Ressource ou malédiction, le paradoxe du déchet dans un monde globalisé

Lorsque l’on parle de déchet, on s’imagine généralement une poubelle malodorante oubliée sur un trottoir. Mais quelles sont les caractéristiques techniques d’un déchet ? Selon le dictionnaire Larousse[[highslide](I;I;;;)

Dictionnaire Larousse

[/highslide]], les déchets sont des « matériaux rejetés comme n’ayant pas une valeur immédiate ou laissés comme résidus d’un processus ou d’une opération ». Un déchet est donc caractérisé par le fait qu’il ne possède plus de valeur, du moins pour la personne en possession de ce matériau puisqu’elle s’en débarrasse. Cependant, la valeur de ces matériaux n’est pas intrinsèque, elle dépend de l’usage que l’on peut en avoir. Ce qui est considéré comme un déchet pour une personne donnée pourra donc au contraire être vu comme une matière première par une autre. C’est le cas par exemple pour un artiste qui récupèrerait des vêtements usagés afin de les transformer en accessoires de mode. Les déchets peuvent être classés selon leur origine – déchets ménagers, déchets industriels, déchets agricoles, etc. -, selon leurs caractéristiques – déchets organiques, déchets chimiques, déchets nucléaires etc. – ou encore selon leur avenir – déchets traitables, déchets recyclables ou déchets ultimes. Le sort qui leur sera réservé après avoir été collectés dépend en grande partie de cette classification.

Plus de dix milliards de tonnes de déchets sont ainsi produits dans le monde chaque jour, soit 80 à 126 tonnes par seconde[[highslide](II;II;;;)

La production mondiale de déchets

[/highslide]]! Au-delà des déchets que nous jetons nous-même (déchets directs), ces chiffres comprennent également les déchets indirect : l’eau qui a été polluée lors de la fabrication de notre téléphone, l’huile utilisée pour pré-frire nos nuggets surgelés ou encore les chutes de papier produites lors de l’impression de notre journal.

Le thème, très vaste, des déchets et de la façon dont nous les percevons a été abordé par Oxfam au printemps 2013 sous la forme de soirées-débats dans différentes villes de Belgique faisant intervenir à chaque fois un intervenant d’un pays du nord et un intervenant d’un pays du Sud[[highslide](III;III;;;)

Les intervenants présents lors des différentes soirées étaient Jean-François Pontégnie, permanent de l’asbl Eco-Vie de Mouscron, Hadelin de Beer, conseiller communal Ecolo, Emmanuelle Robertz, directrice des secteurs d’économie sociale dans les associations “La Goutte d’Eau” et les “3R”, Stéphane Bastogne, conseiller en environnement chez IdeLux et Cécile Patris, représentante de Ressources.

[/highslide]]. L’intervenant des pays du Sud, Hada Rubia Silva, était la directrice de Coopcarmo, une coopérative de ramasseurs informels de déchets installée à Rio de Janeiro, au Brésil. L’intervenant du Nord était différent pour chaque soirée-débat, ce qui a permis des débats riches et variés concernant différents aspects des déchets, de leur production à leur gestion en passant par la vision que nous en avons, au Nord comme au Sud. Un paradoxe a retenu toute notre attention : les déchets sont synonymes de saleté – parfois à raison, puisqu’ils peuvent attirer certains animaux vecteurs de maladies comme les rats – mais dans les faits ils sont une richesse pour qui veut les utiliser.

Dans les pays dit « du Nord », c’est-à-dire les pays industrialisés, le déchet est considéré comme une nuisance. Nous en produisons une très grande quantité, environ 600 kg par an et par habitant pour un Européen[[highslide](IV;IV;;;)

Op cit. 2

[/highslide]]. Les pouvoirs publics sont en charge de la gestion de ces déchets, qu’il faut collecter et trier avant de les traiter. Selon le type de déchet il pourra être recyclé, comme c’est le cas pour le papier, le métal et certains plastiques. Si ce déchet est considéré comme un « déchet ultime », c’est-à-dire un déchet que l’on ne peut pas réutiliser ni recycler, il sera alors incinéré ou mis en décharge. Ces décharges sont soumises à des règles très strictes de gestion afin de limiter au maximum la contamination de l’environnement par les déchets. Si la gestion des déchets relève, dans les pays du Nord, du rôle des pouvoirs publics, la mise en œuvre concrète de cette gestion est bien souvent déléguée au secteur privé. Mais s’attaquer à la question des déchets ne se limite pas à les gérer. Pour des raisons à la fois environnementales (les déchets polluent) et économiques (leur gestion coûte cher), une partie importante de la politique de gestion des déchets au Nord met l’accent sur la réduction de ces déchets. Ceci passe notamment par une sensibilisation du grand public comme des entreprises en matière de prévention.

Dans les pays dit « du Sud », le déchet est davantage perçu comme une opportunité. En effet, les pouvoirs publics n’ayant jamais été proactifs en la matière, le secteur informel s’y est engouffré. La seule gestion officielle des déchets consiste bien souvent en leur entassement dans des décharges. Les travailleurs informels sont pour la plupart dans une position de vulnérabilité extrême face à l’emploi, faute de scolarisation ou de formation professionnelle. Beaucoup se tournent donc vers le ramassage des déchets (ou wastepicking) dans le seul but de survivre. Ils (ou plutôt elles, car ce sont principalement des femmes) vont dans ces décharges afin de récupérer des matériaux qu’ils pourront ensuite revendre[[highslide](V;V;;;)

Témoignage d’Hada Rubia Silva, soirée-débat du 18 juin 2013, Louvain-la-Neuve.

[/highslide]]. Ces dernières décennies ont vu la situation de ces wastepickers s’améliorer légèrement. La plupart des pays dans lesquels ils vivent et travaillent sont dorénavant soumis à des conventions internationales strictes en matière de gestion des déchets. Les wastepickers du secteur informel se regroupant de plus en plus en syndicats ou en coopératives, les pouvoirs publics se voient désormais dans l’obligation de tenir compte de leurs revendications et de faire un effort afin de leur permettre de disposer de conditions de travail décentes[[highslide](VI;VI;;;)

Site internet de Kagad Kach Patra Kashtari Panchayat.

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Malgré ces différences manifestes de gestion des déchets entre le Nord et le Sud, une réalité s’impose : le déchet, c’est potentiellement de l’argent. Les déchets empruntent aujourd’hui les mêmes circuits et les mêmes mécanismes que n’importe quelle autre marchandise. Une usine de recyclage de papier achètera ainsi ses matières premières – des déchets papiers et cartons déjà collectés et triés – et les transformera afin d’aboutir à un produit – du papier recyclé – qu’elle vendra sur le marché comme n’importe quel produit. Le recyclage n’est pas le seul exemple en la matière, les incinérateurs procèdent exactement de la même manière. Les déchets ayant dorénavant une valeur intrinsèque, leur collecte elle-même devient également un marché juteux, dans lequel l’aspect économique est le principal critère de sélection. Cela pose problème, car le domaine des déchets est fondamentalement public.

L’intervention du secteur privé, sur lequel se déchargent les pouvoirs publics pour des raisons budgétaires, pose de réels problèmes. Politique et environnementaux d’abord. En effet, une partie de ces déchets dégage une pollution importante, comme c’est le cas par exemple des déchets dits dangereux. Dans les pays du Nord, principaux producteurs de déchets dangereux, le secteur privé gère le problème en les envoyant dans des pays du Sud comme la Chine, l’Inde ou l’Afrique du Sud, où les normes sont plus souples et malheureusement peu mises en application[[highslide](VII;VII;;;)

« Déchets, les recycleurs et les recyclés », in Le Monde Diplomatique, février 2006. En ligne.

[/highslide]]. Ethiques, ensuite. Que les pouvoirs publics se dédouanent des aspects les plus difficiles de la gestion des déchets, sans contrôler strictement les pratiques des entreprises, signifie qu’ils se déchargent d’une responsabilité qui devrait leur incomber, au nom de l’intérêt commun qu’ils sont censés défendre.

Dans les pays du Sud, l’impact de l’intervention du secteur privé dans la gestion des déchets est autre. Outre le fait de devoir traiter dans des conditions souvent inacceptables les déchets dangereux produits au Nord, l’intrusion du secteur privé met en péril un secteur informel déjà fragile. L’installation d’un incinérateur, générant de l’argent puisque produisant de la chaleur et de l’énergie par la combustion des déchets, va par exemple entraîner la fermeture de la décharge dans laquelle ces déchets finissaient auparavant leur vie, obligeant toute la population de wastepickers vivant et travaillant dans la décharge à se déplacer voir à changer d’activité. Les conséquences d’un tel projet, à la fois sociales (les wastepickers voient leur niveau de vie baisser soudainement), environnementales (les déchets ne sont plus triés), économiques (la réutilisation et le recyclage des déchets n’est plus possible) et politiques (les pouvoirs publics se déchargent de ce domaine fondamental) sont dramatiques.

Les déchets sont donc devenus un produit marchand. Paradoxalement, au Sud comme au Nord, une baisse de la production des déchets mettrait en péril l’économie locale, puisque le secteur informel utilise ces déchets comme moyens de subsistance, et que le niveau de déchets doit être constant afin d’alimenter les incinérateurs. On arrive ainsi à des situations ubuesques, où un pays comme la Suède se voit dans l’obligation d’acheter des déchets à ses voisins pour maintenir son modèle de gestion[[highslide](VIII;VIII;;;)

Garric A. (2012), A force de recycler, la Suède doit importer ses déchets. En ligne.

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Il n’en reste pas moins que la surproduction de déchets et la pollution qui lui est associée ont des répercussions négatives importantes. La question est donc de trouver des moyens de produire moins de déchets et de mieux les gérer, tout en réfléchissant à des alternatives pour le secteur informel. Aujourd’hui notre modèle fonctionne tant bien que mal, mais il ne semble pas soutenable sur le long terme, tant au niveau social qu’environnemental.

Au niveau des pouvoirs publics, il est possible d’inciter les entreprises à baisser la quantité de déchets émise tout au long de la chaine de production, par exemple en leur faisant payer la gestion de ces déchets. Une taxe sur la quantité de déchets produits les incite à une réduction. Les pouvoirs publics peuvent également édicter des normes afin d’éviter l’obsolescence programmée[[highslide](1;1;;;)

Il s’agit pour les entreprises de raccourcir volontairement la durée de vie d’un produit pour que le consommateur soit contraint d’en racheter rapidement un nouveau. Voir Zollman C. (2013), Quels sont les leviers politiques pour freiner l’obsolescence programmée ?, Oxfam-Magasins du monde. En ligne.

[/highslide]]. Cette obsolescence peut être technique (une pièce est volontairement fragile et le produit devient rapidement inutilisable) ou psychologique (un produit est passé de mode et on souhaite le remplacer par le dernier modèle). Dans les deux cas, le produit obsolète devient un déchet. Certaines mesures politiques ont déjà été prises, notamment au niveau européen[[highslide](IX;IX;;;)

Zollman C. (2013), Quels sont les leviers politiques pour freiner l’obsolescence programmée ?, Oxfam-Magasins du monde. En ligne.

[/highslide]], mais leur application reste insuffisante.

Les leviers d’action au niveau des entreprises sont étroitement liés à ceux que nous venons d’évoquer. Le but principal d’une entreprise est d’être rentable et donc de produire de l’argent. Dans cette logique économique, le mode d’action doit donc être lié à l’argent, et donc aux taxes. Taxer l’obsolescence programmée ou encore les déchets produits sont les incitatives les plus efficaces puisque pour que la mesure fonctionne, l’entreprise doit trouver un intérêt financier dans cette réduction de déchets.

Et le citoyen, que peut-il faire face à ces montagnes de déchets ? La première solution est politique : en faisant pression sur les pouvoir publics, par le vote ou des actions citoyennes fortes, on les incite à imposer des normes plus strictes aux producteurs de déchets (principalement les entreprises)[[highslide](X;X;;;)

Intervention de Jean-François Pontegnie, soirée-débat du 17 juin 2013, Mouscron.

[/highslide]]. Mais une prise de conscience de notre mode de consommation est également souhaitable : nous gaspillons trop. En matière de déchets, on parle souvent de la stratégie des 3R : Réduire, Réutiliser, Recycler. Une grande quantité de nos déchets pourrait être simplement évitée, comme les déchets issus du suremballage. Par exemple, acheter du riz en vrac ne produira qu’un sac en papier comme déchet, alors qu’acheter un riz réparti en sachets individuels produira 4 sachets en plastique, un emballage en carton et un film plastique. Acheter des produits de seconde main est également une alternative intéressante. Des vêtements, des livres ou encore des meubles peuvent trouver une deuxième vie, parfois après avoir été remis en état dans une ressourcerie, et éviter ainsi de finir à la poubelle[[highslide](XI;XI;;;)

Voir à ce sujet les initiatives d’Oxfam.

[/highslide]]. Lorsqu’un déchet n’est plus réutilisable, il faut alors penser au tri sélectif et s’assurer que son élimination sera faite dans des conditions garantissant une réduction maximale de la pollution.

S’interroger sur notre surconsommation pathologique permet également de consommer mieux, et moins. Pourquoi la croissance et l’évolution devraient-elle nécessairement conduire à une plus grande consommation ? Pourquoi la reconnaissance de la réussite personnelle et sociale devrait-elle passer par un étalage de signes extérieurs de richesse, comme une belle voiture ou bien des vêtements de marque ? Consommer moins, mais mieux serait peut-être une solution qui, au-delà de la baisse de la production de déchets, pourrait nous permettre d’augmenter notre qualité de vie.

Fanny Chantereau et Chloé Zollman

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