La mobilisation dans un processus d’éducation permanente

Si tu mobilises un homme, il se mobilisera une fois, si tu lui apprends à se mobiliser, il se mobilisera toute sa vie… (Clin d’œil au slogan des Iles de Paix)

Lorsque l’on consulte le dictionnaire, « mobiliser » y apparaît comme un terme relativement guerrier : Mettre sur le pied de guerre, utiliser des forces… C’est aussi un processus utilitariste : Faire appel à l’action de quelqu’un, alerter en vue d’une action,… Bref, la mobilisation renvoie à la base au processus de faire faire, à un certain nombre de personnes, une action qui sert l’intérêt de celui qui mobilise.

Dans la stratégie d’Oxfam-Magasins du monde, la mobilisation est appréhendée différemment. Celle-ci s’inscrit dans un processus d’éducation permanente qui ne vise pas à utiliser des forces pour servir une cause mais bien à mettre des gens en capacité d’action pour s’approprier eux-mêmes cette cause. Il ne s’agit donc plus d’utiliser mais bien de libérer le pouvoir d’agir ainsi que l’imaginaire. Notre travail pour susciter la mobilisation s’articule autour d’un processus : une suite souple de phases, laissant place à l’adaptation et l’improvisation, pour transformer progressivement des modes d’organisation, des logiques d’actions, des représentations du monde. Chez Oxfam-Magasins du monde, la mobilisation est un engagement conscient. Les gens ne sont pas considérés comme des petits soldats mais ils apprennent à se mobiliser par eux-mêmes.

Ceci étant, même si le travail d’éducation permanente doit amener les citoyens à tracer leur propre parcours d’engagement, il est important qu’il se mène dans un cadre où la vision de société est clairement assumée. Chez Oxfam-Magasins du monde, notre travail s’inscrit dans le cadre d’un grand projet de société, celui de construire la justice socio-économique en combattant la pauvreté de manière structurelle et globale. Nous voulons transformer l’économie afin qu’elle puisse être au service de la société, de la culture et de l’environnement et non l’inverse.

Quel(s) processus educatif(s) pour favoriser la mobilisation ?

Dans notre travail d’éducation permanente, il s’agit de mettre des gens en capacité de se mobiliser en travaillant sur les savoirs (je connais), les savoir-faire (je critique) et les savoir-être (je m’engage). Nous menons donc des actions visant à amener des citoyens à se mobiliser consciemment (point C dans le schéma ci-dessous). Le point de départ est toujours le même : un (ou des) citoyen(s) qui partage(nt) notre vision de société et qui témoigne(nt) d’un intérêt pour s’engager dans le cadre d’Oxfam (point A dans le schéma ci-dessous). Mais la démarche n’est pas linéaire, les chemins pour évoluer vers un engagement actif et conscient pourront être différents :

Une première stratégie consiste à apporter de la matière, des clés d’analyse, un regard critique dans le but de susciter l’envie de se mettre en action. Dans ce cas, il s’agit d’une démarche intellectuelle. « Je sais, je comprends, j’analyse, donc je peux/je dois/je veux me mettre en action ». (Parcours B’ dans le schéma). C’est le cas de citoyens qui vont participer à des formations ou des débats avec Oxfam, qui vont lire des articles ou utiliser des outils pédagogiques, à la suite de quoi, conscients de l’importance d’agir,  ils vont avoir envie de s’impliquer dans des actions concrètes.

Une seconde stratégie consiste à proposer des actions concrètes à des personnes pour les entraîner progressivement dans un processus de compréhension du monde, des enjeux, des interdépendances, des leviers d’action. Ce processus de compréhension est alors intimement lié avec l’action concrète dans laquelle le citoyen est engagé et est nécessaire pour la mener à bien. Il s’agit d’une démarche plus empirique. (Parcours B dans le schéma). C’est le cas de citoyens, voulant faire vivre leurs valeurs, qui vont s’engager dans un projet concret solidaire (dans un magasin Oxfam par exemple), à la suite de quoi, ils vont être amenés à chercher à comprendre les tenant et aboutissant des causes dans lesquelles ils se retrouvent impliqués.

agir-comprendre

Chez Oxfam-Magasins du monde, nous essayons également de partir de la mise-en-action pour arriver vers une compréhension globale des enjeux, c’est le cas par exemple des Jeunes Magasins-Oxfam en écoles qui visent à permettre aux jeunes impliqués dans une action concrète, de devenir des personnes qui se mobilisent de manière consciente et critique.

Comment Susciter une mobilisation durable ?

il ne suffit pas seulement de mener un bon processus d’éducation permanente pour apprendre aux citoyens à se mobiliser, il faut également offrir un cadre d’engagement qui suscite l’envie de se mobiliser. Pour qu’une personne s’engage, elle doit y trouver son compte. Le sociologue chilien José Bengoa propose une grille pour comprendre les logiques d’engagement social. Selon lui, 4 types de besoin peuvent être rencontrés :

  • La participation : être un acteur engagé dans la société en relation avec le contexte local, avoir une place active dans un système démocratique, se sentir utile.
  • Le changement social : pouvoir agir pour défendre ses valeurs et œuvrer à un changement social, se positionner dans un rapport de force pour faire évoluer la société.
  • L’identité : se conforter dans un sentiment d’appartenance à un groupe, s’affirmer personnellement à travers une identité collective.
  • L’ascension sociale : renforcer ses compétences et capacités, se forger de l’expérience, utiliser son expérience pour s’ouvrir de nouvelles opportunités.

