Graas F. Juin 2011. Op. cit.

[/highslide]].

Le documentaire mentionne un label de l’association Européenne de commerce équitable (EFTA). Est-ce vrai, en existe-t-il un ?

Non, c’est une erreur. L’EFTA est une plate-forme associant les principaux importateurs Européens de commerce équitable (organisations pratiquant à 100% du commerce équitable), dont OMDM fait partie. L’EFTA n’a pas d’activité de certification per se mais coordonne un système commun d’information, de suivi et d’évaluation des partenaires du Sud communs aux différents membres d’EFTA [[highslide](19;19;;;)

Vandervecken V. Janvier 2011.Op. cit.

[/highslide]]. Par contre, la WFTO (World Fair Trade Organisation) est un réseau qui certifie ses organisations membres selon une série de 10 critères du commerce équitable. A noter que c’est un système de garantie et non un label, c’est-à-dire qu’il permet de certifier les organisations et non les produits. La certification WFTO est surtout utilisée dans l’artisanat, un secteur où les produits sont peu standardisés et donc difficiles à certifier sur des critères quantifiables.

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