Le bénévolat fait-il une concurrence déloyale à l’emploi ?

Une activité commerciale peut-elle être menée de façon bénévole ? Beaucoup de gens se sont un jour posé cette question. Mais, s’interroger sur la concurrence entre bénévolat et emploi renvoie à un choix de société autour de la notion d’activité économique et de création de richesse. Dans quelle société vit-on ? A quelle société aspire-t-on ? Cette analyse veut gratter le vernis des réponses de façades et examiner différentes pistes de réponses.

Le plein emploi comme objectif de notre société ?

L’Europe et la Belgique traversent depuis plusieurs décennies une crise économique, avec un chômage important. Les politiques mènent un peu partout  à une détérioration des droits des chômeurs et à une pression de plus en plus forte pour leur activation sur le marché du travail.

Dans notre société ou l’emploi (et le fait d’avoir un salaire) se fragilise, on pourrait considérer le bénévolat comme faisant concurrence à l’emploi. En effet, si l’on souhaite que toute l’activité économique soit salariée/rémunérée, chaque activité bénévole entre en rivalité avec une activité rémunérée.

Cependant, cette première réflexion mérite d’être remise en question à au moins 4 niveaux :

  • Le bénévolat peut être une étape qui permet d’acquérir des expériences, de mener des activités qui peuvent avoir un impact positif pour les personnes à la recherche d’un emploi.
  • Le bénévolat est un facteur de bien-être important (se sentir utile à un projet, partager un savoir-faire, apprendre, …). Le bénévolat peut ainsi permettre aux personnes exclues du marché du travail (personnes âgées, marginalisées, etc.) de rester actives, d’acquérir de nouvelles compétences, de se sentir valorisées.
  • Et surtout, le bénévolat met le doigt sur une série d’activités où le marché est inefficace. Soit que des besoins ne sont pas rencontrés par une offre marchande adaptée, soit que personne n’est disposé à payer le prix du marché 1. Le bénévolat permet donc l’existence d’activités « économiques » qui n’existeraient pas sans lui.
  • Enfin, on peut considérer qu’il y a une valeur sociale à ce qu’une série d’activités soient remplies sans motif lucratif. Que les gens puissent exprimer leur solidarité et leur souci d’autrui d’une autre manière que purement monétaire2.

Pour Oxfam-Magasins du monde

Un autre projet pour la société …

Oxfam est une organisation internationale de développement qui mobilise le pouvoir citoyen contre la pauvreté.

Le projet d’Oxfam-Magasins du monde est porté par un mouvement de citoyens qui se mettent en action collectivement et qui veulent transformer la société. Leur mission est de combattre les injustices et les inégalités de manière structurelle et globale, pour construire un monde de justice économique pour tous. Cela signifie qu’ils dénoncent les injustices et proposent une alternative concrète au commerce traditionnel : le commerce équitable, tant à une échelle locale qu’internationale.

Ce mouvement de citoyens expérimente et fait vivre l’alternative de production et de consommation plus juste qu’est le commerce équitable.  L’ambition est de remettre l’économie au service de l’humain et de son environnement et de permettre à tous, au Sud comme au Nord, de vivre mieux.

En tant que mouvement d’éducation permanente, Oxfam-Magasins du monde cherche aussi à  accompagner les citoyens dans leur compréhension et leur questionnement du système économique dans lequel nous vivons, pour que chacun puisse faire ses choix de manière consciente et responsable.

… porté par un mouvement de bénévoles !

le-benevolat-fait-il-une-concurrence-deloyale-a-l-emploiOxfam-Magasins du monde est un mouvement composé de 2500 bénévoles adultes, de 1500 jeunes bénévoles et de quelques centaines de sympathisants.

Les instances de l’organisation (conseil d’administration, assemblée générale, …) sont démocratiques et presque entièrement composées de bénévoles issus du mouvement. Chaque bénévole de l’organisation a son mot à dire. Il débat, donne son avis et participe à la prise de décision.

La structuration de l’organisation (Assemblées locales, régionales, générale, conseil d’administration) peut être mise en avant par le fait que l’ensemble de ces bénévoles  est au pilotage d’une entreprise d’économie sociale et solidaire qui emploie 66 salariés (voir schéma).

