Les apports de la démarche ‘Paysans du Nord’ au commerce équitable

Parmi les nombreuses questions que suscite le lancement récent de la démarche ‘Paysans du Nord’ dans les magasins du monde Oxfam, une est certainement plus fondamentale que les autres : comment cette démarche s’intègre-t-elle avec l’objectif premier de l’organisation, la lutte pour davantage de justice économique au Sud ? Autrement dit, quelle cohérence pour une organisation équitable Sud de transposer une partie de sa démarche au Nord ? Ne se trompe-t-on pas de cible ? N’existe-t-il pas un risque de perdre de vue son objectif premier ?

Nous tenterons dans cette analyse de répondre à ces questions en rappelant dans un premier temps les grands principes de la démarche. La deuxième partie sera consacrée à une question sous-jacente: quelle tonalité la touche Nord, liée au concept de souveraineté alimentaire, donne-t-elle au commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde ? En d’autres termes, qu’est-ce que la démarche Nord signifie pour son positionnement global sur le commerce équitable ? Apporte-t-elle à notre organisation un caractère spécifique par rapport aux autres acteurs du secteur ?

La défense de l’agriculture paysanne aussi au Nord

La justification globale de la démarche étant détaillée par ailleurs, notamment dans la charte et la brochure ‘Souveraineté alimentaire’[[highslide](1;1;;;)

Oxfam-Magasins du monde. Mai 2013. Charte Paysans du Nord. Démarche d’Oxfam-Magasins du monde pour promouvoir une Agriculture Paysanne.

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Oxfam-Magasins du monde. Mars 2013. Comprendre la souveraineté alimentaire.

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Veillard P. Mars 2013. Les principaux points de débat de la démarche ‘Paysans du Nord’. Analyse Oxfam-Magasins du monde

[/highslide]]nous nous contenterons ici d’en résumer les grandes lignes. Dans un contexte de défis globaux croissants (inégalités croissantes, changements climatiques, etc.), le projet part d’un double constat : l’échec du modèle agro-industriel dominant, d’une part, et, par son essor, la destruction des conditions de survie des modèles agricoles alternatifs d’autre part. Uniquement basé sur les gains de productivité et les intérêts particuliers d’un nombre limité d’acteurs, le modèle agricole industriel ne prend pas en compte la multiplicité des rôles que doit remplir l’agriculture (sécurité alimentaire, mais aussi préservation des ressources naturelles et culturelles, lutte contre la pauvreté, etc.). Agro-carburants, spéculation financière, accaparement des terres[[highslide](4;4;;;)

Oxfam International. 04/10/2012. « Notre terre, notre vie ». Halte à la ruée mondiale sur les terres.

[/highslide]], etc., sont des exemples de dérives liées à ce modèle, qui ont comme conséquences la fragilisation des populations les plus marginalisées. Autre exemple, la Politique Agricole Commune (PAC) européenne, dont la majorité des subsides ne profite qu’à une minorité, au service de l’agro-industrie, et qui menace par ses surplus exportateurs la viabilité des paysans du Sud.

C’est pourquoi Oxfam-Magasins du monde, défend, à travers sa démarche ‘Paysans du Nord’, une agriculture paysanne à petite échelle, ayant pour vocation première de nourrir les populations, tout en protégeant les milieux naturels, sur base de techniques agro-écologiques[[highslide](5;5;;;)

De Schutter O. 20/12/2010. Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation. Assemblée générale des Nations Unies.

[/highslide]]. Une agriculture au service des consommateurs, des citoyens du Nord et du Sud et des paysans, et qui garantit à ces derniers une rémunération digne. La démarche ‘Paysans du Nord’ s’inscrit dans une logique de lutte politique globale contre les conséquences du modèle agro-industriel. En défendant le modèle paysan en Europe, elle contribue à son maintien partout ailleurs dans le monde, et en particulier au Sud. Oxfam-Magasins du monde s’inscrit en cela dans une dynamique de souveraineté alimentaire[[highslide](6;6;;;)

Pour rappel, la souveraineté Alimentaire est définie comme le droit des peuples et des États à déterminer eux-mêmes leurs politiques alimentaires et agricoles, sans porter atteinte à autrui. Ce droit inclut : le droit à une alimentation de qualité, culturellement appropriée ; le droit à des revenus décents où les prix agricoles couvrent les coûts de production et permettent de vivre dignement d’une activité agricole ; le droit à l’accès et à une répartition équitable des moyens de production ; le droit de protéger et de réglementer la productionet le commerce agricole afin qu’ils répondent aux attentes de la société et respectent l’environnement.

