fbpx

Vivre la démocratie à l’école

L’école devrait constituer un des espaces de vie en société où le jeune peut faire l’expérience de la démocratie. L’école vise de multiples apprentissages ; elle a la vocation d’amener le jeune à devenir une personne (par un développement personnel), un citoyen (par des capacités politiques) ainsi qu’un travailleur (par une qualification professionnelle)[[highslide](1;1;;;)

Centre d’Action Laïque, La démocratie à l’école, in « Écoles citoyennes », coll. « outils de réflexion », mars 1999, n°9, p. 3-8.

[/highslide]]. Ces différentes dimensions constituent un socle qui aidera le jeune à trouver sa place à  l’école, et bien sûr au-delà pour mener une citoyenneté active dès la vie adulte. Mais l’école parvient-elle réellement à donner les outils nécessaires qui permettront aux jeunes d’utiliser leur pouvoir démocratique une fois propulsés dans l’espace public?

Qu’est-ce que la démocratie ?

Souvent considérée comme une évidence, la démocratie n’est pourtant jamais acquise ou définitive ; loin d’être figée une fois pour toute, la démocratie est en perpétuel chantier. Pierre Wauub, professeur dans une école secondaire bruxelloise, nous rappelle que[[highslide](2;2;;;)

WAAUB P., La démocratie est-elle soluble dans l’école ?, éd. Labor, 1999.

[/highslide]]

la démocratie n’est pas un produit fini dont il suffirait de faire la promotion ou de diffuser le mode d’emploi. (…)  La démocratie se fait et se défait à chaque instant, elle se nourrit, s’enrichit d’une pratique et d’une réflexion permanente qu’elle permet et suscite elle-même.

On comprend aisément le défi que représente la démocratie à l’école. Indéniablement collective, la démocratie demande l’implication et la vigilance de tous les acteurs de l’école.

Selon un rapport de l’UPAFEC[[highslide](3;3;;;)

UPAFEC (Union des Fédérations des Associations de Parents de l’Enseignement Catholique), La démocratie à l’école en danger ?, 2008.

[/highslide]], vivre la démocratie à l’école,

c’est faire confiance aux élèves, les responsabiliser et leur donner les moyens de nous étonner et de nous montrer leurs capacités d’autogestion, d’autodiscipline et leur implication dans la vie de l’établissement.

Si la démocratie à l’école semble aller de soi, on se heurte pourtant rapidement à quelques obstacles qui faussent l’exercice démocratique.

Quelques obstacles à la démocratie dans l’école

Pour certains, il peut sembler paradoxal de vouloir enseigner la démocratie dans un lieu non démocratique, à savoir l’école. Comme l’indiquait déjà le Centre d’Action Laïque dans un rapport de 1999,[[highslide](4;4;;;)

Centre d’Action Laïque, id.

[/highslide]]

L’école n’est pas démocratique : d’un côté, elle participe à une inégalité entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et, de l’autre, sa fréquentation est obligatoire.

Malgré l’évolution de la relation pédagogique avec le temps (le professeur et l’élève sont moins dans une relation d’autorité qu’il y a une génération), il s’avère que cette relation n’est toujours pas égalitaire. Le professeur concentre à lui seul les trois zones de pouvoir : le législatif (il formule les règles), l’exécutif (il les met en œuvre) et le judiciaire (il sévit en cas de transgression aux règles), ce qui rend la relation avec l’élève asymétrique. Pourtant, pour que la démocratie soit de mise dans l’école, il faut que les règles en vigueur soient considérées comme légitimes aux yeux de tous les acteurs, aussi bien les professeurs que les élèves. Or, selon Pierre Waaub,[[highslide](5;5;;;)

WAAUB P., id.

[/highslide]]

dans le cas de la classe ou de l’école, les conditions politiques de légitimité de la règle ne sont pas réunies puisque non seulement l’élève est exclu de toute participation au processus législatif mais que, de plus, la réunion des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire dans la personne du professeur en classe autorise ce dernier à faire évoluer la règle, son interprétation, les sanctions et l’application des sanctions en fonction de ses intérêts propres. Et enfin, parce qu’aucune possibilité de contestation de la règle, de recours contre les sanctions n’existe vraiment.

 Ainsi, pour que les règles soient légitimées, il faut que les élèves aient la possibilité de participer à leur élaboration, c’est-à-dire qu’ils puissent participer à leur formulation, mais également à leur critique, leur évolution et leur remise en cause. D’où l’absolue nécessité de concevoir la démocratie comme un grand chantier collectif et non comme un spectacle à contempler de manière passive.

Si la démocratie trouve difficilement sa place dans le fonctionnement interne des écoles, elle la trouve aussi péniblement dans l’organisation de l’enseignement en Belgique. Il serait simpliste de penser qu’un enseignement gratuit et accessible à tous soit garant d’une école démocratique. Comme le rappelle Nathalie Rasson,[[highslide](6;6;;;)

RASSON N., Pratiques démocratiques à l’école, Couleur livres, 2008.

