Du commerce équitable aux chaines de valeur durables (1)

Que vous travailliez ou non dans le secteur du développement, il est probable que vous ayez déjà entendu parler de la notion de chaine de valeur. De New York (ONU) à Rome (FAO), en passant par Genève (OMC), on ne compte plus le nombre de conférences ou rapports traitant de cette thématique. Approche fondée sur le marché cherchant à relier besoins des consommateurs et perspectives commerciales des producteurs, le concept de chaine de valeur n’est pas en soi fondamentalement nouveau. Mais les bonnes pratiques et recommandations en provenance d’expériences de terrain sont plus rares : le commerce équitable peut dans ce cadre avoir une très grande valeur ajoutée.

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Dans cette première analyse, nous nous attacherons à expliquer le concept de chaine de valeur : comment il se différencie de celui de chaine d’approvisionnement et dans quelle mesure l’actuel contexte politico-économique de la coopération, notamment les politiques d’aide au commerce, expliquent son engouement.

Une deuxième analyse couvrira plus spécifiquement le commerce équitable : en quoi, et jusqu’où, il constitue lui-même une approche en chaine de valeur.

Enfin, nous examinerons dans une troisième analyse le caractère exemplaire que peut avoir le commerce équitable pour les acteurs souhaitant construire des chaines de valeur durables, en particulier les acteurs institutionnels et les ONG (dans le cadre de l’aide au développement classique et autres schémas d‘aide au commerce) ainsi que les acteurs privés (en lien avec leurs politiques RSE – Responsabilité Sociétale des Entreprises).

L’approche chaine de valeur

Le concept de chaine de valeur est à la mode depuis quelques années dans le secteur de la coopération internationale[[highslide](1;1;;;)

On entend par coopération l’ensemble des politiques d’aide économique, technique et financière des pays développés en faveur des pays en voie de développement.

[/highslide]]. De rapports sur « l’intégration des petits producteurs dans les chaines des valeur agricoles » en conférences sur « l’inclusion de critères sociaux et environnementaux » dans ces mêmes chaines, il semble difficile d’y échapper. Mais que recoupe exactement cette notion ?

Rappelons tout d’abord ce qu’est une chaine d’approvisionnement. Celle-ci est définie comme l’ensemble des étapes nécessaires pour produire et fournir un bien ou un service répondant aux besoins d’un marché. L’accent est ici mis sur le flux des produits de la source à la destination. Une chaîne d’approvisionnement de café par exemple regroupera différents acteurs : les fournisseurs de produits et services (graines, engrais, support technique, crédits, etc.), les producteurs, les transformateurs (dépulpage, tri, fermentation, séchage, torréfaction, etc.), les transporteurs, les distributeurs et enfin les consommateurs (figure 1). Dans la plupart des chaines, en particulier les chaines agricoles, les liens entre ces acteurs et les flux d’information sont assez faibles, voire inexistants au-delà d’un maillon, et basés sur des rapports de force. L’essentiel des producteurs des pays en voie de développement (PED) subissent ainsi de la part des intermédiaires des prix non rémunérateurs, entre autres car ils n’ont que cet unique accès au marché (manque d’infrastructures, d’information, etc.)[[highslide](2;2;;;)

RIU. The value chain approach to poverty reduction and development of livelihoods. www.researchintouse.com

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Une chaine de valeur est une chaîne d’approvisionnement spécifique où chaque étape que traverse le produit est source de valeur ajoutée et où les acteurs cherchent à coopérer et à innover un maximum, afin d’améliorer la qualité et l’efficacité de l’approvisionnement et satisfaire plus particulièrement les besoins des consommateurs[[highslide](3;3;;;)

USAID. 2005. Value chain approach to poverty reduction: equitable growth in today’s global economy.

[/highslide]]. La notion de coordination et de coopération entre acteurs, pour le bénéfice de tous, est donc ici beaucoup plus prégnante, de même que le flux d’informations dans les deux directions de la chaine : les producteurs sont informés des besoins spécifiques des acteurs en aval (transformateurs, distributeurs, consommateurs), tandis que les consommateurs connaissant mieux les conditions de production en amont, notamment en matière d’impact social et/ou environnemental (ajouts en rouge, figure 1). C’est une approche qui cherche avant tout à créer un accès aux marchés avant de produire les matières premières (‘market pull vs. production push’). Le but final est d’obtenir une chaine plus efficace, transparente et inclusive[[highslide](4;4;;;)

CTA. Juillet 2012. Resserrer les liens. L’essor des chaînes de valeur agricoles. Spore hors-série.

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Figure 1. Chaine d’approvisionnement traditionnelle vs. chaine de valeur (-). Source : RIU, The Value Chain Approach to Poverty Reduction and Development of Livelihoods.

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Orienter le commerce vers des objectifs de développement

Ce dernier point, le caractère inclusif, est celui qui intéresse plus particulièrement les acteurs de l’aide publique au développement (APD). Dans un contexte global de crise des pays développés (dettes souveraines, etc.), beaucoup de donateurs occidentaux ont sensiblement diminué ces dernières années leurs volumes d’aide. Dans ce contexte, les acteurs privés sont de plus en plus impliqués dans les questions de développement, de par les énormes sommes investies et les emplois générés dans les PED[[highslide](5;5;;;)

Maïga I. Mai 2012. Vers une privatisation du développement ? Défis Sud #106.

[/highslide]]. Une part croissante de ces investissements privés provient des pays émergeants, aux économies beaucoup plus dynamiques qu’en occident[[highslide](6;6;;;)

Les investissements en provenance d’entreprise publiques sont également en forte croissante, dans le cadre de ce que les pays émergeants appellent des « partenariats » (ce n’est pas formellement de l’aide puisque ne rentrant pas dans le cadre du Comité d’aide au développement de l’OCDE). Les émergents assument dans cette nouvelle forme de coopération un objectif d’enrichissement mutuel avec les PED

[/highslide]][[highslide](7;7;;;)

Zacharie A. Mai 2012. Plaider la cohérence c’est bien, la mettre en œuvre c’est encore mieux. Défis Sud #106.

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Les politiques d’aide au commerce

Sur base du constat que beaucoup de PMA restaient en marge du commerce mondial[[highslide](8;8;;;)

Plus particulièrement, attraction limitée des investissements étrangers et exports restreints à une gamme étroite de marchandises ou de services, malgré des mesures d’accès aux marchés telles que la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires dans les accords commerciaux bilatéraux.

[/highslide]], du fait d’obstacles internes au commerce très importants (lourdeurs administratives, manque d’infrastructures, etc.), une série de membres de l’OMC ont décidé en décembre 2005, lors de la conférence ministérielle de l’OMC de Hong Kong, d’augmenter substantiellement le champ et le volume des aides au commerce. Les dépenses engagées s’élèveraient aujourd’hui à $25-30 milliards par an, soit près de 30% du total de l’APD[[highslide](9;9;;;)

OMC. Fiche documentaire sur l’Aide pour le commerce. www.wto.org.

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L’assistance au commerce a longtemps été limitée à des mesures purement techniques (comme par exemple le renforcement des capacités à élaborer des stratégies commerciales ou à négocier dans le cadre de négociations multilatérales). Depuis Hong Kong, elle couvre des contraintes plus générales au niveau de l’offre, telles les infrastructures (transport, stockage, communication, énergie, etc.) et les capacités de production (en particulier dans les domaines agricoles et piscicoles, qui dominent les économies des PMA). Ces aides sont critiquées, notamment par Oxfam, comme étant trop axées sur la création d’un environnement facilitant les investissements (ex. infrastructures), au bénéfice des grosses entreprises, et pas assez à destination des populations les plus marginalisées (voir à ce sujet le rapport d’Oxfam International ‘Tipping the balance’[[highslide](10;10;;;)

Vorley B. et al. December 2012. Tipping the balance. Policies to shape agricultural investments and markets in favour of small scale farmers. IIED and Oxfam report.

[/highslide]]). On peut également se demander s’ils ne servent pas de (faible) compensation à la création d’accords commerciaux par ailleurs largement défavorables aux PED (ex. Accords de partenariat économiques).

Le directeur général de l’OMC, P. Lamy, lors du 4ème examen global de l’aide pour le commerce en juillet 2013.

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Cette implication du secteur privé n’est bien sûr pas désintéressée : dans un contexte de raréfaction des matières premières agricoles, les multinationales ont tout intérêt à assurer leurs approvisionnements, tant en quantité qu’en qualité. Problème, la plupart des chaines d’approvisionnement modernes sont génératrices d’exclusion, les producteurs des pays les moins avancés (PMA) n’étant pas suffisamment outillés (en information, infrastructures, financement, foncier, etc.) pour satisfaire aux exigences des acteurs commerciaux[[highslide](11;11;;;)

Ces exigences sont élevées au Nord, mais également de plus en plus au Sud, où les normes alimentaires se sont considérablement élevées avec la modernisation des chaines (ex. prolifération des supermarchés en Amérique latine, en Asie et dans certaines régions d’Afrique).

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C’est là que l’approche des chaines de valeur devient intéressante pour des donateurs : ils peuvent intervenir à moindre coût sur les chaines, de manière ponctuelle et/ou holistique, afin de les rééquilibrer en faveur des petits producteurs et d’orienter le commerce vers des objectifs de développement[[highslide](12;12;;;)

USAID. 2005. Op. cit.

[/highslide]]. Ce type de politique, dite à ‘effet de levier’, s’inscrit dans le cadre plus large de l‘aide au commerce (‘aid for trade’), qui connait un développement important depuis sa reconnaissance officielle en décembre 2005, lors de la conférence ministérielle de l’OMC de Hong Kong (voir encadré).

Une fois ce concept de chaine de valeur expliqué, on peut se demander quels sont les liens avec le commerce équitable, lui-même une forme d’aide par le commerce : les deux concepts sont-ils totalement solubles ? Quels sont les avantages et désavantages du commerce équitable si on l’examine sous le prisme des chaines de valeur ? Ces questions sont l’objet de la deuxième analyse de ce cahier.

Patrick Veillard
Expert commerce équitable
Septembre 2013

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