Les grandes mobilisations citoyennes sont-elles encore utiles ?

Ces dernières années ont été marquées par de vastes mobilisations citoyennes à l’occasion de grands sommets mondiaux, tels que ceux des conférences pour le climat de Copenhague, Cancún et Durban ou celui de Rio+20 pour le développement durable.

Les citoyens n’ont en effet pas manqué à l’appel des plateformes d’ONG et d’associations environnementales qui n’ont en effet eu de cesse d’insister sur le caractère urgent des décisions à prendre pour faire face aux enjeux planétaires: changement climatique, perte de biodiversité, pauvreté, insécurité alimentaire, destruction de l’environnement, pertes de ressources naturelles,… Les citoyens ont défilé, crié, dansé, chanté et mobilisé d’autres à leur tour pour attirer au maximum l’attention de leurs élus politiques afin qu’ils prennent des engagements à la hauteur de leurs espérances. Les bases démocratiques pour provoquer le changement sont donc bel et bien existantes et solides.

Pourtant, si nous élus sont instamment encouragés à « agir maintenant » parce que « l’échec n’est pas une option » et que nous ne pouvons jouer avec « l’avenir des générations futures », force est de constater qu’ils semblent sourds aux revendications des citoyens du monde entier. Bien sûr, les choses ne sont pas présentées comme tel : ils ont réussi à éviter l’échec, à préserver le processus visant à prendre une décision constamment reportée à plus tard, à prendre quelques « bonnes mesures », mais dont la portée est, en réalité, assez limitée, etc. Mais ces succès en demi-teinte ne rassurent pas. Ces sommets ne débouchent vraiment pas sur des engagements à la hauteur des enjeux [[highslide](1;1;;;)

Durban laisse le monde se diriger comme un somnambule vers un réchauffement de 4 degrés, Rio+20 : ils sont venus, ils ont vu et ils sont partis, « Rio+20 n’a pas convaincu », Dimension 3, aout-septembre-octobre 2012.

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Démocratie politique, dictature économique

Paradoxalement, ces grands sommets internationaux apparaissent comme des hauts lieux d’exercice de la démocratie politique. En effet, ce sont nos représentants, garants de l’intérêt général qui nous y représentent. Ceux-ci déterminent même parfois leur position après consultation de la société civile, qui est également présente au sein même des délégations officielles du pays [[highslide](2;2;;;)

Notamment en Belgique via la formulation d’avis au Conseil Fédéral du Développement Durable

[/highslide]]. En vue de préparer les décisions finales des états, les discussions de ces sommets sont menées en association avec un panel assez large de parties prenantes, dont bon nombre d’acteurs de la société civile. Bref, au vue des dispositifs gigantesques mis en œuvre pour que tout le monde soit entendu, nos institutions nationales et internationales ne se ménagent pas pour maintenir l’impression d’une maitrise démocratique du cours des choses.

Dans le même temps, les états sont constamment renvoyés vers la question cruciale des moyens économiques nécessaires pour mener leur politique. Certes, les uns pèsent nettement plus que d’autres à ce niveau-là. Face aux Etats-Unis, la Belgique ne fait évidemment pas le poids, un pays d’Afrique frappé de plein fouet par le changement climatique comme l’Ethiopie, encore moins. Mais, force est de constater que les capacités de tous les états à faire face aux problèmes planétaires diminuent fortement alors même que ceux-ci deviennent de plus en plus importants. Le meilleur moyen de s’en rendre compte est d’observer les écarts grandissant entre leurs promesses et la réalité de terrain : les politiques de développement sous-financées, et en diminution constante ces dernières années, expliquent en partie le bilan intermédiaire mitigés des Objectifs du Millénaire, le manque de réponses claires quant à la constitution d’un fond climat laisse à penser nous ne serons pas en mesure de maintenir le changement climatique dans des proportions raisonnables,…

Les moyens ne manquent pourtant pas : le monde n’a jamais produit autant de richesses qu’aujourd’hui ! En réalité, la perte de moyens économiques des états va de pair avec la montée en puissance des acteurs économiques du secteur privé. Leur pouvoir économique est devenu énorme, parfois même bien plus élevé que celui dont disposent certains Etats. A titre d’exemple, le seul chiffre d’affaire des 5 plus grandes multinationales équivaut ainsi au PIB des 46 pays les plus pauvres [[highslide](3;3;;;)

Plaquette Profits réels, responsabilité artificielle, Campagne de l’ONG Les Amis de la Terre – France, 2009

[/highslide]]. Ensemble, les multinationales pèsent pour plus de 2/3 des échanges commerciaux mondiaux [[highslide](4;4;;;)

La loi des multinationales, Solidaire, n°194, Déclaration de Berne, p.6

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Les moyens énormes dont disposent les acteurs économiques privés leur confèrent une influence déterminante sur l’orientation du cadre international dans lequel ils évoluent [[highslide](5;5;;;)

Dayez, C., Les multinationales face à leurs responsabilités sociétales, étude 2009, Oxfam-Magasins du monde

[/highslide]]. Paradoxalement, alors qu’ils se livrent à des pratiques qui peuvent avoir des conséquences problématiques sur le plan sociétal, humain et environnemental, ils s’imposent bien souvent aux états comme des partenaires de choix pour réaliser leurs projets politiques. Ils deviennent ainsi des parties prenantes de la lutte contre le réchauffement climatique, la pauvreté, la faim dans le monde, etc.

