La collecte de vêtements de seconde main en Wallonie

Regard de l’économie sociale sur l’évolution de la pratique

Ces derniers mois, plusieurs articles et reportages de presse ont mis en évidence la problématique des collectes sauvages ou illégales de textile en Wallonie. Pour comprendre ce phénomène, il faut repartir à la racine et étudier l’évolution du secteur du textile de seconde main. C’est l’objet de cette analyse, qui permet également de mettre en lumière les impasses et écueils récurrents que connaît ce secteur dans lequel se rencontrent les acteurs du secteur privé d’économie sociale, les acteurs du secteur privé non sociaux et quelques acteurs du secteur public (CPAS).

Formalisation du secteur

Si la vente de vêtements de seconde main existe depuis longtemps, l’organisation formelle de ce secteur au sein de structures entrepreneuriales est plus récente, et plus complexe. Le secteur s’est en effet formalisé progressivement tout comme il s’est professionnalisé, tandis qu’un cadre législatif de plus en plus contraignant est apparu.

Les associations les plus anciennes comme Terre (1949), Les Petits Riens (1937) et Oxfam (1964) ont commencé leurs activités sans réel statut juridique, récoltant un peu de tout pour aider et appuyer les populations précarisées de Belgique ou du tiers-monde. Elles fonctionnaient presque exclusivement grâce au bénévolat. Pour chaque association, des choix stratégiques vont être pris et faire évoluer radicalement les organisations, et plus globalement le secteur, vers une plus grande formalisation. Oxfam a fait le choix de dégager des fonds grâce à la revente des vêtements en Belgique, plutôt que d’envoyer les vêtements récoltés dans des pays en crise. Le groupe Terre s’est quant à lui positionné en tant que créateur d’emplois pour répondre à l’explosion du chômage suite à la crise de 1973, de nombreux bénévoles actifs ayant alors perdu leur emploi.

Première crise

Dans les années ‘80, le marché et les activités de traitement du textile de seconde main s’étaient tacitement répartis entre le secteur associatif et le secteur privé: l’associatif s’occupait principalement de la collecte, et le privé, du tri. Le secteur privé a ainsi développé les infrastructures nécessaires à son activité. Des centres de tri sont ainsi créés, principalement en Flandre et à Bruxelles. Mais les collectes se sont développées plus rapidement que ce que les centres de tri étaient capables d’absorber. Ainsi, la loi de l’offre et la demande opérant, l’offre de textile à trier est devenue trop importante par rapport aux besoins et le prix payé pour les récoltes s’est effondré.

Le secteur associatif a alors élargi son activité et a développé ses propres centres de tri, souvent dans une optique de création ou d’insertion à l’emploi. Les bases de l’économie sociale[[highslide](1;1;;;)

La définition et formalisation de l’économie sociale par ses 4 critères (service à la collectivité ou aux membres, autonomie de gestion, gestion démocratique et primauté des personnes et du travail sur le capital)  apparaîtront qu’à partir des années ‘90. Voir analyse « Economie sociale et modèle économique : quelles implications pour le seconde main d’Oxfam ? »

[/highslide]] dans le secteur étaient posées. Un autre élément va également favoriser la réappropriation de l’étape de tri : le prix à la vente du trié est plus stable que le brut collecté. A cette époque, la part de réutilisable[[highslide](2;2;;;)

Le réutilisable est la part dans les dons (=original) qui est gardés car peut être revendues pour une utilisation comme vêtements. En opposition au textile déchirés, abimés etc. qui doit être évacués.

[/highslide]] représente 60% de l’original (c’est à dire les dons) dont les prix varient du simple au quadruple. Si le tri n’est plus « réservé » au secteur privé, la collecte reste l’apanage du secteur associatif.

Deuxième crise du secteur : le neuf à bas prix

Dans les années ‘90, le secteur subit un nouveau coup dur : le « Made in China » à bas prix envahit tant la Wallonie que l’Europe et même l’Afrique, avec des conséquences à plusieurs niveaux.

Le premier effet concernera la clientèle qui se détourne du vêtement de seconde main, lui préférant le textile bon marché qui suit les tendances. Par conséquent, les débouchés de vente pour le réutilisable diminuent. Le secteur est face à une grave crise, d’autant plus que ces débouchés sont peu diversifiés. Tout le secteur est touché, mais de différentes façons. Beaucoup d’entreprises cessent leurs activités ou font tout simplement faillite. Celles par contre qui ont mis en place des chaines de tri automatisées ou qui ont délocalisé leur centre de tri vers des lieux comme la Tunisie ou Dubaï sont assez fortes pour survivre. Cette tendance à la délocalisation est importante dans le secteur privé hors économie sociale. La majorité opte pour un système mixte : l’entreprise garde une attache locale via un « petit » centre de tri automatisé en Belgique mais traite la majorité des quantités dans des centres de tri installés dans des pays où la main d’œuvre est bon marché. Ces choix leur ont en effet permis de réduire drastiquement leur coût de production et, par conséquent, de casser les prix de revente. C’est pourquoi peu à peu, après s’en être détournée, la clientèle revient vers la friperie, attirée par une qualité supérieure de marchandise pour un prix équivalant au « made in China ».

Durant cette crise, le secteur de l’économie sociale a tenté de survivre sans appliquer les mécanismes du reste du secteur privé (délocalisation), et gardant tant que possible un niveau d’activité permettant de sauvegarder l’emploi.

Le second effet du « made in China » de faible qualité est peu visible mais son impact n’est pas pour autant négligeable pour le secteur du seconde main. Si les tonnages brassés augmentent sans cesse, la part de réutilisable sur le marché local diminue. Les fripiers doivent catégoriser leur réutilisable en divers niveau de qualités avec chacun et pratiquer des tarifs différenciés pour chaque qualité.

Dualisation des modèles du secteur

A la fin des années 90, le secteur s’est donc radicalisé entre de grosses structures d’entreprises privées et de petits acteurs de l’économie sociale qui ont fait le dos rond pour traverser cette mauvaise période.

Le secteur privé a réalisé de nombreux investissements, ce qui les a renforcés mais a aussi créé de nouveaux besoins et de nouvelles contraintes. Ils veulent pouvoir maitriser complètement leur approvisionnement, et s’affranchir de leur dépendance au secteur associatif qui est resté maitre de la collecte. Petit à petit, les gros fripiers commencent ainsi à gérer en interne leur collecte : soit en déléguant à un service de l’entreprise, soit, le plus souvent, en externalisant la collecte vers une société qu’ils détiennent. Cette maitrise de la collecte leur permet tant de maitriser les coûts que les quantités d’apports pour répondre à leurs besoins réels.

Face à cette dualisation du secteur, les associations ont aussi évolué, elles se sont organisées, structurées, jusqu’à devenir des entreprises professionnalisées. En parallèle, le concept d’économie sociale s’est affiné et défini. En 1999, afin de renforcer ces acteurs, une fédération des entreprises d’économie sociale actives dans la réutilisation est créée par différents acteurs. Ressources rassemble différentes filières de réutilisation, pas uniquement le textile, à l’image du secteur privé classique qui est rassemblé sous la fédération CSERT (qui deviendra par la suite Coberec).

Naissance du label Solid’R

Le fait que la collecte ait traditionnellement été organisée par le secteur associatif n’est pas un hasard. Le don de seconde main est souvent identifié par le grand public comme une action pour une « bonne cause », pour soutenir un organisme d’aide. Les collecteurs privés ne pouvant répondre à cette attente, beaucoup vont la contourner en choisissant des appellations évocatrices pour le grand public. L’un des plus anciens collecteurs privés sur le territoire wallon est la société anonyme Curitas, appartenant au groupe néerlandais Boer. Cette filiale est bien souvent confondue par le grand public avec l’asbl Caritas qui, mis à part la ressemblance de nom, n’a aucun lien avec Curitas.

