Le piège de l’austérité – Carte blanche publiée dans Le Soir

Auteur : Stefaan Declercq, Secrétaire Général, Oxfam-Solidarité.
Différents acteurs souscrivent aux prises de position dans ce texte : Pierre Santacatterina (Directeur général, Oxfam-Magasins-du-Monde), Jan Vercamst (Président national, ACVLB – CGSLP), Anne Demelenne (Secrétaire générale de la FGTB), Christine Mahy (Présidente, BAPN – Réseau Belge de Lutte contre la Pauvreté), Claude Rolin (Secrétaire général, CSC)

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Les plans d’austérité très stricts mis en place par l’UE menacent de plus en plus de virer à une catastrophe de grande ampleur. En faisant fi des expériences passées, l’UE est sur le point de répéter les mêmes erreurs. Les femmes, enfants et hommes les plus vulnérables d’Europe s’apprêtent à passer un hiver très long, placé sous le signe de l’austérité. Un hiver qui pourrait bien engourdir toute une génération.

L’Union européenne traverse une crise aiguë, marquée par le chômage et les inégalités qui ne font qu’accroître l’instabilité économique et la détresse sociale. Selon une enquête récente de la Confédération Syndicale Internationale, un ménage actif sur deux sera directement confronté à une perte d’emploi ou une diminution du temps de travail.

Oxfam prévoit que 15 à 25 millions de personnes supplémentaires seraient menacés de pauvreté en Europe, d’ici à 2025, si ces mesures d’austérité ne sont pas retirées pour être ensuite remplacées par des politiques alternatives. Un Européen sur quatre souffrirait alors de pauvreté.

Les démons du passé ressurgissent. Les mesures d’économies touchent avant tout les groupes les plus vulnérables. C’est d’ailleurs ce qui est ressorti de l’analyse du Plan d’ajustement structurel (un autre nom pour la politique d’austérité actuelle) qui a été imposé dans les années ’80-’90 en Amérique latine, en Asie du Sud-Est ou en Afrique sub-saharienne. Des pays affichant une lourde dette qui avaient vu le FMI et la Banque mondiale leur imposer le même type de mesures. Conséquences : les salaires ont baissé, les droits des travailleurs ont été amputés, l’inégalité a atteint un taux record, l’accès à la santé et à l’éducation est devenu limité aux rares personnes qui pouvaient se le permettre. L’Amérique latine a mis 25 ans à retrouver un niveau d’inégalité aussi bas qu’’avant la crise. Cela a pris 10 ans à l’Asie du Sud-Est.

Le rapport que vient de publier Oxfam, intitulé ‘Le piège de l’austérité’, décrit l’impact de ces mesures à l’époque et le compare avec la politique européenne actuelle. De nombreuses similitudes se dégagent. Finalement, les solutions qui ont permis à nombre de ces pays de sortir de la crise allaient en totale contradiction avec les prescriptions du FMI. Ainsi, plusieurs pays ont rehaussé les dépenses sociales au lieu de les couper, ils ont réduit les inégalités et ont remis en place de véritables services publics. Et ces mesures se sont révélées efficaces pour surmonter la crise.

Même les propres recherches du FMI concluent que la logique de faire des économies à tout prix ne fonctionne pas : la dette ne diminue pas assez rapidement et s’accroît même dans certains pays. Alors que dans le même temps, cette politique a un coût humain très lourd.

Personne ne met en doute le fait que la consolidation budgétaire est une marque de gestion prudente, mais il n’y a cependant pas de preuves scientifiques que cela aurait un effet positif de manière concrète, autant au niveau social qu’économique. Le FMI et la Commission européenne feraient bien de reconsidérer leur politique à l’aune des leçons du passé.

D’ici 2018 au Royaume Uni, 1,1 million d’emplois disparaîtront dans le secteur public. La Grèce, la Lettonie, le Portugal et la Roumanie ont diminué le budget de la sécurité sociale de plus de 5%. L’an dernier, pour la première fois depuis des dizaines d’années, le budget de la Santé a diminué en Europe, tout comme les salaires réels, et le chômage a atteint son taux le plus haut depuis 10 ans. Près d’un ménage actif sur 10 vit dans la pauvreté.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres : le fossé entre pauvres et riches se creuse le plus dans les pays qui ont adopté les mesures d’économies budgétaires les plus drastiques : le Royaume Uni, la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie et l’Irlande. D’ici à 2025, il ne serait pas étonnant de voir l’un de ces pays rejoindre le peu enviable top des pays affichant les plus grandes inégalités. A côté des banques qui portent la responsabilité principale dans les montants actuels des dettes publiques mais tout de même renflouées à hauteur de 4.500 milliards d’euros, les bénéficiaires de cette politique d’austérité sont surtout les 10% les plus riches au sein de la population européenne, 10% qui ont vu leurs revenus augmenter.

La logique de l’austérité peut plaire – nous avons tout de même des dettes, non ? Nous devons arrêter d’emprunter et de dépenser. C’est le lot de chaque individu, le vôtre, le mien… Mais les pays ne sont pas des individus. Ils dépendent les uns des autres. Donc s’ils stoppent leurs dépenses – et tous en même temps – ils se coupent également de leurs sources de revenus. Pour atteindre la croissance, il faut dépenser. Cette phrase vient de Bill Gross, le manageur du plus grand fonds obligataire du monde et l’un des nombreux experts à désormais remettre en cause la politique d’austérité. Et on peut difficilement le qualifier d’économiste de gauche…

Il y a clairement des alternatives et le nouveau rapport d’Oxfam les met en évidence. Un vrai dialogue social entre syndicats et employeurs, un investissement intelligent dans l’humain et dans le travail décent, et un approfondissement de la protection sociale sont nécessaires. De même pour les investissements dans les services publics comme l’enseignement, la couverture santé universelle ainsi qu’une taxation progressive, la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale et la mise en place d’une taxe sur les transactions financières. Par-dessus tout, il est grand temps de mettre l’accent sur une croissance durable. Pour assurer la transition vers une économie pauvre en carbone et durable, il faut des investissements importants, qui seront porteurs de dizaines de milliers d’emplois. Si cela s’accompagne d’une gestion budgétaire saine, la gestion de la dette ne sera plus un objectif obsessionnel mais une conséquence naturelle d’une politique qui fixe les bonnes priorités.

Carte blanche parue dans Le Soir du 17 septembre 2013.

Xavier Declercq (directeur politique chez Oxfam-Solidarité) est intervenu au Forum de midi (RTBF) le 13 septembre avec Philippe Defeyt et Julien van Geertsom.

Plus d’informations sur le rapport publié par Oxfam.

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