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Les principaux points de débat de la démarche ‘Paysans du Nord’

Après moult débats, c’est fait : la démarche ‘Paysans du Nord’ d’Oxfam-Magasins du monde est lancée depuis le mois de mars dans une série de magasins pilotes. Nous ne détaillerons pas ici la totalité de la démarche, longuement explicitée par ailleurs. Rappelons simplement sa logique de base : la défense d’un modèle d’agriculture paysanne, comme alternative globale aux dommages sociaux et environnementaux de l’agriculture industrielle. Plus d’informations sont disponibles dans la charte ‘Paysans du Nord’, qui précise en outre les critères utilisés par Oxfam-Magasins du monde pour sélectionner les produits, partenaires et fournisseurs [[highslide](1;1;;;)

Oxfam-Magasins du monde. Mars 2013. Charte Paysans du Nord. Démarche d’Oxfam-Magasins du monde pour promouvoir une Agriculture Paysanne. 

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Dans cette analyse, nous nous concentrerons sur les 3 questions les plus débattues au sein des différentes instances de l’organisation, notamment lors du processus d’écriture de la charte :

  • La question des produits relativement équivalents pouvant être produits à la fois au Nord et au Sud : quelle priorité entre les deux ? Jusqu’où va l’équivalence ? Doit-on fixer des ‘quotas’ de produits Nord ?
  • La question du développement d’un ‘fonds Nord’ : l’équivalent de la prime de développement pour les produits équitables Sud, ce fonds pourrait être utilisé par les organisations de producteurs pour lancer des projets de développement socio-économique au niveau local.
  • La question enfin de la certification : doit-on certifier la démarche, comme pour beaucoup de produits alimentaires Sud ? Si oui, toutes les dimensions de la démarche ? Ou seulement certains aspects environnementaux, par exemple à l’aide d’une certification biologique ?

Les produits polémiques

La question de la concurrence entre produits Nord et Sud ‘équivalents’ est certainement la question ayant suscité les débats les plus importants, à la fois chez les employés et chez les bénévoles. Mais lorsque l’on y regarde de près, elle porte sur un nombre limité de produits. La plupart des produits alimentaires équitables Sud sont en effet des produits tropicaux ne pouvant être cultivés en Europe (café, thé, cacao, jus tropicaux, etc.) tandis que les produits Nord considérés sont eux bien spécifiques d’une région ou d’un terroir européen. Exemples : le piment d’Espelette d’Ethiquable, un produit caractéristique du Sud de la France. Dans le cas des produits composés, les ingrédients Nord et équitables peuvent être combinés (ex. lait chocolaté produit à partir de lait belge et de chocolat / sucre équitables Sud). Pour la majorité des produits transformés, il n’existe donc pas de conflit entre produits Paysans du Nord et produits équitables Sud, mais une logique de complémentarité de gamme ou d’ingrédients, de diversification de l’offre et de soutien global à l’agriculture paysanne. A nouveau, l’offre de produits Nord suit donc une logique commerciale, mais aussi et surtout politique, en soutenant un modèle de production agricole de manière globale. Concernant les produits frais (fruits et légumes), ils sont logiquement issus de filières courtes locales, spécifiques à chaque magasin Oxfam.

Restent quelques produits plus polémiques, tels le vin, le miel, certaines huiles ou encore les jus / confitures de fruits locaux. Ces produits peuvent poser problème puisque des versions Nord et Sud relativement similaires existent. Dans ce type de situation, une analyse au cas par cas sera conduite par un comité d’arbitrage (incluant des bénévoles et des employés Oxfam), qui pourra décider d’exclure un produit trop incohérent. Son objectif sera d’arbitrer entre les différentes composantes de la démarche : développement au Sud, soutien d’un modèle global d’agriculture paysanne, cohérence environnementale. Un aspect important à considérer sera le niveau d’équivalence des produits : même si deux produits Nord et Sud peuvent paraitre à première vue équivalents, de nombreuses propriétés (techniques, organoleptiques, nutritionnelles, etc.) peuvent justifier une vente simultanée. Ainsi, une huile de tournesol européenne a des propriétés spécifiques (nutritionnelles, de cuisson, etc.) qui pourraient justifier sa vente aux côtés d’une huile d’olive de Palestine. De même, le goût d’un vin argentin est lié à un terroir bien particulier, que l’on ne retrouve pas nécessairement dans un vin français par exemple.