C’est principalement en réponse à ces pratiques d’appellation trompeuse qu’est né le Label Solid’R au début des années 2000. Six organisations-membres de Ressources ont voulu ainsi réagir et valoriser leur dénominateur commun : leur éthique et leur action sociale, et ainsi se différencier des nombreux opérateurs pseudo-caritatifs. Comme tout label, un contrôle extérieur valide le respect des exigences du label. Pour Solid’R, c’est une charte et un cahier des charges public qu‘Ethibel valide annuellement de façon indépendante.

Des collectes par le privé aux collectes illégales

Les années 2000 sont assez calmes pour le secteur qui a trouvé un rythme de croisière. Quelques nouveaux opérateurs apparaissent puis disparaissent rapidement. Les différents acteurs du secteur s’emploient, dans la mesure de leurs moyens, à se renforcer et à stabiliser leur rendement.

Les grands centres de tri, pour rester compétitifs, ont continué à investir dans des équipements, améliorant sans cesse leur efficacité, mais créant de ce fait une contrainte importante : ils ont besoin de quantités importantes de textile à trier pour nourrir leurs installations et amortir leurs investissements. Prenons l’exemple de Soex, groupe suisse basé en Allemagne. Son usine de traitement de textile fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et brasse 272 tonnes par jour. En comparaison, un chaine de tri classique, même mécanisée comme celle de Terre, brasse moins du quart de ces quantités sur une même période.

Entre 2011 et 2012, le marché s’est emballé : les prix de revente du trié ont augmenté, tout comme les quantités vendues. Les débouchés restant importants en temps de crise, le seconde main est redevenu un marché opportun en Europe et le marché d’exportation se maintient. Aucun chiffre officiel ne l’atteste mais le constat est là : pour les exportateurs classiques, tout se vend et les prix ont augmenté. Un marché intéressant attire forcément des opportunistes. L’arrivée de nouveaux acteurs couplée au besoin important du secteur privé et la continuité du secteur d’économie sociale constituent un cocktail explosif : on se « bat » pour obtenir ou garder les arrivages de matières premières, c’est-à-dire les dons. C’est ainsi qu’apparaissent des dérives: des collectes illégales et /ou opportunistes, opérées de diverses façons. On retrouve trois phénomènes différents : les vols dans les conteneurs, les collectes en bulles et les collectes en porte à porte.

Les vols en conteneurs

Cette pratique reste marginale et très localisée. C’est l’opérateur « Les Petits Riens » qui constate principalement cette activité. Celui-ci dénonce le pillage de deux bulles par semaine par des personnes ayant des moyens divers, du simple petit larcin – des personnes seules pour leur consommation personnelle – aux bandes organisées. Au-delà des pertes de vêtements, c’est le coût des dégâts collatéraux qui pose le plus problème à l’organisation.

Les bulles textiles non déclarées

En 2003, la région wallonne a légiféré la pose de bulles textiles sur le territoire en posant deux obligations. La première contraint les opérateurs souhaitant collecter à être enregistrés en tant que collecteur de déchets autres que dangereux auprès de l’office des déchets. La seconde obligation est de signer une convention avec les communes où les bulles sont installées, convention qui spécifie des contraintes importantes pour l’opérateur (entretien de la bulle, publicité et informations autour de la collecte). Ce cadre a pour but d’assurer une rigueur de gestion et de permettre aux communes une saine répartition des points de collecte sur leur territoire (qu’il s’agisse de terrains privés ou publics).

Malheureusement, des bulles clandestines font leur apparition. Soit aucune convention n’existe avec la commune, soit l’opérateur n’est pas enregistré à l’office des déchets. Terre calcule qu’au moins 300 bulles textiles échappent au cadre légal. Lorsque l’on sait qu’une bulle permet de collecter en moyenne 6 tonnes par an, cela signifie qu’au moins 1800 tonnes échappent aux circuits légaux.

Les collectes au porte-à-porte

La collecte au porte-à-porte est encadrée par le même décret que celui sur la pose de bulles textiles (enregistrement à l’Office Wallon des Déchets et convention avec la commune). Depuis avril 2013, on observe un phénomène grandissant de collecte au porte-à-porte. Les citoyens reçoivent dans leur boite aux lettres de simples papiers les invitant à déposer des sacs devant leur porte. Les délais entre le dépôt du papier et le jour de collecte se sont fortement réduits récemment, d’une semaine à un ou deux jours, ceci afin d’éviter les contrôles et des interventions communales. Outre le fait que ces collecteurs ne sont pas conventionnés avec les communes, la majorité de ces collectes ne sont pas réalisées par des opérateurs déclarés. De faux noms d’ASBL sont apposés sur les prospectus, ou encore, seul un numéro de GSM permet l’indentification des collecteurs. Il est encore plus complexe de combattre ces acteurs non identifiables.

La concurrence à l’étape des collectes est rude. L’ensemble des acteurs ne travaillant pas avec les mêmes armes, le rapport de force est inégal. La législation a le mérite de proposer un outil pour lutter contre les collecteurs peu scrupuleux, mais le respect de la législation pénalise les structures officielles, qui doivent payer pour se mettre en ordre comme collecteurs déchets. Tant le secteur privé classique que le secteur de l’économie sociale dénoncent les pratiques illégales et tentent de les endiguer. Du côté de l’économie sociale, une double action est mise en place dans ce but. D’une part, un démarchage administratif est mis en place pour permettre de sanctionner les contrevenants. De l’autre, des efforts de communication vers le grand public ont été réalisés afin de le sensibiliser à choisir avec discernement le destinataire de ses dons. À cet égard, la communication du secteur de l’économie sociale doit être double car il s’agit de mettre en garde contre les collectes illégales, mais aussi de se différencier du secteur privé dont les besoins ni les moyens mis en œuvre afin de s’imposer ne diminuent, notamment via l’achat de textile à trier.

Conclusion

Le secteur du textile de seconde main a fortement évolué en 50 ans, suivant les mêmes contrecoups ou infortunes que les autres secteurs économiques : crise, délocalisations, recherche du moindre coût, investissement, mécanisation. Mais le processus est plus lent que dans les autres secteurs de production, le déclin de l’ancrage local, dans l’étape du tri, ne faisant que commencer. Il est encore possible de sauver ce secteur d’une évolution qui ferait disparaitre la partie productive (et génératrice de plus-value) de nos contrées.

La collecte sera toujours réalisée en Wallonie par de nombreux acteurs. Le secteur de l’économie sociale se doit aujourd’hui de mettre en avant ses impacts positifs afin de pouvoir garder un ancrage local à l’activité de tri de seconde main en Wallonie.

Ainsi, donner ses vêtements aux acteurs de l’économie sociale, c’est défendre un modèle qui, en plus d’avoir une finalité sociale, tient à conserver cet ancrage local.

Bibliographie

  • Site internet de Terre
  • Entretiens avec Christian Dessart, directeur de Terre asbl, novembre – décembre 2013
  • Site internet d’Oxfam-Solidarité
  • Brochure « 1964-2004 : 40 ans pour un autre monde », 2004, Oxfam-Solidarité.
  • Site internet des Petits Riens
  • Site internet de Ressources
  • « Bulles à fripes : à qui se fier ? », Pascale Serret, 15 juin 2013, Vers l’Avenir.
  • « Les Petits Riens dévalisés », Nathan Gonze, mardi 26 juin 2012, la Dernière Heure
  • Namur: la collecte de vêtements annoncée via un toutes-boîtes est illégale (vidéo)
  • Site internet de la Coberec
  • « Soixante bulles à vêtements non déclarées », Stéphane DIRICQ, 3 septembre 2013, Vers l’Avenir Tournai
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