Si l’on fait l’analyse avec un jeune qui participe à un Jeune Magasin-Oxfam dans son école ou un adulte au sein d’une équipe, on peut retrouver ces différents éléments dans son engagement :

  • Participation : Le jeune participe à un projet concret dans son école, l’adulte participe au projet autour d’un magasin, ils assument des responsabilités (de vente ou d’animation d’équipe par exemple), ils se sentent utiles
  • Changement social : Le jeune ou l’adulte s’engage pour ses valeurs, il défend un projet qui a du sens, il œuvre pour un autre modèle de société en proposant une alternative concrète dans l’école ou dans la commune et en interpellant les élèves et l’institution scolaire, l’institution communale, les citoyens.
  • Identité : Le jeune ou l’adulte se sent appartenir à Oxfam, il peut ancrer ses valeurs dans un combat plus global, il travaille avec d’autres personnes qui partagent ses valeurs et contribuent à affiner son identité
  • Ascension sociale : Le jeune ou l’adulte acquiert des compétences comme la gestion d’un projet, le travail d’équipe, travaille des savoirs comme la compréhension du modèle socio-économique, les alternatives qui existent et développe des attitudes comme l’engagement. Des savoirs, savoir-être et savoir-faire qu’il pourra valoriser dans d’autres domaines.

José Bengoa nous suggère, avec cette grille de lecture, différentes dimensions lorsque l’on élabore un projet qui vise à inviter les gens à se mobiliser. Il nous propose en outre de trouver des moyens concrets  à développer dans chaque projet afin d’augmenter l’efficacité des projets visant l’implication active.

D’autres éléments renforcent l’implication durable dans un projet citoyen :

  • Une mise-en-projet collective : Lorsque l’on est tout seul, on peut vite s’essouffler  mais le travail en équipe permet une émulation positive et dynamise le projet. Le collectif permet également de donner le sens à l’action (car ensemble, on peut réfléchir, débattre, se rappeler pourquoi on agit ensemble). Un projet qui n’a plus de sens est en effet souvent voué à mourir.
  • L’aspect concret : Un projet concret et à la portée de ceux qui vont le mener est, la plupart du temps, beaucoup plus mobilisant. C’est essentiel pour maintenir la motivation, que les personnes impliquées puissent atteindre des résultats palpables et voir clairement dans quel mouvement global de changement s’inscrit leur action.
  • La responsabilisation : Il est intéressant que les personnes impliquées puissent prendre rapidement des responsabilités. Les responsabilités peuvent parfois faire peur ou fatiguer les personnes qui les assument, mais elles permettent aussi de se sentir utile, de rester connecté au projet et surtout de réellement développer des savoirs, savoir-faire et savoir -être.

Quelle maîtrise du parcours de mobilisation ?

Un parcours d’engagement/de mobilisation a ceci de particulier, c’est qu’il est très personnel, propre à chacun. Ainsi, chacun va nourrir ses valeurs, ses connaissances, ses implications via des portes d’entrées différentes. Un nombre incalculable d’éléments peut impacter une trajectoire de vie. Il est donc illusoire (et pas forcément souhaitable) de vouloir contrôler l’ensemble d’un processus d’éducation à la mobilisation. Une organisation qui mène ce type de travail peut mettre des éléments en place qui vont renforcer un acteur dans son parcours de mobilisation mais en aucun cas avoir la maîtrise sur ce parcours.

De nombreux bénévoles Oxfam s’engagent également dans d’autres initiatives citoyennes parallèlement ou suite à leur engagement Oxfam. C’est le cas par exemple d’une étudiante engagée dans un Jeune-Magasin-Oxfam à l’école qui a décidé de partir en voyage interculturel avec une autre association de solidarité Nord-Sud pour finalement s’impliquer dans un parti politique. Il s’agit d’un parcours personnel dans lequel les différents éléments s’imbriquent et prennent du sens entre eux.

Cela pose une vraie question aux acteurs d’éducation permanente : comment conjuguer la fidélisation de bénévoles et de publics autour de son organisation, avec la promotion de l’autonomie, le fait d’amener à voler de ses propres ailes, à tracer son propre chemin d’engagement ? C’est aussi la question de conjuguer les enjeux institutionnels (l’organisation doit récolter 10.000 pétitions) avec les enjeux d’éducation permanente (l’équipe locale va décider elle-même des projets qu’elle va mener).

Il est donc intéressant de trouver un équilibre en menant des projets souples dans un cadre défini, permettant d’offrir en même temps un espace d’autonomie et un lien d’appartenance avec l’institution.

Conclusion

La mobilisation est un mot clé chez Oxfam-Magasins du monde mais comme le souligne cette analyse, c’est un terme qui peut être compris de différentes manières. Pour Oxfam, il est important de faire la distinction entre mobiliser et apprendre à se mobiliser. Nous voulons faire de la mobilisation, un processus d’apprentissage inscrit dans une démarche d’éducation permanente. C’est une démarche dans laquelle nous ne maîtrisons pas tous les éléments mais qui peut néanmoins offrir un cadre solide.

Il est fondamental de toujours se poser cette double question : est-on en mesure de proposer, d’une part, un cadre de mobilisation clair, concret et motivant et, d’autre part, des processus éducatifs adaptés permettant réellement d’apprendre à se mobiliser. Si ces deux défis sont relevés, cela sera un gage de qualité, et si l’organisation y ajoute le sens, une vision claire, cohérente et assumée du changement social, ce sera gage de réussite.

Hugo Roegiers 

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