Un jus de pomme équitable du Chili a par contre relativement peu de qualités organoleptiques propres. Initialement, le choix de le commercialiser s’est d’ailleurs fait dans une pure logique de développement, à un niveau micro-économique. Sans préjuger de ce qui pourra être décidé dans le comité d’arbitrage, il est probable que ce dernier privilégie un jus de pomme issu de l’agriculture paysanne Nord, dans une logique environnementale (transport réduit, variété locale, etc.) et systémique. Ce dernier point signifie que la défense d’un modèle d’agriculture paysanne au Nord contribue à diminuer de manière globale les impacts de l’agriculture intensive sur les pays du Sud (cf. les dommages des exportations agricoles européennes, qui tuent dans l’œuf de nombreuses filières dans le Sud). Il y a donc une logique à investir des ressources et de l’énergie sur de tels produits, de par l’impact positif indirect sur les filières agricoles au Sud. On peut bien sûr objecter que les producteurs tels que les producteurs chiliens de jus de pomme ne seront plus directement soutenus, mais diverses pistes peuvent être envisagées pour y remédier : diminution progressive des commandes, soutien pour des produits plus spécifiquement Sud ou pour la commercialisation dans des filières équitables Sud / Sud, etc.

A noter qu’au final, une offre plus diversifiée peut avoir un effet bénéfique sur les ventes de l’ensemble des produits, en améliorant le trafic dans les magasins. Enfin, les problèmes logistiques / d’approvisionnement doivent également être considérés, certains produits Sud n’étant parfois disponibles qu’en quantités très limitées.

Malgré cette approche systématique et le nombre limité de produits Nord, de nombreuses voix au sein du mouvement craignent de voir la démarche Nord progressivement privilégiée, au détriment de partenaires Sud souvent plus nécessiteux. Le message de la charte est ici clair et simple. Oxfam Magasins du monde « reste avant tout une organisation de commerce équitable Sud, et continuera à commercialiser une majorité de produits Sud dans ses magasins » (cf. charte).

Le fonds Nord

Une autre question largement discutée lors du processus d’écriture de la charte est la pertinence d’un ‘fonds Nord’. Son principe serait de financer, à l’aide d’une marge supplémentaire prélevée sur les produits Nord, des projets au service des filières paysannes locales. Ces projets auraient pour objectif de déclencher une dynamique économique, au-delà de la simple commercialisation des produits, dans une logique de souveraineté alimentaire, de développement durable et d’économie sociale et solidaire. Exemples : création de valeur ajoutée via l’achat d’outils de production / transformation par les groupes de producteurs, diversification des productions, développement d’outils de communication pour valoriser le territoire, etc.

Parmi les différents acteurs européens engagés dans une démarche Nord, seule la marque française Ethiquable propose ce type de projets de développement (principalement dans le Gers, région d’origine de l’organisation)[[highslide](2;2;;;)

Ethiquable. Charte Paysans d’Ici. Démarche équitable, bio et locale d’Ethiquable.

[/highslide]]. Conçus et gérés de manière démocratique, ces fonds sont directement inspirés des primes de développement du commerce équitable. Les objectifs sont toutefois différents puisque la prime au Sud vise essentiellement à soutenir le développement social des communautés (ex. éducation, soins hospitaliers), un objectif beaucoup moins pertinent en Belgique, où un minimum de services est assuré dans ce domaine.