Toutefois, cette collaboration a un prix. Alors que l’homme politique rend des comptes aux citoyens, l’acteur privé, lui, est essentiellement responsable vis-à-vis de ses actionnaires dont l’exigence principale est le profit [[highslide](6;6;;;)

Quand bien même il existerait d’autres critères et parties prenantes associées à l’évaluation des performances de l’entreprise

[/highslide]]. Toute implication de sa part est donc fondamentalement conditionnée à la possibilité de créer, maintenir ou accroitre des parts de marché. Il n’est dès lors pas étonnant de constater que les discussions des états en matière de régulation soient presque systématiquement bloquées ou ajournées, alors que les solutions par le marché connaissent une évolution fulgurante. Economie verte, marché carbone, production d’agrocarburants, mécanismes de compensation sont autant d’éléments s’inscrivant dans cette perspective, et qui prennent le dessus sur celles qui s’inscrivent dans le cadre de prérogatives exclusives des états et dans l’objectif de limiter l’acteur privé dans ce qu’il peut faire, comme celle du contrôle des prix alimentaires, du moratoire sur les acquisitions de terres à grande échelles, de la limitation de la production nationale de gaz à effet de serre,…

Outre le fait que les solutions par le marché soient parfois contestable simplement du point de vue de leur efficacité, il est avant tout préoccupant de constater qu’elles génèrent des injustices difficilement justifiables du point de vue démocratique. Comment, par exemple, justifier le principe du marché carbone, qui fait peser les couts des efforts à fournir pour lutter contre le réchauffement climatique sur les personnes qui en sont victimes, tout en permettant le maintien des modes de consommations insoutenables des acteurs qui en sont responsables ? Comment peut-on mettre sur un même pied d’égalité, la production de nourriture et d’agrocarburants dans des régions où il existe des situations de famine ? Force est de constater que l’organisation de notre économie souffre d’un manque criant de légitimité démocratique [[highslide](7;7;;;)

Les peuples du monde face à l’avancée du capitalisme: Rio +20 et au-delà, Via Campesina, 06 juin 2012

[/highslide]]. Pas étonnant que nous soyons si nombreux dans les rues !

La consommation responsable ne résout pas tout  

Faute d’avancées convaincantes sur le plan de la régulation internationale, le consommateur apparaît comme le seul acteur encore capable de ramener l’économie au service des attentes de la société. Il peut sanctionner ce qu’il perçoit comme négatif par le boycott, et encourager ce qu’il perçoit comme positif par « l’acte d’achat responsable ». Son pouvoir est donc potentiellement énorme. C’est pourquoi il est au centre de l’attention de nombreux acteurs de la société civile qui s’efforcent par tous les moyens de lui faire prendre conscience de son pouvoir économique fondé sur son acte d’achat. Cela se décline, d’une part, par tout un travail de sensibilisation du consommateur à un maximum de problématiques liées à la production des produits qu’il achète, et d’autre part, par la production d’alternatives concrètes pour lesquelles il peut opter facilement – développement de produits, conseils et services pour faciliter le choix de produits « responsable »,…  De cette volonté d’influencer les consommateurs naissent de nombreuses synergies nouvelles entre acteurs qui ne se côtoyaient pas nécessairement auparavant : associations de défenses des travailleurs, organisations de producteurs, syndicats, acteurs du Commerce Equitable,…

La méthode Cultivons

Tout comme les paysans, nous participons à un système que nous ne maîtrisons pas vraiment. Pourtant, rien que par notre mode consommation, nous pouvons agir pour rendre ce système plus juste et durable. Oxfam a développé pour cela la « méthode CULTIVONS », basée sur 5 grands axes : manger moins de viande, réduire les déchets alimentaires, soutenir les petits producteurs locaux, acheter de saison et cuisiner intelligemment. Cette méthode propose des gestes simples à appliquer au quotidien afin d’acheter et de manger autrement pour être acteur du changement !

Le secteur privé se montre de plus en plus sensible à cette évolution. La multiplication des initiatives de Responsabilité Sociétale des Entreprises témoigne de la volonté des acteurs économiques privés de tenir compte des attentes du consommateur responsable. Si toutes les démarches ne sont pas forcément crédibles, elles témoignent d’une reprise de contrôle partielle sur les pratiques d’entreprises qui est intéressante.

Toutefois, la logique dans laquelle sont inscrits les acteurs économiques privés reste fondamentalement la même, celle de la maximisation du profit. Que cela soit à l’échelle des états ou à l’échelle du consommateur, l’association de l’acteur privé à une vision de changement de société butte sur sa bonne volonté à coopérer. Le chantage démocratique reste en quelque sorte le même…

Démocratiser l’économie

Face à l’impuissance ou le désengagement des états, rendus visibles lors des grands sommets internationaux, la démocratie représentative, où le rôle principal des citoyens consiste à donner à des professionnels de la politique un mandat leur permettant de prendre des décisions au nom de l’intérêt général, n’est plus entièrement convaincante. Car, le fonctionnement actuel de l’économie échappe en grande partie au contrôle démocratique. Il profite essentiellement à quelques acteurs économiques puissants, et impacte des pans entiers de notre société, sans que les parties affectées n’aient le moindre mot à dire.

Toutefois, la participation citoyenne ne s’arrête plus aujourd’hui aux portes de la sphère économique. Ces dernières années, de nombreuses initiatives économiques sont nées, portées par des individus dont ce n’est pas la spécialité, des citoyens, au départ le plus souvent bénévoles. Ces nouvelles activités s’observent dans des domaines comme l’alimentation (groupes d’achats collectifs ou solidaires), l’énergie, les services et monnaies alternatives (relocalisation de l’économie par les échanges locaux), le logement (Community Land Trust), et bien d’autres. Elles naissent essentiellement en réponses  à des demandes sociales insatisfaites, qui, généralement n’intéressent pas le secteur privé classique, dans la mesure où elles ne sont pas génératrices de marges de profit suffisamment intéressantes. Ces initiatives citoyennes se distinguent d’une démarche entrepreneuriale classique par le fait qu’elles saisissent des opportunités sociales (plus-value sociétales [[highslide](8;8;;;)

Exemple, lutte contre l’exclusion sociale, alphabétisation, sécurité alimentaire, protection de l’environnement, défense de la diversité culturelle, accès aux soins de santé, à la formation ou au crédit, amélioration des conditions de vie et de travail de catégories de personnes fragilisées, correction des inégalités Nord-Sud, etc.

[/highslide]]) et non commerciales (accroissement de la richesse des investisseurs).

Vu la mesure à laquelle les questions économiques déterminent la vie des individus et des collectivités, il n’est pas acceptable que ces questions ne soient pas soumises à la volonté populaire. Et, si cette volonté populaire doit s’exprimer, cela ne peut être que par la voie démocratique, c’est-à-dire en permettant à toutes et tous de participer à la décision sur un pied d’égalité. C’est ce que nous appelons l’enjeu de la démocratisation de l’économie. Ces initiatives s’inscrivent doublement dans cette perspective. D’une part, elles se soustraient en grande partie à l’impératif du marché pour recréer une économie au service de la société. D’autre part, les personnes qui acceptent de mettre volontairement à disposition d’un projet citoyen des ressources en temps, en nature ou en espèces sont généralement également motivées à faire entendre leur voix dans la mise en œuvre du projet. Ils mettent dès lors en place des structures associatives au fonctionnement hautement démocratique.

Dans cette conception de la démocratie économique, les citoyens acquièrent un statut d’acteur à part entière, et ne sont plus considérés comme de simples usagers, bénéficiaires ou consommateurs. Explorant de nouvelles pistes, ils sont générateurs de solutions pour faire face aux problèmes de société que l’acteur public ne peut plus régler tout seul.

Maintenir la démocratie politique

Au vu des maigres résultats atteints lors des récents sommets mondiaux, le doute quant à la pertinence des mobilisations citoyennes menées en préparation de ceux-ci s’installe. Ces sommets semblent en effet pris en otage par les grands acteurs économiques privés qui veulent imposer leur solution au monde entier.

Un tel constat ne doit pas nous amener à céder au cynisme et à la résignation. En ne faisant plus rien, nous ne ferions que renforcer le jeu de ces acteurs économiques qui transforment le monde en un gigantesque marché. Exigeons au contraire de nos élus qu’ils changent de disque, et s’affirment plus fortement comme acteurs garants de l’intérêt général, ne cédant pas au chantage économique.

Toutefois, la balle n’est pas uniquement dans le camp de nos élus. Un changement radical de notre société nécessite que l’ensemble des parties prenantes de la société y soient associées. Les citoyens qui participent par leurs modes de consommation, mais surtout par les initiatives collectives qu’ils mettent en œuvre montrent la voie d’une possible réconciliation entre politique et économie, qui s’avère bien nécessaire pour relever les défis planétaires actuels.

Il incombe alors à nos élus de reconnaitre la pertinence du travail citoyen, et d’en faire à leur tour un outil supplémentaire pour pouvoir imposer un cadre à l’économie mondiale, et des règles plus démocratique. Ils restent en effet les seuls acteurs légitimes pour imposer cela !

Corentin DAYEZ
Animateur de campagne

Pour aller plus loin :

  • Graas, F., 2012, Des coopératives pour démocratiser l’économie ?, Etude, Oxfam-Magasins du monde
  • « Initiatives citoyennes, l’économie sociale de demain ? », Les dossiers de l’économie sociale, #4, SAW-B, 2010
  • Delhommeau, T., 2009, Alimentation : circuits courts et de proximité, ASBL « Pour la solidarité »
  • Sibille, H., Ghezali, T., 2010, Démocratiser l’économie. Le marché à l’épreuve des citoyens, Grasset, Mondes Vécus, Paris

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