Le bénévolat crée de l’emploi !

Le volontariat est une ressource renouvelable et peu coûteuse qui répond à un certain nombre de besoins sociaux, culturels ou environnementaux. Cette ressource, parce qu’elle n’induit pas de contrepartie monétaire, est trop souvent considérée comme non productive. Du point de vue strict de la comptabilité nationale, le volontariat ne vaut donc rien! Pourtant, l’apport quotidien des volontaires pour la société est inestimable. En tant qu’innovateurs sociaux, créateurs d’emploi ou encore consommateurs de biens et services, les associations et leur volontaires contribuent à la croissance et au développement de nos sociétés. (La mesure du volontariat, le volontariat 2012)

Le dynamisme du secteur associatif

L’économie sociale représente 15% de l’emploi salarié en Belgique. C’est une force motrice et créatrice d’emploi. Selon la banque nationale, la croissance du secteur associatif a été supérieure à celle qu’a connue le reste de l’économie entre 2000 et 2008. Cela lui a permis de surpasser, en termes de poids économique (5,1% du PIB), des secteurs comme celui de la construction ou de la finance. Non seulement le secteur associatif contribue pour une part non négligeable au PIB belge mais c’est aussi  un gros pourvoyeur d’emploi. L’emploi salarié dans le secteur associatif a ainsi augmenté de 38% entre 2000 et 2008 contre 7% dans le reste de l’économie !3

Le professeur Jacques Defourny (Centre d’économie sociale ULg) décrit le processus de l’activité bénévole créatrice d’emploi : beaucoup de bénévoles font preuve d’une forme d’entrepreneuriat et finissent par générer des associations, des entreprises qui créent de l’emploi. Les usagers suivent en payant une partie du coût et les pouvoirs publics reconnaissent l’utilité du service et soutiennent l’activité en la subsidiant.

Chez Oxfam-Magasins du monde

L’asbl Oxfam-Magasins du monde a été créée en 1976 et ne comptait à l’époque pas de salarié. 39 ans plus tard, ce mouvement de bénévoles a grandi, s’est professionnalisé, s’est diversifié. L’association a ainsi créé 66 emplois directs et elle fait travailler indirectement bien d’autres salariés (producteurs, transports, matériel, support, …).

Malgré tout, de la concurrence avec une activité commerciale ?

Activité économique versus activité sociale

Si l’on s’interroge sur le fait que des bénévoles fassent de la vente, ne faudrait-il pas s’interroger de façon plus générale sur tous les types de bénévolat actifs sur le même terrain que des acteurs économiques (bénévolat en milieu hospitalier, animateur jeunesse, chantiers coopératifs, entraineur sportif, animateur culturel, cours de langue, …) ? Car potentiellement, toute activité peut se réaliser par des personnes rémunérées.

Le débat ne peut se résumer à la question de l’emploi. On doit reconnaitre la possibilité d’une production économique qui ne soit ni marchande ni publique. C’est en quelque sorte le cas avec le cadre légal donné au secteur de l’économie sociale mais, dans les faits, cela reste moins évident.

Exemple : le procès intenté par l’UBA – une union d’ambulanciers privés – contre la Croix-Rouge.

l’UBA a attaqué la Croix-Rouge : l’utilisation de volontaires permettrait de casser les prix et entraînerait une concurrence déloyale. S’en est suivi une série de procès (Tribunal du Commerce, Cassation, Cour d’appel, Conseil de la concurrence) : L’intention de la Croix-Rouge n’étant pas mercantile (le transport ambulancier permet de rester prêt pour les interventions en cas de guerres et de catastrophes (mission première)), l’activité marchande est donc accessoire par rapport au but général de l’association. Celle-ci peut donc continuer son activité 4! L’argument de l’intention est décisif, dans le cadre du transport ambulancier de la Croix-Rouge, le bénévolat permet d’atteindre des objectifs qui dépassent l’aspect économique.

Chez Oxfam-Magasins du monde

En tant que pionnier, Oxfam-Magasins du monde a contribué, à son échelle, à l’essor du commerce équitable en Belgique et d’autres types d’acteurs économiques en ont profité. En effet, ces dernières années, on a vu émerger avec succès une série d’initiatives privées (boutiques, vente par internet, …) proposant des produits du commerce équitable. D’autres initiatives ont cependant fait faillite. La faute à Oxfam-Magasins du monde ? Probablement pas. L’offre de commerce équitable spécialisée restant très faible, il existe donc peu ou pas de concurrence entre boutiques sur un territoire donné. Cependant le développement de produits de commerce équitable d’épicerie en grande surface peut, lui, avoir joué un rôle.

Oxfam-Magasins du monde se retrouve assez bien dans le discours de l’association suisse-romande des Magasins du Monde. En tant que mouvement de bénévoles, elle soutient et promeut vivement le travail bénévole. Elle pense qu’il constitue un important espace d’intégration sociale qui complète l’activité rémunérée sans lui faire de concurrence. Il permet notamment d’enrichir l’offre existante, de faire des expériences inédites et de maintenir des points de vente jusque dans les endroits les plus reculés. Leurs magasins sont des lieux de vente, mais également et surtout des lieux d’information, de sensibilisation et d’engagement citoyen.

Etre bénévole chez Oxfam-Magasins du monde, c’est notamment pratiquer de manière concrète la démocratie économique. C’est s’impliquer dans un mouvement de bénévoles au pilotage d’une entreprise d’économie sociale. C’est expérimenter et rendre crédible l’alternative économique qu’est le commerce équitable. C’est agir en faveur d’une société plus juste et plus solidaire (via la vente en magasin, la sensibilisation de différents publics, les  animations, les stands, les interpellations, les débats publics, …). Le rôle du bénévole chez Oxfam est donc beaucoup plus large qu’une fonction commerciale.

Par ailleurs, Oxfam-Magasins du monde est une association sans but lucratif ! Les bénévoles choisissent volontairement de donner du temps à l’activité de commerce équitable. Le bénévolat, vu comme une ressource économique, profite directement aux partenaires producteurs d’Oxfam-Magasins du monde : les gains économiques d’Oxfam sont investis au profit de son objet social et donc, au bénéfice des producteurs marginalisés du Sud5. L’ensemble du processus est une forme de rééquilibrage ou de redistribution de ressources, au profit d’acteurs de prime abord défavorisés.

Conclusion

On l’a vu, le bénévolat participe largement tant à la création de richesse économique qu’à la création d’emploi dans notre pays. Cependant, vu la diversité des activités bénévoles, on ne peut certifier qu’aucune d’entre elles ne constituent jamais une forme de concurrence avec un emploi rémunéré.

Par contre, cette question de concurrence entre emploi et bénévolat, bien qu’intéressante en soi, nous fait surtout réfléchir de façon beaucoup plus large au rapport entre le citoyen et l’économie dans la société : peut-on exister autrement qu’à travers le travail rémunéré ?

Elargir le spectre permet de mettre en avant tout l’apport sociétal de l’activité économique bénévole. C’est faire la part belle aux valeurs d’égalité et de solidarité et ne pas voir uniquement l’aspect monétaire.

Le projet de société d’Oxfam-Magasins du monde dépasse la fonction purement commerciale. Son activité comporte une grande dimension éducative et politique : mettre en route des citoyens qui s’engagent dans le commerce équitable comme alternative économique et pour plus de justice sociale. Des citoyens, des clients et des pouvoirs publiques soutiennent et rendent crédible les actions d’Oxfam-Magasins du monde. En d’autres mots, ils reconnaissent l’utilité publique de l’organisation !

Martin Rose

Référence :

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  1.  Patrick Italiano, in Le bénévolat est-il un frein à l’emploi ?, http://benevoles.tv/questions/qu11.html
  2.  Edgar Szoc, in Le bénévolat est-il un frein à l’emploi, http://benevoles.tv/questions/qu11.html
  3.  Le poids économique des associations en Belgique Analyse quantitative (édition 2011), p 17
  4.  Fondation Roi Baudouin, in Un espace pour l’activité citoyenne. Pistes de réflexion sur le bénévolat et l’emploi en Wallonie (2001)
  5.  Ainsi que quelques producteurs Nord, via la démarche « Paysans du Nord », mais cela reste pour l’instant marginal.

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