A première vue, une telle démarche est très séduisante : elle s’inscrit dans la continuité du commerce équitable et offre une plus-value supplémentaire par rapport aux produits ‘simplement’ biologiques ou locaux (en plus du préfinancement et du prix plus juste). De plus, elle constitue pour Oxfam-Magasins du monde un moyen de cibler le développement de produits bien spécifiques, cohérents avec le reste de sa gamme. Enfin, un fonds Nord est un puissant outil de communication, qui permet de mettre en valeur de manière concrète le soutien aux producteurs paysans.

Néanmoins, plusieurs problèmes apparaissent rapidement dans le cas spécifique d’Oxfam-Magasins du monde :

  • La principale question est de savoir si c’est bien là son rôle. Les forces majeures de l’organisation sont son réseau de magasin et son mouvement de bénévoles et elle n’a pas, au contraire d’Ethiquable, une plus-value particulière en matière de soutien aux producteurs agricoles. Les partenaires qu’elle soutient en direct dans le cadre du commerce équitable sont majoritairement des artisans, l’approvisionnement en produits alimentaires se faisant auprès de fournisseurs indirects tels qu’Oxfam Fair Trade et Ethiquable.
  • L’organisation ne dispose pas pour l’instant des ressources humaines suffisantes pour gérer un tel fonds. Même s’il était géré collectivement par les producteurs, il nécessiterait en effet un minimum de suivi par un employé Oxfam, notamment pour mettre en réseau les différentes organisations partenaires.
  • Enfin, la question du prix. Un tel fonds nécessiterait le prélèvement d’une marge supplémentaire, sur des produits aux prix déjà relativement élevés et dans un contexte général d’inflation des matières premières agricoles (ex. augmentation du prix du lait). Le risque serait donc grand d’impacter les ventes au point de compromettre l’ensemble de la démarche (et donc le fonds Nord proprement dit).

Ces différents problèmes contraignent Oxfam-Magasins du monde à limiter ses ambitions dans ce domaine, en se contentant d’un soutien indirect dans un premier temps (ex. via la commercialisation des produits Ethiquable, dont la démarche ‘Paysans d’Ici’ inclut de tels primes de développement). Ce type de projet serait néanmoins développé dans le cas où les produits Nord rencontraient un succès important, en collaboration directe avec les producteurs. C’est la raison pour laquelle Oxfam-Magasins du monde mentionne dans la charte qu’elle « encourage les producteurs à lancer des projets locaux au service des filières paysannes locales » (critère évolutif, voir charte).

La certification

Enfin, dernier sujet important de débat, la question de la certification. Deux questions en une ici. D’une part, l’utilisation d’une certification externe, pour assurer la ‘base’ de la démarche sur les composantes économiques, sociales et environnementales (à l’image du label Fairtrade Max Havelaar pour le Sud). L’autre question est plus spécifique aux aspects environnementaux, notamment concernant les modes de production: faut-il exiger des producteurs partenaires une certification biologique ?

La première question reste relativement théorique pour l’instant, dans la mesure où il existe très peu de systèmes certifiant les démarches de commerce équitable Nord en Europe (aucune spécifiquement pour la Belgique). Deux systèmes de certification de ce type ont été identifiés :

  • Le label Naturland Fair en Allemagne. C’est un système global qui s’applique à la fois au Nord et au Sud et qui combine les aspects socio-économiques du commerce équitable avec les critères de l’agriculture biologique (obligatoires). Il semblerait qu’il n’y ait pour l’instant qu’un seul produit ‘Nord’ certifié, un lait des Alpes bavaroises[[highslide](3;3;;;)Poos S. 2011. Un commerce équitable, aussi au Nord. befair.be. [/highslide]].
  • Le label Bio Solidaire  en France. Comme pour Naturland Fair, les critères biologiques sont combinés avec des critères plus spécifiquement équitables. Les audits sont réalisés par des certificateurs externes spécialisés, Ecocert ou France qualité. Si le label semble à la fois exigeant et proche de la démarche ‘Paysans du Nord’ d’Oxfam-Magasins du monde, le problème est que sa taille reste très limitée, à la fois en termes de produits et de zone géographique couverte (uniquement le Sud de la France pour l’instant, mais des projets pilotes ont été lancés en Espagne et en Suisse)[[highslide](4;4;;;)Bio Solidaire. Octobre 2011. Cahier des charges. Référentiel définissant les exigences portant sur les produits issus d’échanges solidaires Nord / Nord.[/highslide]].

