Partenariat Sud et éducation : les points de convergence

Analyse suite au séminaire partenariat-éducation de décembre 2013

Oxfam-Magasins du monde a entrepris en 2012 un processus de réflexion concernant son partenariat avec des organisations du Sud. La comparaison des conceptions de changement social est au cœur des échanges. Pour l’organisation de commerce équitable et ses partenaires il s’agit de parvenir à déterminer quelles mesures de renforcement mutuel et quelles actions communes mettre en place à côté de la production et de la vente de produits de commerce équitable.

Dans cette analyse, nous proposons de revenir, dans un premier temps, sur le contexte de la réflexion qui nous a animés pendant deux années. Dans un second temps, nous dégagerons les enseignements essentiels de l’ensemble du processus.

Contexte

Le processus entamé par Oxfam-Magasins du monde est issu de différents constats. Notamment, celui exprimé dans la Note de stratégie Education au développement[[highslide](1;1;;;)

Note de stratégie Education au développement, La coopération belge au développement, mars 2012.

[/highslide]] : « Pour mener une Education au développement (ED) efficace, il importe (…) d’associer des organisations du Sud dans l’approche d’ED ». Jusqu’ici, les partenaires historiques d’Oxfam-Magasins du monde (càd ceux avec qui l’organisation avait développé des partenariats commerciaux) étaient présents dans les actions d’ED en tant que témoins, en tant qu’exemples, éventuellement en tant que ressources. Rarement ils ont été invités à jouer un rôle plus actif, par exemple, dans le choix des thèmes, des stratégies, des méthodologies, des publics-cibles à privilégier ou encore en tant qu’acteur qui puisse partager sa propre expérience « d’éducation » dans une perspective d’enrichissement mutuel.

La réflexion s’est menée en différentes phases. Tout d’abord, une phase de recherches, d’échanges avec les organisations partenaires de Sud. Nous avons décidé de travailler avec quatre organisations que nous avons sélectionnées, pour approfondir le questionnement durant deux années (AjQuen – Guatemala, Bombolulu – Kenya, Corr-The Jute Works – Bangladesh, Tara – Inde). Cette phase s’est poursuivie par la tenue d’un premier séminaire d’échanges en juin 2012.

Pour en savoir plus sur ces étapes, voir les deux analyses suivantes :

Acteurs de changement : nos leviers d’action au Nord et au Sud (mai 2012)

Commerce équitable et changement social : vers un partenariat renforcé (août 2012)[[highslide](2;2;;;)

G. DOHET, Oxfam-Magasins du monde, 2012

[/highslide]]

Ensuite, le processus s’est poursuivi avec des missions de terrain « croisées », sur deux thématiques de travail issues du séminaire de juin 2012. La première mission s’est tenue en août 2013 au Kenya et a rassemblé Bombolulu, Tara et Oxfam-Magasins du monde. Elle avait comme point d’attention l’une des 2 thématiques qu’avaient choisi les partenaires impliqués à savoir le renforcement des capacités à développer le marché local du commerce équitable, dans sa dimension de sensibilisation, via l’échange de pratiques. La seconde mission devait avoir lieu au Bangladesh en avril puis en novembre 2013, avec Corr-The Jute Works, Aj Quen et Oxfam-Magasins du monde. Malheureusement, par deux fois, des troubles politiques au Bangladesh nous ont obligés à annuler la mission prévue. Nous avons dès lors procédé à un échange de questionnaire sur la thématique de travail qui nous occupait pour cette mission, à savoir le renforcement de capacités à développer des stratégies, des dispositifs et des outils pour mobiliser des citoyens, afin d’en faire des ambassadeurs du commerce équitable.

Enfin, dernière étape du processus : un second séminaire qui réunissait les 5 organisations (4 organisations du Sud et Oxfam-Mdm) autour d’une même table en Belgique, en décembre 2013.

Enseignements tirés du processus

Avant d’en venir aux conclusions du séminaire de décembre 2013 et qui définissent les perspectives pour le futur, nous souhaitons pointer quelques éléments d’enseignement sur l’ensemble du processus.

L’échange direct

Il peut paraitre trivial de le mentionner, mais l’échange direct entre partenaires, que ce soit lors des séminaires, ou lors de la mission « sur le terrain », s’est révélé extrêmement riche et instructif. Dans le cas de la mission au Kenya, cela a permis de mieux comprendre le contexte dans lequel « se joue » le changement social visé par l’organisation visitée. Ce type d’expérience permet d’enrichir notre savoir et notre ressenti, notre perception directe du travail et des détails… ceux-là même qui font toute la différence pour la compréhension interculturelle et la construction de projet de ce type.