[/highslide]], en opposition aux limites du concept de sécurité alimentaire (voir encadré 1). Ce constat général fait, on peut se demander quelles conséquences concrètes cette démarche Nord a sur l’activité première d’Oxfam-Magasins du monde, à savoir le commerce équitable, notamment en matière de positionnement.

Encadré 1 : souveraineté alimentaire vs. sécurité alimentaire

Même s’il n’existe pas de définition universelle de la sécurité alimentaire, elle est généralement entendue comme « la capacité d’assurer que le système alimentaire fournit à toute la population un approvisionnement alimentaire nutritionnellement adéquat sur le long terme ». Il s’agit donc d’assurer un accès physique et économique durable à une alimentation adéquate pour tout individu.

Pour assurer cette sécurité alimentaire, la grande majorité des États et institutions internationales défendent une vision productiviste et libérale de l’agriculture. Selon eux, il est essentiel d’augmenter les volumes et diminuer le prix des biens alimentaires. Cela suppose des formes de spécialisation agricole en fonction des spécificités régionales. Chaque pays se spécialise dans une ou plusieurs matières premières agricoles (ex. café en Ethiopie, cacao en Côte d’Ivoire, etc.) et acquiert ainsi un ‘avantage comparatif’ en termes de qualité, productivité, prix (économies d’échelles), etc. Les produits font ensuite l’objet d’importants échanges commerciaux, dans un marché mondial le plus ouvert possible (cf. la libéralisation des règles commerciales prônée par l’OMC, notamment dans le cadre du cycle de Doha), afin de répondre aux besoins des populations.

La souveraineté alimentaire est généralement définie comme le droit des peuples et des États à déterminer eux-mêmes leurs politiques alimentaires et agricoles, sans porter atteinte à autrui. Ce droit inclut : le droit à une alimentation de qualité, culturellement appropriée ; le droit à des revenus décents où les prix agricoles couvrent les coûts de production et permettent de vivre dignement d’une activité agricole ; le droit à l’accès et à une répartition équitable des moyens de production ; le droit de protéger et de réglementer la production et le commerce agricole afin qu’ils répondent aux attentes de la société et respectent l’environnement.

La première vertu du principe de Souveraineté Alimentaire est de parvenir à mettre le doigt sur le profond manque de démocratie dans le mode d’adoption des politiques agricoles et alimentaires au niveau mondial. Mais, il nous amène aussi à questionner notre propre responsabilité dans la transformation de notre système alimentaire dans une perspective de justice économique.

Pour aller plus loin

Un commerce équitable plus politisé

Comme évoqué, la démarche Nord participe d’un combat politique global contre le modèle agricole productiviste. Exemple concret : la campagne sur le lait, actuellement en cours dans le réseau Oxfam-Magasins du monde. Au contraire d’acteurs équitables souvent accusés de compromissions (voire de dérives) commerciales[[highslide](7;7;;;)

Voir notamment la diffusion récente sur Arte du documentaire ‘le business du commerce équitable’ et la réaction d’Oxfam-Magasins du monde

[/highslide]], ce type d’activités permet à Oxfam de considérablement renforcer le caractère politique de son commerce équitable. En démontrant la faisabilité d’alternatives paysannes aussi en Europe, notre organisation se distingue ainsi des acteurs plus commerciaux du secteur équitable, qui ont eux une forte tendance à oublier la seconde partie de la définition FINE (qui vise, pour rappel, à changer les règles et pratiques du commerce international conventionnel[[highslide](8;8;;;)

« Les organisations du commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion et à mener campagne en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionnel ».

[/highslide]]). Dans le même temps, nos activités de plaidoyer vers les autorités publiques gagnent d’autant en crédibilité et en cohérence, en particulier au niveau d’Oxfam International (cf. concept de justice économique globale). Notre discours sur la transformation globale des modèles économiques, sur le changement des modes de production et de consommation dans le monde et sur les problèmes de déséquilibre du pouvoir dans les chaînes d’approvisionnement acquière ainsi beaucoup plus de légitimité.

Enfin, dernier avantage politique, les activités de campagne Nord permettent de renouveler le message d’Oxfam vis-à-vis de ses bénévoles et donc de potentiellement redynamiser l’ensemble du mouvement. Exemple : les contacts avec les producteurs belges peuvent leur donner l’opportunité d’améliorer leurs connaissances du monde rural, d’instaurer un début de dialogue Nord / Sud, de parler en meilleure connaissance de cause aux autorités politiques locales, etc. Cet effet de remobilisation n’est cependant pas acquis et il existe un risque certain que des bénévoles voient dans la démarche Nord une dilution du soutien apporté au Sud. La centrale doit de ce point de vue effectuer un important travail pédagogique afin de clairement expliquer les enjeux globaux.

Un commerce équitable plus cohérent au niveau environnemental

L’une des critiques sans doute les plus fréquentes envers le commerce équitable au sens large concerne son bilan environnemental, en lien avec les longues distances de transport Sud / Nord. Même si dans la plupart des cas l’importation de produits équitables peut se justifier (modes de production écologiques, faible part du transport S/N dans bilan carbone total, etc.), la démarche Nord améliore encore le bilan de la gamme des produits vendus dans les magasins Oxfam. C’est particulièrement vrai des produits frais (fruits et légumes), issus de filières courtes locales spécifiques à chaque magasin Oxfam.

Les plus grandes incohérences environnementales sont également éliminées. Exemple le plus emblématique : le jus de pomme équitable du Chili. Restent bien sûr quelques produits où il est plus difficile de trancher, entre défense d’un modèle global d’agriculture paysanne et meilleure cohérence environnementale d’une part, et soutien au développement des producteurs du Sud d’autre part (ex. vin, miel, huiles, , etc.). Un comité d’arbitrage (incluant des bénévoles et des employés Oxfam) conduira des analyses au cas par cas afin de trouver le meilleur équilibre entre ces différentes composantes. Quoi qu’il en soit, et comme l’indique la charte ‘Paysans du Nord’, Oxfam Magasins du monde reste avant tout « une organisation de commerce équitable Sud, et continuera à commercialiser une majorité de produits Sud dans ses magasins ».

Un commerce équitable relocalisé plus résilient

En liant le commerce équitable à la notion de souveraineté alimentaire, la démarche Nord impose une logique de relocalisation et de commerce équitable Sud/Sud. Elle permet en cela de mieux répondre à une autre critique courante du commerce équitable de masse: la dépendance accrue aux monocultures d’exportation qu’il entraine chez certaines organisations de producteurs (cf. les gros volumes de produits équitables exigés par la grande distribution). Au contraire, Oxfam encourage ses partenaires à diversifier leurs cultures, notamment les cultures vivrières locales, ce qui améliore in fine leur résilience et leur autonomie (en particulier face aux aléas climatiques). Oxfam fournit également un soutien organisationnel et commercial afin de permettre aux producteurs de diversifier leurs canaux de commercialisation au niveau local et d’éliminer les intermédiaires sans valeur ajoutée. On est donc bien ici dans une logique générale de raccourcissement des chaînes d’approvisionnement, à la fois au Nord et au Sud, afin d’optimiser les circuits de production-distribution-consommation et développer l’économie locale[[highslide](9;9;;;)

Le contre-exemple de la quinoa bolivienne est de ce point de vue très intéressant: son succès chez les consommateurs en Europe et aux Etats-Unis a entrainé le développement massif de monocultures, avec tous les risques d’épuisement des sols et de dépendance aux cours mondiaux que cela a entrainé pour les producteurs boliviens.

[/highslide]]. Le caractère local de la vente donne par ailleurs l’opportunité aux producteurs de davantage s’impliquer dans leurs communautés et de sensibiliser leurs concitoyens, rejoignant en cela les objectifs plus politiques / éducationnels mentionnés plus haut.

Conclusion : un commerce équitable plus engagé et exigeant

D’aucuns arguent que l’élargissement au Nord des concepts liés au commerce équitable présente un risque important de dilution du message et de confusion accrue chez les consommateurs. Même si ce risque n’est pas à négliger, Oxfam-Magasins du monde est persuadé qu’au contraire, l’introduction de la démarche ‘Paysans du Nord’ renforce considérablement son message et son positionnement global dans le secteur. L’ajout de la composante Nord lui permet in fine d’être plus cohérent sur les aspects politiques, environnementaux et de développement. A l’opposé des acteurs équitables plus ‘industriels’, qui reproduisent en grande partie les schémas inégalitaires du commerce international, le commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde gagne ainsi en engagement et en exigence.

Le cas de la certification permet d’illustrer cette différence de vision. Plutôt que de prôner le ‘tout certifié’, Oxfam-Magasins du monde donne, au Nord comme au Sud, la priorité aux besoins des producteurs et à la philosophie de la démarche. Ainsi, la charte ‘Paysans du Nord’ favorise les modes de production agro-écologiques (polyculture, variétés locales, agroforesterie, lutte intégrée, etc.), plutôt qu’une ‘simple’ certification biologique, prenant en cela compte des coûts parfois élevés de certification ainsi que des lacunes de certains labels (voir encadré 2). De même au Sud, notre organisation n’utilise pas les labels équitables de manière systématique ou exclusive mais uniquement s’ils sont conformes à ses valeurs, communes aux différents affiliés d’Oxfam International (justice, capacitation, crédibilité et durabilité). Plutôt que d’obéir aux pures nécessités des marchés internationalisés, concrétisées par une adaptation croissante des standards aux exigences de l’agriculture industrielle des pays développés[[highslide](10;10;;;)

Voir à ce titre, l’ouverture des systèmes de certification aux plantations ou à l’agriculture de contrat.

[/highslide]], Oxfam-Magasins du monde privilégie un travail adapté aux réalités de chaque agriculture paysanne locale. Au-delà, l’organisation fait pression sur les mécanismes de certification, qu’ils soient biologiques ou équitables, pour favoriser les productions locales et artisanales ainsi que la diversité culturelle plutôt que l’industrialisation et la normalisation de l’agriculture[[highslide](11;11;;;)

Montagut X. Juin 2012. Insérer le commerce équitable dans la souveraineté alimentaire, dans ‘Terre et liberté’, éd. CETIM.

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Encadré 2 : agriculture paysanne vs. agriculture biologique

Pourquoi parle-t-on d’agriculture paysanne dans la démarche Nord et non pas d’agriculture biologique? L’agriculture paysanne est une pratique agricole écologique à petite échelle ayant pour vocation de nourrir avant tout. Elle est proche du concept originel d’agriculture biologique : une agriculture multifonctionnelle, qui articule les différentes dimensions du développement durable (économique, environnementale et sociale). Mais l’agriculture biologique a tendance aujourd’hui à être réduite à quelques critères environnementaux (essentiellement l’interdiction d’intrants chimiques ou OGM), en particulier dans sa version labellisée. Le label biologique européen par exemple, fruit d’une négociation entre un nombre important de parties prenantes, incluant les industriels, s’est peu à peu vidé de toute exigence sociale. De même, les forts taux de croissance du secteur ont entrainé un développement important du bio ‘industriel’ et/ou importé, avec des conséquences sociales désastreuses (ex. utilisation de travailleurs migrants dans des conditions de travail indécentes). Néanmoins, certains labels / démarches restent très exigeants (Nature & Progrès, label biogarantie, etc.). A noter enfin que certains producteurs ont des pratiques agrocécologiques mais sans nécessairement avoir un label biologique. Oxfam encourage ces démarches en n’exigeant pas nécessairement de label dans les critères ‘Paysans du Nord’.

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