Par ailleurs, sur l’ensemble des démarches équitables Nord identifiées en Europe, très peu utilisent un système de certification externe (à part le label bio, toujours exigé), et semblent ne pas s’en porter plus mal. Néanmoins, le besoin de gagner en crédibilité à l’aide d’une certification externe indépendante pourrait vite se faire sentir. On observe par exemple dans le commerce équitable Sud une exigence de plus en plus forte de la part des acheteurs, notamment en B2B (business to business – vente directement vers les entreprises) ou sur les marchés publics, où il existe d’importants risques juridiques. C’est pourquoi il est mentionné dans la charte la possible utilisation dans le futur d’une « certification externe indépendante », afin de « crédibiliser la démarche » (cf. charte). Cette utilisation ne sera toutefois pas systématique ou exclusive, en cohérence avec le positionnement d’Oxfam-Magasins du monde vis-à-vis des labels de commerce équitable (logique d’outil en fonction des besoins et des valeurs[[highslide](a;a;;;)

La position d’Oxfam-Magasins du monde dans ce domaine n’est pas d’utiliser tel ou tel label de manière systématique ou exclusive mais uniquement si ses critères remplissent un objectif bien précis, tout en étant conformes aux valeurs Fair Trade d’Oxfam International: (1) justice (2) capacitation (3) crédibilité et (4) durabilité. Cette stratégie est permise par le choix aujourd’hui important de labels reconnus du commerce équitable : Fairtrade Max Havelaar, Fairwild, Fair for Life, Ecocert Equitable, Naturland Fair, Tu Simbolo. Pour plus de détails, voir l’étude ‘Le commerce équitable aujourd’hui’ p. 26.

[/highslide]])[[highslide](5;5;;;)Veillard P. Mars 2013. Le commerce équitable aujourd’hui. État des lieux, tendances et positionnement d’Oxfam-Magasins du monde.[/highslide]].

Concernant la certification biologique, les différentes instances impliquées (commission mixte et conseil d’administration) ont décidé de ne pas l’exiger de manière systématique. La charte spécifie ainsi : « la certification biologique n’est pas exigée, mais peut contribuer à démontrer le respect des critères environnementaux de cette charte ». De nouveau, on a ici une logique de symétrie avec les produits du commerce équitable[[highslide](b;b;;;)

Les produits OFT ou Ethiquable Sud ne sont pas tous certifiés biologiques.

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Au final, il est probable que la majorité des produits Nord commercialisés dans le cadre de la démarche ‘Paysans du Nord’ seront effectivement issus de l’agriculture biologique[[highslide](c;c;;;)

Tous les produits Ethiquable Nord (Paysans d’Ici) sont garantis biologiques, de même que les produits Alter Eco. De manière plus générale, tous les labels de commerce équitable tendent à converger vers le bio (même le label historique Fairtrade Max Havelaar considère l’intégration des critères biologiques dans ses critères environnementaux).

[/highslide]], qu’elle soit officielle (ex. label européen) ou privée (ex. Biogarantie). Néanmoins, Oxfam-Magasins du monde ne souhaitait pas rendre ce critère indispensable car cela aurait exclu de facto une série de producteurs qui répondent à la philosophie de la démarche mais ne rentrent pas strictement dans les critères biologiques et/ou ne peuvent se payer les coûts de certification. De plus, l’agriculture biologique n’est pas synonyme d’agriculture paysanne, comme le montre le développement du bio industriel et importé, ainsi que les critères relativement flexibles du label bio européen.

Patrick Veillard
Expert commerce équitable
Juillet 2013

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