Par ailleurs, l’échange Sud-Sud, entre des partenaires de commerce équitable, a permis de croiser des regards et d’identifier des points de renforcement mutuel direct, puisque certaines réalités, certains enjeux peuvent être comparables (entre le Kenya et l’Inde, le Bangladesh et le Guatemala). Favoriser la rencontre entre un représentant de Tara (Inde) et l’organisation Bombolulu, directement au Kenya, a permis un échange libre, direct, neuf et original sur la thématique de travail qui nous occupait.

Le résultat de ces échanges directs entre acteurs du Sud en a été une meilleure vision des stratégies poursuivies par les différentes organisations. Semblables dans leurs objectifs, ces stratégies ne peuvent être mises en pratique de la même manière. A titre illustratif, si on parle des publics visés, nous voyons qu’en Inde, Tara ou au Bangladesh, Corr-The Jute Works, organisent des ateliers d’échange collectifs, aussi bien pour des jeunes que pour des adultes, tant à l’intérieur que sur la place publique (spectacles vivants et interactifs). Au Kenya qui est un pays touristique, ce seront les touristes qui seront davantage sensibilisés par Bombolulu, à la consommation de produits équitables en expliquant les fondements de cette forme de commerce alternatif.

Nous retenons cet échange Sud-Sud « sur le terrain » comme un élément à encourager dans le futur.

A côté de la promotion du commerce équitable, la mobilisation citoyenne

Dès les premiers échanges du séminaire de juin 2012, il est apparu que le commerce équitable était au cœur des stratégies de changement social des 5 organisations autour de la table[[highslide](3;3;;;)

Voir l’analyse Commerce équitable et changement social : vers un partenariat renforcé, G. DOHET, Oxfam-Magasins du monde, août 2012.

[/highslide]].

Lors des missions et du second séminaire, le rôle social du commerce équitable a été davantage abordé : il s’agit de permettre à des hommes et des femmes -des artisans et artisanes- de, d’accéder à un travail à plein temps ou compatible avec une activité agricole, d’obtenir un salaire juste, à constituer une épargne, etc ; bref, à viser une indépendance économique et une capacité de progresser (formations) en tant qu’artisans et acteur économique (capacity building)..Le renforcement économique de groupes marginalisés est considéré, par nos partenaires, comme la condition nécessaire pour que puisse s’opérer tout changement social. C’est en effet une fois sortis de la pauvreté extrême, une fois constitués en collectif, structurés en organisation, que les producteurs peuvent mener d’autres combats. En créant des organisations de commerce équitable les producteurs-acteurs portent plus loin ce qu’ils ont élaboré, pour eux-mêmes d’abord. Ils sont le ferment d’une émancipation sociale au sens plus large (mettre sur pied un centre d’apprentissage, développer une campagne de sensibilisation, de plaidoyer, etc).

Avec nos partenaires indien et bangladais (notamment), nous partageons la vision que le commerce équitable est un levier, parmi d’autres. Il suffit d’ailleurs de voir que les activités de ces deux organisations sont beaucoup plus larges (micro-crédit, centres d’apprentissage pour enfants, mobilisation des producteurs et des citoyens autour d’enjeux environnementaux, sociaux, appel à manifestation, etc). Il est apparu, lors d’un atelier dédié aux campagnes de sensibilisation, que la manière dont nous parlions du commerce équitable, c’est-à-dire comme un levier, une alternative répondant à des enjeux socio-économiques et environnementaux plus globaux, était partagée.

Oxfam-Magasins du monde partage dès lors avec certaines organisations présentes, la même manière d’envisager la place du commerce équitable dans nos missions de changement social. Ces organisations portent une vision englobante des enjeux et apparaissent comme de véritables acteurs de changement social, et non uniquement comme des « partenaires de commerce équitable ». Leur action, et leur portée s’inscrivent non seulement dans un renforcement économique qui crée les conditions de l’autonomisation, collective et personnelle (empowerment), mais aussi dans un changement de société plus global.

Il en va de même lorsqu’il s’agit de parler de sensibilisation au commerce équitable. Certes, chaque acteur présent est conscient de l’enjeu de sensibiliser davantage de citoyens et consommateurs aux plus-values et impacts du commerce équitable afin de changer des attitudes et comportements ; chacun y déploie d’ailleurs des moyens (humains, financiers). Et dans le contexte de la production d’artisanat inscrit dans la standardisation des modes de production, l’objet d’artisanat devient un instrument de sensibilisation en lui-même (origine, savoir-faire, etc.).

Mais certains partenaires présents lors du séminaire de décembre 2013 mettent en avant l’enjeu de lier, de manière naturelle, la promotion du commerce équitable et la mobilisation citoyenne autour des enjeux globaux de justice socio-économique. La preuve en est la multiplicité des plateformes, réseaux et mouvements de citoyens, desquels les organisations de commerce équitable du Sud font partie, et qui sont portés par les secteurs éducatifs et politiques de la société.