[/highslide]]

la question de la démocratie à l’école ne se joue pas au seul niveau des établissements. La dualisation toujours plus grande de l’enseignement force à élargir le débat et à redire que l’École ne sera jamais démocratique tant qu’elle reproduira, sans se remettre en question, les inégalités de la société.

Pierre Waaub de compléter

Ce qui est en jeu dans l’école n’est ni plus ni moins que le degré de reproduction sociale intergénérationnelle de la société. L’enjeu démocratique dans l’école fait partie du conflit de l’accès aux savoirs, aux titres auxquels ils donnent accès et, à travers ces derniers, à la répartition des richesses et donc au pouvoir. L’école est donc à la fois un pouvoir et un instrument de répartition du pouvoir. L’orientation pédagogique est, dans les faits, une sélection sociale et il ne faut donc pas s’étonner de retrouver la dévalorisation sociale et salariale de certaines activités professionnelles dans les filières qui y donnent accès.

Selon l’auteur, l’organisation de l’enseignement en Belgique, avec ses filières très clairement différenciées (générale, technique, professionnelle), tend non seulement à faire exister une échelle sociale, mais aussi à la répéter de génération en génération.

Au vu des tensions contradictoires auxquelles est soumise l’école (discipline/confiance, compétition/solidarité, démocratie/sélection sociale…) ainsi qu’aux entraves démocratiques qu’elle contient, on peut s’interroger sur l’intérêt d’essayer de faire vivre la démocratie dans les établissements scolaires. Mais la stratégie éducative d’Oxfam-Magasins du monde dans le milieu scolaire se base justement sur l’aspect imparfait de l’école pour favoriser l’apprentissage de la démocratie : elle se veut être pour les jeunes un espace de contestation et de négociation où ils sont amenés à développer leur sens critique.

Quelles instances démocratiques à l’école ?

Enseigner la démocratie à l’école sans permettre aux élèves de l’expérimenter au quotidien n’aurait pas de sens. Mais vivre la démocratie au sein de son établissement scolaire implique de proposer des lieux de participation aux jeunes, dotés d’un réel pouvoir de décision et de négociation.

Le décret de 1997 définissant les missions prioritaires de l’enseignement primaire et secondaire prévoit qu’un conseil de participation soit créé dans tous les établissements scolaires organisés ou subventionnés par la Communauté française. La mission du conseil de participation est de débattre du projet d’établissement, le modifier et le compléter. Le conseil de participation réunit différents acteurs de l’école : les enseignants, les parents, la direction, le pouvoir organisateur, le personnel ouvrier et administratif ainsi que les élèves qui y sont officiellement représentés par deux délégués élus parmi le conseil des délégués.

Malgré l’existence de telles structures, une analyse de la FAPEO[[highslide](7;7;;;)

FAPEO (Fédération des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel), Je participe, tu participes, nous participons : des élèves citoyens à l’école, 2011.

[/highslide]] affirme que les jeunes aimeraient participer davantage aux décisions de leur école :

alors que les jeunes passent un temps considérable à l’école, ils expriment le sentiment de vivre dans un environnement peu participatif.

Des outils ont été créés pour mieux accompagner les élèves dans leur travail démocratique, par exemple un site dédié à aider les délégués de classe dans leur fonction. Mieux, des associations comme « Jeunes et Citoyens » mènent dans les écoles des animations et des formations autour de la démocratie, la citoyenneté et la participation.

Mais, à part quelques écoles qui ont su instaurer un système démocratique intéressant avec les élèves, Pierre Waaub considère que la plupart des établissements scolaires sont pris au piège :[[highslide](8;8;;;)

WAAUB P., id.

[/highslide]]

les structures qu’ils instaurent dans les écoles, qu’il s’agisse du conseil de participation instauré récemment par décret [ou d’autres instances de participation], ces structures sont toutes axées sur l’aspect formel de la démocratie, butent sur l’aspect politique de la démocratie et se transforment en simples mises en scène pédagogiques sans réelle compétence de décision.

Développer une culture de la participation

Lancer dans une école un réel processus de consultation des élèves ne se fait pas à la légère, il faut pouvoir mesurer l’ampleur du projet et anticiper ses retombées. En effet, instaurer la démocratie à l’école bouleverse indéniablement les structures, la place et le rôle de chacun au sein de l’établissement. Il est donc illusoire de vouloir plus de démocratie sans accepter de revoir les structures et le fonctionnement de l’établissement.

Pour que vive la démocratie à l’école, construire un lieu de participation n’est pas suffisant, il faut aussi donner les moyens aux élèves d’investir ces lieux. Pour cela, il faut que les élèves et les différents acteurs de l’école comprennent le fonctionnement de ces structures et y trouvent du sens.[[highslide](9;9;;;)

Centre d’Action Laïque, id.

[/highslide]]

Participer réellement, c’est aussi pouvoir prendre la parole, argumenter un point de vue, écouter le point de vue de l’autre, juger, choisir, décider… autant de compétences transversales que chaque discipline devrait contribuer à faire acquérir.

Mais comme l’indique la FAPEO[[highslide](10;10;;;)

FAPEO, id.

[/highslide]]

les délégués déplorent souvent de ne pas être entendus au sein des conseils de participation. Ils ont majoritairement le sentiment d’y être présents pour répondre à l’obligation décrétale et pour recevoir des informations. Ils n’osent pas prendre la parole ou ils ignorent qu’ils peuvent la demander. (…) Ils méconnaissent les règles du jeu et par conséquent leurs moyens de pouvoir.

Pour permettre aux jeunes d’investir réellement ces structures participatives, Pierre Waaub d’insister sur l’importance de formaliser la démocratie à l’école.[[highslide](11;11;;;)

WAAUB P., id.

[/highslide]]

L’exercice de la démocratie nécessite l’existence de textes fondateurs, d’une loi constitutionnelle qui puisse préciser le rôle, les objectifs, les compétences ainsi que les modes de constitution et de fonctionnement des institutions mises en place. Des délégués d’élèves, des conseils d’élèves, de classe, d’école, des assemblées générales fleurissent dans beaucoup d’établissements sans que jamais un texte fondateur ne soit négocié, débattu et finalement adopté. (…) Cette loi fondamentale (Constitution) des institutions démocratiques de l’école est indispensable. C’est une condition nécessaire de l’existence d’un débat démocratique.

Sans établir clairement les compétences et les moyens d’action des structures mises en place ainsi que les sujets qui pourront être débattus et à qui/quoi s’appliquent les décisions prises, on fausse le débat démocratique. Cette situation est confortable pour ceux qui détiennent le contrôle dans l’école car ils font semblant de partager leur pouvoir, sans avoir à le partager réellement. Mais[[highslide](12;12;;;)

WAAUB P., id

[/highslide]]

transférer une compétence qu’on exerce seul dans le domaine démocratique, c’est accepter que la décision se transforme dans le processus de décision, (…) renoncer à un privilège.

Pour expérimenter la démocratie, il faut donc accepter de lâcher prise sur certains éléments de l’école. L’institution scolaire mettrait sur la table les éléments qui sont non-négociables, comme le fait que le cours doit avoir lieu par exemple, et expliquerait pourquoi. A côté de ces éléments non-négociables, il y a une série d’éléments négociables sur lesquels l’ensemble des acteurs de l’école doivent se mettre d’accord, par exemple les « conditions de travail » en classe et dans l’école.

Le projet des JM-Oxfam comme exercice démocratique

Le projet Jeunes-Magasins Oxfam (JM-Oxfam), qui rassemble des élèves et professeurs, semble un lieu idéal pour s’essayer à la démocratie. Ce projet pédagogique d’Oxfam-Magasins du monde vise à mettre des jeunes en projet autour des questions de répartition inégale des richesses, course à la consommation, non-respect des droits humains dans le travail, menaces écologiques… Pour cela, ils s’informent et cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent, en se questionnant, en débattant et en se positionnant. Le projet JM-Oxfam tente ainsi de former ce que l’on appelle des CRACS, des citoyens responsables actifs critiques et solidaires. En ce sens, le JM-Oxfam se veut être un lieu d’apprentissage de la démocratie, qui incite à la confrontation d’idées.

L’équipe JM-oxfam se frotte donc, à différents niveaux, aux enjeux démocratiques. Tout d’abord, le projet est l’occasion de vivre un autre rapport aux autres, notamment dans la dynamique professeurs/élèves. Certains groupes relèvent le défi : les élèves et les professeurs sont égaux dans la prise d’initiatives et de décisions. Par contre, dans d’autres groupes, il s’avère difficile de dépasser la relation professeurs/élèves telles que vécue en classe. On constate alors que les initiatives et décisions émanent souvent du professeur, sans toujours consulter les élèves.

Ensuite, au sein de l’école, le groupe JM-Oxfam va diffuser des idées qui ne sont pas forcément celles mises en valeur par l’établissement. Afin de réaliser leurs projets, les membres du JM-Oxfam vont devoir se mettre d’accord avec la direction ainsi que faire valoir leurs idées et intentions auprès des autres élèves et professeurs de l’école.

Finalement, au sein de l’équipe, l’enjeu démocratique est également présent à partir du moment où les membres du groupe se rencontrent afin d’organiser des actions, de se répartir les tâches en équipe, prendre la parole pour faire valoir leurs idées, etc. Afin que le débat démocratique ne soit pas biaisé, il est souhaitable, selon les recommandations de Pierre Waaub, que des règles soient formulées à propos du mode de fonctionnement du groupe (modes d’action, compétences, zones de négociation possible). Une autre analyse critique se penchera sur le sujet, à savoir si le projet JM tient la route par rapport à la grille d’analyse développée dans cette analyse. De plus, un travail sera mené afin d’améliorer le dispositif démocratique dans les équipes JM-Oxfam, en travaillant sur la prise d’initiative, de responsabilité et la place de chacun.

Carole Van der Elst
Service Mobilisation Jeunes

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *