Réintroduire du gratuit dans nos vies

Parachutes dorés, promotions, crises de l’emploi, réduction des services publics, finance toute-puissante, dégression des allocations de chômage, … l’argent est bel et bien le nerf de la guerre, au centre de la quasi-totalité de nos vies et de nos préoccupations quotidiennes. S’il est un formidable outil de pouvoir, le rapport à l’argent peut aussi être un outil d’affranchissement, qui permet d’effacer, du moins en apparence, certaines inégalités socio-économiques (Caillé, Chanial, 2010 : 17). Mais la généralisation de l’échange marchand à l’ensemble des sphères de la société creuse d’autres inégalités, bien profondes. Et le calcul est vite fait : la course à la marchandisation des activités humaines est davantage source d’inégalités que le contraire – les impacts désastreux de la privatisation de services publics sont là pour le prouver. Dans ce contexte, la gratuité, terme galvaudé s’il en est, offre des pistes intéressantes pour repenser la vie en collectivité. Mais pas n’importe quelle gratuité ! Pas celle du hard-discounter qui nous fait miroiter des promotions à n’en plus finir : celle qui nous permet de renverser notre rapport à la consommation et à la propriété. Cette analyse revient, dans un premier temps, sur la notion de gratuit dans notre société contemporaine pour ensuite explorer des initiatives citoyennes qui réintègre activement ce concept au quotidien.

Le gratuit aujourd’hui

Enseignement gratuit, gratuité du Web, 2+1 gratuit, eau gratuite pour tous … la notion de gratuit est présente dans de multiples sphères de notre vie quotidienne mais ce concept recouvre des significations diverses qui témoignent de valeurs et paradigmes différents voire souvent même divergents. Grosso modo, la notion de gratuit est aujourd’hui mobilisée dans trois discours (Caillé, Chanial, 2010 : 6) :

  • En lien avec le caractère gratuit de la nature. Face aux effets du réchauffement climatique, de la pollution, de l’épuisement des ressources naturelles, etc., rares sont ceux qui considèrent qu’il ne faut pas réagir. Mais c’est la façon de réagir qui ne fait pourtant l’unanimité, en opposant globalement les adeptes des solutions technologiques pour maîtriser ces évolutions aux partisans d’une décroissance, parfois violemment anti-technologique.
  • En lien avec le Web, conçu comme un espace gratuit, ouvert à tous, où la propriété intellectuelle n’a plus sa place – car elle est presqu’impossible à assurer – et où les utilisateurs coproduisent et partagent gratuitement de l’information, au bénéfice du plus grand nombre.
  • En lien avec la tendance à la marchandisation de l’ensemble des biens et services qui, de facto, est un discours anti-gratuité.

Ces trois discours se développent dans un contexte particulier : celui où les mécanismes et principes organisationnels de la logique marchande sont progressivement appliqués à l’ensemble des sphères de la vie en commun, réduisant ainsi drastiquement l’espace potentiel pour le gratuit. Même des domaines qui ont été originellement pensés pour être gratuits ne le sont en réalité que partiellement, comme par exemple Internet. Si les utilisateurs d’Internet ne paient a priori rien, ils laissent néanmoins de nombreuses traces sur le web, autant d’informations fournies gratuitement que les plateformes peuvent ensuite revendre aux nombreux annonceurs (Wauthy, 2008). Comment dans ces conditions repenser la place à accorder à un gratuit délié de préoccupations pécuniaires ?

Gratuité et services publics

Malgré cette tendance, la gratuité reste une notion d’actualité puisque les services publics fournis par un État sont, par essence, partiellement ou totalement gratuits. La gratuité peut en effet être appliquée à des biens et services qui doivent être payés mais sont rendus gratuits, par exemple via un système de cotisation. C’est le cas lorsque la société juge qu’un bien est suffisamment important pour l’être humain pour qu’il devienne un droit et soit donc mis gratuitement à la disposition de tous (Dardot, Laval, 2010). Là aussi, la tendance actuelle est à une marchandisation croissante des services publics – crises obligent – qui remet en question la place de la gratuité. Néanmoins, ici et là, des expériences sont mises en place et les résultats sont souvent positifs. C’est le cas par exemple d’Aubagne et de Châteauroux, deux villes françaises où, depuis respectivement trois et onze ans, les transports publics sont gratuits. Rétrospectivement, le système a eu des retombées positives puisque l’utilisation des transports publics a significativement augmenté, permettant d’améliorer la mobilité des habitants, y compris ceux qui n’utilisaient pas les transports publics parce qu’ils possèdent une voiture ou faute de moyens (Laurent, 2012).

Tous pour le gratuit ?

Certaines résistances au principe-même de gratuité existent, ce qui peut s’expliquer par l’association régulièrement faite, d’une part, entre gratuité et privilège, et d’autre part, entre gratuité et exploitation/domination. Dans l’imaginaire collectif, le geste gratuit reste souvent associé à celui des nantis (charité), et le travail gratuit, à celui des exploités/dominés. Quoi de plus compréhensible, donc, que les luttes sociales aient tenté d’abolir ces inégalités, notamment en accordant une valeur monétaire à certaines activités. L’argent est ainsi devenu un moyen d’affranchissement universel, permettant à dominés et privilégiés de parler un même langage (Caillé, Chanial, 2010 : 17).

Certains services publics sont ainsi le résultat d’une monétarisation d’activités essentielles au bon fonctionnement de la société mais qui sont longtemps restées non-reconnues et gratuites. Il s’agit notamment des activités de soin aux personnes, un pan de l’économie dont les femmes sont le plus souvent responsables. Même si aujourd’hui encore les femmes effectuent gratuitement de nombreuses activités qui relèvent de l’économie reproductive[[highslide](1;1;;;)

Sous le terme d’économie reproductive sont regroupées l’ensemble des activités quotidiennes (faire la lessive, s’occuper des enfants, préparer à manger, nettoyer le foyer, etc.) qui permettent aux travailleurs d’être productif durant la journée. Depuis plusieurs siècles, les femmes ont été rendues responsables d’une majeure partie de ces tâches. Parallèlement, l’ensemble de ces tâches a été dévalorisé puisque dans le système monétaire tel qu’on le connaît aujourd’hui, seule la production à destination du marché est considérée comme générant de la valeur. Par conséquent, les activités relevant de l’économie reproductive ont rapidement été considérées comme déqualifiées et économiquement sans valeur. [Van Staveren I., ed. (2007), The feminist economics of trade, Routledge: Abingdon.]

[/highslide]], certains pans de cette économie (crèches, maisons de repos, congés de parentalité, etc.) ont été monétarisés, pouvant ainsi être pris en charge par l’État, mais aussi par le marché. La réticence au gratuit est donc bien légitime si tant est que la gratuité est synonyme de privilège, d’exploitation et de domination et n’est donc ni librement consentie, ni émancipatrice.

Réciprocité et économie collaborative

De même qu’il n’y a pas de société marchande sans culture du marché, il ne peut advenir de société de la gratuité, sans culture de la gratuité.

Paul Ariès[[highslide](2;2;;;)

Laurent A. (2012), « Ces villes qui expérimentent les services publics gratuits », in BastaMag. En ligne : http://www.bastamag.net/Ces-villes-qui-experimentent-les, 15 septembre 2014.

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Peu des usages contemporains de la gratuité renvoient en réalité à la définition première de gratuit : « qui est fait, donné ou dont on peut profiter sans contrepartie pécuniaire » (Trésor de la langue française en ligne). Alors que la notion de marché fait partie intégrante de notre quotidien, l’idée-même d’un service gratuit nous semble étrange et soulève des débats interminables sur la nature humaine et les mécanismes de l’économie telle que nous les connaissons. Ceux-ci semblent souvent immuables mais ils sont en réalité le résultat de choix politiques précis qui charrient une série de valeurs, difficilement compatibles avec celles de la gratuité.

Au cœur de la notion de gratuit, résident la reconnaissance et la construction du lien qui peut exister entre les individus. Aux côtés de l’échange monétaire (sur le marché) et de l’échange non-marchand (hors marché, par exemple les services publics), existe l’échange non-monétaire qui accorde une place centrale à la construction du lien avec l’autre – le bien ou service échangé ne faisant que symboliser cet échange. L’échange non-monétaire existe grâce à une réciprocité inconditionnelle entre une communauté d’individus, au-delà de l’échange bilatéral entre deux personnes. L’individu « trouve une récompense dans le comportement lui-même et pas seulement dans les résultats matériels de la coopération. (…) Quand il suit cette logique, cet agent est conscient que son action est pleinement efficace seulement si les autres se comportent, eux aussi, de la même façon, bref s’ils apportent la réciproque. » (Caillé, 2000, cité dans Caillé, Chanial, 2010 : 33).

Cet esprit est présent notamment chez les défenseurs de l’économie collaborative. Cet ensemble de pratiques, fondé sur la « collaboration entre les utilisateurs d’un bien ou d’un service » (De Leener, 2014 : 2), rassemble des activités très variées, qui vont de la production de biens et services, à leur consommation, en passant par du financement collaboratif ou de la création collaborative de connaissance. La démarche rassemble un nombre croissant de personnes, motivées par des raisons diverses (pouvoir d’achat, caractère alternatif de l’économie collaborative, etc.). Les pratiques sont elles aussi extrêmement diversifiées, allant du plus néolibéral au plus solidaire, voire même en s’approchant d’une économie des communs (Masset, Luyckx, 2014 : 3).

Toute pratique d’économie collaborative est caractérisée par trois éléments essentiels (Masset, Luyckx, 2014 : 5), dont la proximité avec la logique de réciprocité inconditionnelle ne fait pas de doute :

  • une logique horizontale,
  • la mutualisation des outils et connaissances,
  • et une logique coopérative étendue.

La théorie est très enthousiasmante et les pratiques d’économie collaborative ont le vent en poupe. Pourtant, elles ne constituent pas à elles seules la promesse d’un changement social radical. Sans une réflexion sociétale et politique globale, le risque est grand qu’elles ne restent qu’une bulle d’oxygène, un socialwashing, permettant de supporter un capitalisme en quête d’autojustification.

Des initiatives citoyennes pour questionner la société

Les crises – économique, environnementale, idéologique, financière – ont la capacité de réveiller la créativité des citoyens, sous la forme d’une myriade de laboratoires citoyens qui se développent à la marge du système, flirtent avec la légalité, se faufilent entre les interstices des règles. Exemples choisis d’initiatives qui, au-delà de remettre en question nos modes de production et consommation, ont ceci en commun d’être accessibles à tous, de questionner, d’une façon ou d’une autre, la notion de gratuit, et de pratiquer l’économie collaborative et la réciprocité inconditionnelle.

Repair café

Le principe d’un Repair café est simple. Une fois par mois, des réparateurs bénévoles accueillent ceux qui souhaitent réparer des objets habituellement destinés à la poubelle – de la chemise déchirée, au toaster en panne, en passant par l’ordinateur qui fait des siennes.

Les contributions sont bienvenues mais le service est gratuit et prompt à créer du lien entre des personnes qui ne font parfois que se croiser dans la vie quotidienne. Cela crée une dynamique sociale inhabituelle : des personnes qui ont des compétences variées et ne se connaissent pas se rendent des services. Il n’est donc question ni de statut, ni d’âge, ni d’emploi, ni de rémunération, ni de nationalité. Les étiquettes qui définissent habituellement notre identité sociale sont mises entre parenthèses et la rencontre se fait donc au-delà des préjugés qui peuvent exister. Des personnes qui peuvent se sentir inutiles pour la société (chômeurs, personnes âgées, sans-papiers) retrouvent une activité qui valorise des compétences qui ne sont pas toujours valorisées par le marché du travail. Au cœur de la dynamique : l’entraide et la complémentarité des connaissances dans un espace qui favorise la convivialité.

En octobre 2014, il existe plus 200 Repair cafés en Belgique, dont 11 en région de Bruxelles-capitale, deux ans après la création du premier Repair café bruxellois.

Plus d’infos : www.repaircafe.be/fr

Incroyables comestibles

Incroyables comestibles est une expérience communautaire dans le cadre de laquelle des citoyens créent des petits potagers dans des espaces urbains. Les légumes ainsi cultivés sont mis à la disposition gratuite de tous, sans contrôle extérieur.

Incroyables comestibles amène une dynamique profondément horizontale, en gommant encore davantage l’habituelle relation d’échange bilatéral. Le projet invite donc les citoyens à se détacher de la dimension de propriété au profit de celle de la collectivité, valorisant donc la confiance dans la communauté, au-delà du « chacun pour soi ».

En octobre 2014, il existe 39 initiatives Incroyables comestibles en Belgique.

Plus d’infos : www.incroyables-comestibles.be

Donneries

Une donnerie est un système qui permet à des individus de donner des objets utiles dont ils n’ont plus l’usage pour que d’autres en profitent. Cela peut prendre plusieurs formes : du marché gratuit, au magasin gratuit, en passant par le site web regroupant des annonces (comme par exemple Freecycle). Selon les endroits, certaines règles peuvent être établies, comme une limite de trois objets emportés. Mais ce qui est constant, c’est que l’on ne doit jamais se justifier, ou prouver son statut socio-économique.

Dans le même ordre d’idées, les « Free prix » vendent des vêtements et objets mais à prix libre, c’est-à-dire que chacun doit estimer la valeur de l’objet choisi. L’objet peut être payé en argent, ou en rendant un service, en amenant des vêtements en bon état, etc. La démarche amène la dimension du juste prix : elle pousse les citoyens à réfléchir à la valeur accordée aux objets achetés, en réaction à une consommation effrénée basée sur les prix cassés.

En octobre 2014, le Réseau des consommateurs responsables (www.asblrcr.be) décomptait 31 donneries en Belgique francophone.

Conclusion

Si elles restent encore marginales, les alternatives citoyennes se multiplient, fleurissent ici et là, impliquent un nombre croissant de citoyens et questionnent certaines dérives du système capitaliste. Elles permettent aux individus de repenser « le sens de l’agir économique » (De Leener, 2014 : 4), ainsi que leur dépendance aux mécanismes économiques prédominants, tout en répondant à certains de leurs besoins fondamentaux. Des relations moins hiérarchisées, plus horizontales et multilatérales, un pouvoir moins capitalisé, moins d’accumulation de propriété, … réintroduire activement de la gratuité dans sa vie participe à une réflexion plus large sur le modèle défendu par notre société de consommation, en questionnant les modes de gouvernance et l’équilibre de pouvoirs entre les différents acteurs en présence – citoyens, travailleurs, État, marché, producteurs, actionnaires. Très concrètement, de telles initiatives permettent à des citoyens de s’émanciper, tant individuellement que collectivement, des structures dominantes de la société contemporaine en récupérant une autonomie d’action dans certaines sphères. Tout cela prouve que la place centrale accordée à l’argent, et par conséquent à la finance, dans le bon fonctionnement de notre société, et ses conséquences en ce qui concerne le rapport aux autres et à la propriété, est le résultat d’une idéologie vieille de quelques siècles mais qui n’est pas inscrite dans l’essence des êtres humains.

Chloé Zollman
Animatrice thématique – Travail décent

Bibliographie

Caillé A., Chanial P. (2010), « Présentation », in La gratuité. Eloge de l’inestimable. Revue du Mauss, 35, pp. 5-43.

Dardot P., Laval C. (2010), « Du public au commun », in Revue du MAUSS, 35.

De Hesselle L. (2014), « Les biens communs, l’alternative au capitalisme? », in Imagine, 104, pp. 8-9.

De Leener P. (2014), Leçons et défis de l’économie collaborative. Analyse Etopia. En ligne : http://www.etopia.be/IMG/pdf/20140304_PDL_econ_coll-web.pdf, 30/7/2014.

Laurent A. (2012), « Ces villes qui expérimentent les services publics gratuits », in BastaMag. En ligne : http://www.bastamag.net/Ces-villes-qui-experimentent-les, 15 septembre 2014.

Masset D., Luyckx E. (2014), L’économie collaborative. Une alternative au modèle de compétitivité. Analyse Etopia. En ligne : http://www.etopia.be/IMG/pdf/20140214_ERL-DEM_econ_coll-web.pdf, 30/7/2014.

Proulx S., Goldenberg A. (2010), « Internet et la culture de la gratuité », in Revue du Mauss, 35, pp. 503-517.

Réseau des consommateurs responsables : http://www.asblrcr.be.

Servigne P. (2013), Six obstacles à franchir pour penser les biens communs. Analyse Barricade. En ligne : http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2013pablo-penserlesbienscommuns.pdf, 9 septembre 2014.

Van Staveren I., ed. (2007), The feminist economics of trade, Routledge: Abingdon.

Wauthy X. (2008), « No free lunch sur le Web 2.0 ! Ce que cache la gratuité apparente des réseaux sociaux numériques », in Regards économiques, 59. En ligne : http://www.regards-economiques.be/images/reco-pdf/reco_70.pdf, 15 septembre 2014.

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