Cette vision est partagée par Oxfam-Magasins du monde. Remarquons que les organisations qui s’inscrivent dans cette vision sont précisément celles qui sont le moins affectées par les préoccupations de survie économique de leur structure.

Une convergence d’intérêts…

Le processus a mis en lumière des domaines de travail qui suscitent des intérêts communs entre toutes les organisations présentes, en ce compris Oxfam-Magasins du monde. Nous les évoquons brièvement ici, mais ils constituent une base pour tout projet commun futur.

… pour les outils pédagogiques et de sensibilisation

Lors des missions et des séminaires, nous avons eu l’occasion de présenter divers outils de sensibilisation ou pédagogiques développés par Oxfam-Magasins du monde. L’intérêt des 4 organisations présentes envers ces outils est manifeste. D’autant plus que certaines cibles sont communes, certaines thématiques également (voir ci-dessous).

Ils soulignent néanmoins le manque de moyens financiers, ainsi que le manque d’expérience ou expertise sur le sujet pour développer eux-mêmes de tels supports. Une demande claire de renforcement et d’échanges de connaissances sur le sujet s’est manifestée aussi bien avec les organisations qui ont participé à ce processus qu’avec toutes les organisations du Sud qui visitent régulièrement Oxfam-Magasins du monde.

… pour des publics communs

Une cible commune à toutes les organisations est clairement identifiée : les jeunes. Que ce soit les jeunes en milieu scolaire pour Oxfam-Magasins du monde qui portent un projet concret dans leur établissement, les jeunes dans les villages indiens qui se font relais d’enjeux environnementaux, les jeunes consommateurs du Guatemala dont on souhaite changer les comportements, le public scolaire qui vient visiter le Centre Culturel de Bombolulu que l’on sensibilise, ou les jeunes universitaires du Bangladesh qui sont mobilisés… Ce public est la cible de toutes les organisations présentes.

Dans toutes les organisations, un enjeu apparait quand on parle de ce public : comment peut-on rendre les jeunes véritablement acteurs ? Il est intéressant de voir que l’expérience relatée par des organisations comme Oxfam, Tara et Corr-The Jute Works sur la mise en projet concrète de jeunes semble inspirer une organisation comme Aj Quen au Guatemala : alors que, face à une politique néo-libérale forte qui cible spécifiquement les jeunes, l’organisation a eu l’habitude d’en faire un public cible final (en lui proposant un mode de consommation alternatif, local, équitable), elle prend conscience de l’intérêt de les mettre eux-mêmes en projet, pour devenir un public démultiplicateur.

Notons enfin qu’il semble également y avoir convergence dans la manière d’aborder ce public. Corr-The Jute Works nous rappelle que l’enjeu est bien de développer l’esprit critique des jeunes, de leur donner toutes les cartes en main pour qu’ils puissent se faire leur propre opinion. Dans ce cadre, il est important de faire d’abord prendre conscience aux jeunes des injustices (chez Tara et Corr-The Jute Works par exemple, c’est en mettant les jeunes en contact avec des artisans, leurs familles, en les emmenant dans les villages, etc). Ensuite, la question du commerce équitable sera amenée progressivement, comme une suite logique de ce que les jeunes ont vu et partagé.

Un autre point est apparu lors des échanges. La stratégie de plusieurs organisations présentes se base sur le renforcement de publics relais, qui eux-mêmes deviennent des démultiplicateurs des messages, valeurs, enjeux. Comme il s’agit d’une ligne de force de la stratégie éducative d’Oxfam-Magasins du monde, ce point constitue certainement un sujet d’échange intéressant pour le futur.

… pour des thématiques communes

A divers reprises, la thématique de la consommation responsable est apparue elle aussi comme transversale aux organisations présentes. Le travail de sensibilisation dépasse souvent le cadre du commerce équitable au sens strict pour s’inscrire dans une démarche d’éducation à la consommation. Aj Quen du Guatemala nous le dit bien : quel intérêt de sensibiliser un jeune guatémaltèque à acheter des produits issus du commerce équitable, si, par ailleurs, il continue à consommer en masse des produits de multinationales qui font des ravages sociaux, économiques et environnementaux ?

Conclusion

Les enseignements tirés du processus sont riches et variés. A titre individuel, les différents acteurs de ce processus ont été enrichis, personnellement et professionnellement. Au niveau de notre organisation, ces enseignements confirment notre volonté de travailler plus en avant dans les années à venir, avec certains partenaires du Sud, sur les questions éducatives et politiques.

Géraldine Dohet
Responsable du service éducation
Oxfam-Magasins du monde

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *