L’économie sociale, une alternative ?

Oxfam-Magasins du monde inscrit ses activités dans une démarche de démocratie économique. En effet, au-delà de son rôle de soutien direct aux producteurs marginalisés, nous envisageons le commerce équitable comme un moyen pour transformer le système économique en le rendant plus juste et plus durable. En ce sens, nous nous reconnaissons dans la famille de l’économie sociale, où l’humain -et non le profit- est au cœur de la démarche. A travers cette analyse, nous voulons cerner la manière dont l’économie sociale est envisagée en tant qu’alternative au modèle économique dominant, chez nous en Belgique et dans un pays du Sud tel que le Pérou.

Oxfam-Magasins du monde étant membre de SAW-B, la Fédération belge francophone d’économie sociale, il était tout naturel de les impliquer dans ce regard croisé. L’interlocuteur péruvien nous a été proposé par notre partenaire CIAP, un des membres fondateurs de l’Observatoire d’économie sociale et solidaire à San Marcos, Pérou.

Les intervenants sont :

  • Luis Montoya et Ela Perez, professeurs à la Faculté de Sciences sociales de l’Universidad Nacional Mayores San Marcos au Pérou.
  • Frédérique Konstantatos, chargée de projets en éducation permanente à SAW-B, la Fédération belge francophone d’économie sociale. 

Estimez-vous que l’économie sociale soit une alternative au capitalisme ou est-elle plutôt une démarche qui peut se concilier avec ce modèle économique dominant ?

Luis Montoya : les alternatives d’économie sociale ne s’opposent pas réellement au modèle dominant, elles ont juste une orientation différente : elles se tournent vers l’humain, la culture, l’environnement. Elles représentent un espoir et une manière d’imaginer la société autrement.

Ela Perez : l’économie sociale est un canal de relations humaines. Les interactions entre les gens sont différentes de celles du modèle capitaliste. La communauté y joue un rôle important. Et les gens aussi ont une place différente, en tant qu’individus.

Frédérique Konstantatos : nous évoluons dans des contextes très distincts. Je suis toutefois d’accord avec mes collègues du Pérou pour dire qu’il existe une différence entre l’économie sociale et le capitalisme. Les objectifs de ces deux formes d’économie sont fondamentalement différents : d’une part, le but est la recherche de profit financier pour un petit nombre et d’autre part, c’est la finalité sociale, l’utilité pour la communauté. Mais toutes les entreprises sociales avec lesquelles nous travaillons n’ont pas la même position par rapport au modèle économique dominant : certaines pensent changer les choses à l’intérieur du capitalisme et d’autres se voient plus à la marge, développant un changement de société.

Toutes les entreprises sociales avec lesquelles nous travaillons n’ont pas la même position par rapport au modèle économique dominant.

Pensez-vous que l’économie sociale permet à ses travailleurs de développer une réelle critique et réflexion politique sur leur société ?

Luis Montoya : les entreprises d’économie sociale ne sont pas directement liées à la politique gouvernementale, elles ne développent généralement pas de discours politique fort. Néanmoins, étant donné que l’économie sociale, solidaire et coopérative évolue dans de nombreux domaines, les relations avec la politique et avec le pouvoir sont inéluctables.

Ela Perez : les engagements politiques sont difficiles pour les différents groupes d’économie sociale, parce qu’ils travaillent chacun de leur côté. Par exemple, les revendications des artisans ne sont pas entendues par le gouvernement, qui ne s’intéresse pas réellement à l’artisanat. Ils ne font pas partie du plan économique, comme en Bolivie ou en Equateur. Par contre, d’autres groupes, comme les producteurs de café, ont obtenu du gouvernement une réduction de l’impôt sur leurs productions. Chaque groupe a son propre agenda politique et l’incidence de chacun dépend de son importance.  La politique locale est, dans tous les cas, plus accessible que la politique nationale pour ces groupes.

L’Etat ne garantit que très peu de protection sociale et les gens s’organisent donc pour pallier les manques. La crise est donc un véritable foyer d’invention et d’initiatives sociales.

Frédérique Konstantatos : en Belgique, la situation est un peu différente, puisque les travailleurs des entreprises d’économie sociale n’avaient pas nécessairement l’objectif de faire partie d’une alternative. C’est en cherchant un emploi qu’ils sont tombés dans l’économie sociale. Ils ne savent pas toujours que leur entreprise est différente des autres. Ça peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit d’entreprises bien établies qui ont des manières de fonctionner, de communiquer et de travailler fort semblables aux entreprises traditionnelles. En tant que fédération, notre rôle est de susciter la réflexion des travailleurs , afin qu’ils s’approprient l’alternative économique et sociale que représente leur entreprise, qu’ils comprennent son projet et développent un regard critique bien nécessaire face à la tension entre la viabilité économique et les valeurs sociales ! Cela se fait petit à petit, ce n’est pas facile, mais en général, les gens en sont très satisfaits. C’est important de s’arrêter, de discuter et de chercher le sens de ce que l’on fait.

Selon vous, la crise économique est-elle une opportunité pour développer de nouveaux projets d’économie sociale ou, au contraire, risque-t-elle de les anéantir ?

Frédérique Konstantatos : l’économie sociale est née d’un manque, d’une nécessité. Lorsqu’il y a un besoin que l’Etat ne prend pas (ou plus) en charge, que le  marché ne juge pas rentable, l’économie sociale recherche des solutions collectives. On peut donc penser que les crises économiques sont propices à la naissance d’initiatives d’économie sociales. Cependant, la crise peut également constituer une menace pour ces initiatives. En Belgique par exemple, il y a de plus en plus de chômeurs qui perdent leurs allocations. L’Etat est alors tenté de considérer l’économie sociale comme la solution à ces problèmes, une sorte de pansement d’urgence aux travers du capitalisme. Notre ambition n’est pas là. Nous proposons une autre conception de l’économie qui remet l’humain et non le profit au centre de l’activité.

Les revendications des artisans ne sont pas entendues par le gouvernement, qui ne s’intéresse pas réellement à l’artisanat.

Ela Perez : je crois aussi que c’est à la fois une opportunité et une menace. En réalité, nous vivons depuis longtemps dans un contexte de crise et l’organisation populaire a toujours pu affronter des situations difficiles. L’Etat ne garantit que très peu de protection sociale et les gens s’organisent donc pour pallier les manques. La crise est donc un véritable foyer d’invention et d’initiatives sociales. Néanmoins, la crise est également une menace, puisque, comme l’a dit Frédérique, nous ne pouvons pas seulement servir de « pansement ». Le discours politique derrière l’économie sociale est plus fort.

Nous proposons une autre conception de l’économie qui remet l’humain et non le profit au centre de l’activité.

La démocratie participative est-elle envisageable à l’heure où la mondialisation oblige de plus en plus les entreprises à réagir rapidement ? Est-ce possible de combiner démocratie et efficacité ?

Ela Perez : oui, c’est possible de combiner les deux. Les entreprises fonctionnent selon deux logiques: la logique entrepreneuriale, où les décisions sont prises par les dirigeants car il faut répondre à une demande commerciale ; et une logique démocratique de prises de décisions en assemblées. Je crois donc que c’est possible de combiner démocratie et efficacité.

Frédérique Konstantatos : la situation en Belgique est très différente. Nous ne fonctionnons pas avec un système autogéré de façon constante. Lors de nos assemblées générales, il est très important de respecter le modèle « une personne, une voix », et non pas « un euro, une voix ». Au quotidien, les travailleurs ne participent pas à toutes les décisions. C’est quelque chose que notre fédération tente d’encourager, et un de nos objectifs est de favoriser cette participation dans les prises de décisions. Nous aimerions faire reconnaître nos pratiques démocratiques auprès des pouvoirs publics et des syndicats. Il est certain que discuter prend du temps, mais on remarque que plus on associe de parties prenantes à la décision, plus l’intérêt général, le moyen et long terme sont pris en considération.

Ces témoignages nous montrent que, malgré les différences de contextes politique, économique et social entre la Belgique et le Pérou,  l’économie sociale y est perçue comme une alternative qui répond à certains effets négatifs du système capitaliste et palie à certains de ces  manquements. Tout comme le commerce équitable, elle vise à replacer l’humain au cœur de l’activité économique et démocratique.

Propos recueillis par Valentine Hanin et Roland d’Hoop

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