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Le temps de la transition

Le 22 novembre 2015 s’est déroulé à Bruxelles l’atelier Lifestyle and Time Use for a Forward-Looking Europe proposé par le projet GLAMUR (Green Lifestyles, Alternative Models and Upscaling Regional Sustainability). Ce projet, financé par la Commission Européenne, se donne pour objectif d’analyser et de comprendre les principaux obstacles qui entravent le passage d’individus et collectifs à des modes de vies durables, et à une économie européenne plus verte. En plus d’étudier les différents facteurs qui entrent en compte chez les individus au moment d’opérer un choix de consommation durable, ce projet de recherche a pour but d’ouvrir des perspectives et de formuler des recommandations aux décideurs politiques européens (à l’échelle des états et de l’Union), mais aussi à un spectre plus large de citoyennes et citoyens qui sont engagés dans une économie de transition, ou souhaitent s’y engager.

Pour se faire, le projet s’intéresse aux modes de vie de citoyens investis dans différents projets qu´il a sélectionné pour leurs qualités « verte et résiliente » dans 7 pays européens (Espagne, Italie, Allemagne, Roumanie, Autriche, Hollande et Ecosse). Qu´il s´agisse des Repairs cafés de Rotterdam, Delft et La Haye aux Pays Bas, de la coopérative de consommation alimentaire Zocamiñoca en Galice espagnole, ou du cas d´école de la Halle, ville de transition en Allemagne, le projet interroge les usages des acteurs qui y sont impliqués, ainsi que les facteurs qui les poussent à choisir un style de vie durable à un autre, sous six angles de vue:

  1. L´équilibre travail/loisir
  2. La mobilité
  3. L´utilisation d´énergie dans les lieux de vie
  4. L´alimentation et la nutrition
  5. L´utilisation de produits manufacturés
  6. Les matériaux utilisés dans la construction

Les premiers résultats de l´étude révélés lors de cet atelier représentent des pistes de réflexion enrichissantes pour l´amorce du projet Nouvelle Terre qu´Oxfam-Magasins du Monde envisage d´ici 2020. Nouvelle Terre vise à réunir les activités de ventes du commerce équitable avec celles d’éducation, campagne et mobilisation, et d’en mutualiser les ressources au sein d’une plateforme collective et alternative de services et produits, afin de gagner en force de frappe sur l’échiquier économique national, dans une niche de marché « bio-éco-équitable » chaque fois plus prisée et concurrencée. Avec ce projet, l’acte de consommation citoyenne se verrait renforcé dans sa capacité d’action politique et éthique au service de la solidarité locale et globale, à l´image de ce que proposent les théories du « consumérisme politique », de la « consommation étique » ou encore de la « consommation critique »1.

Quatre des facteurs ont été abordés lors de l’atelier, et sont repris dans cette analyse afin de nourrir la discussion² autour des enjeux du projet Nouvelle Terre:

  • Donner du temps à la durabilité
  • L´appartenance à une communauté
  • Rapprocher le mode de vie à la consommation matérielle
  • Ne consommer que le nécessaire

Le temps est une ressource limitée, et certainement l´un des facteurs de poids au moment de faire un choix de consommation. Le temps est par conséquent un argument sur lequel ont habilement misé les chaînes de la grande distribution depuis l´époque des trente glorieuses. En effet, face au souhait croissant des individus d´investir (perdre, pour beaucoup) moins de temps aux activités de consommation indispensables à la vie quotidienne, et d´en gagner davantage pour leurs loisirs, quelle meilleure réponse que de regrouper en un seul lieu les produits et services dont ils ont besoin… tout en leur en offrant (créant) de nouveaux?! Ainsi ont pullulé au fil du temps les super, hypermarchés et autres centres commerciaux en tout genre qui ont su adapter leur look et leurs services à mesure que l´attente des usagers se complexifiait : des designs plus attrayants pour rendre plus agréable l´expérience d´achat (ou sa fiction), des espaces de jeux pour les enfants, une diversification de l´offre de restauration… Bref, des temples, comme il a souvent été dit, pour une surconsommation qui demeure, malgré les bousculades marginales (mais grandissantes) et originales.

Or, si la recherche GLAMUR fait état du temps comme une limite encore réelle à la consommation auprès des usagers interrogés, il se convertit en ressource lorsque ceux-ci décident de s´engager dans d´autres formes de consommation qui leur demandent de s’investir dans des activités porteuses de sens social, qui impliquent notamment d’interagir avec d´autres et de retrouver un équilibre entre le temps de travail et de loisir.

Le choix de mieux composer son temps chez les acteurs des différents projets étudiés est traversé d´une intention partagée: celle de participer au changement social, voire de le provoquer. Il y a là une notion subversive et transformatrice qui n’échappe pas à un mouvement comme celui d´Oxfam-Magasins du monde qui a la volonté de s´engager dans un élan collectif de transition.

Le sens d´appartenance à une communauté est un autre des critères qui entre en jeu au moment de faire le choix d´une démarche plus «verte et résiliente ». Il n´est pas surprenant dès lors de retrouver la communauté reliée au quartier, deux notions intersectées par d´autres facteurs qui influencent le choix de consommation durable, tels que la proximité, la convivialité, l´utilisation responsable des énergies dans l’emploi des différentes activités.

En effet, on observe que les sept cas d´étude analysés se gèrent ou s´autogèrent à l’échelle locale voir hyper-locale, un trait de caractère partagé avec la plupart des initiatives de transition et d´innovation sociale2. L´hyper-localisation des projets de transition fait sens pour l´humain et pour l´environnement puisqu’elle réduit la consommation d´énergie (en facilitant la rencontre avec sa communauté sans avoir besoin de recourir à des modes de transport polluants), facilite la mutualisation des ressources et des intelligences, tisse du lien social, renforce les interdépendances solidaires entre les membres d´une communauté, et entre la communauté et son environnement. Elle favorise finalement la création de circuits de production et de consommation plus courts, des économies plus circulaires, invite les participants à consommer uniquement ce dont ils ont besoin, sans surplus, facilitant alors le rapprochement entre leur mode de vie et leur consommation matérielle. Les ressources économiques, naturelles et humaines se retrouvent équilibrées entre les dépenses investies, les énergies déployées et les gains obtenus.

Les jardins collectifs que l´on retrouve dans différentes villes d´Europe et du monde illustrent bien cette double expectative des individus: investir son temps dans des activités qui contribuent au changement durable en produisant des biens consommables de qualité et de la solidarité à l´échelle du quartier.

Donner du temps pour que prenne place la transition, se rattacher à une communauté, donner un sens utile et solidaire à l´usage de son temps, pour une consommation plus solidaire, plus circulaire et plus durable… voilà autant de considérations qui ne sont pas nouvelles pour un mouvement comme celui d´Oxfam-Magasins du Monde, bien conscient des dérives des modèles d´échanges commerciaux traditionnels, et solidaire avec les productrices et les producteurs défavorisés des pays partenaires au Nord et au Sud. Ces considérations mériteraient néanmoins d´être réfléchies à la lumière des facteurs choisis pour la recherche GLAMUR afin d´avancer dans la concrétisation du projet “Nouvelle terre”. Par exemple, il conviendrait d’interroger la notion de temps chez les bénévoles, clients et sympathisants d’Oxfam-Magasins du monde, la manière dont ils l’appréhendent, et l’usage qu’ils en font (le temps que prend la distance entre le consommateur-citoyens et son magasin de proximité, la distance qu’impliquerait une plateforme Nouvelle Terre avec le lieu de vie d’un certain nombre de consommateurs-citoyens excentrés, ou les manières inventives de répondre aux contraintes de temps, par exemple). De plus, face à l’apparent paradoxe entre l’hyper-localisation des initiatives de transition et les différentes échelles d’échanges du commerce équitable, il serait crucial également d’analyser comment intégrer et justifier la dimension Nord/Sud dans ces démarches favorisants les circuits commerciaux courts à échelle locale.

Pour approfondir cette réflexion, il conviendrait finalement d´ajouter deux éléments qui semblent manquer à la méthode de recherche et à ses résultats partiels ou n’y apparaissent qu´en filigrane, deux éléments fondamentaux au mouvement d´Oxfam-Magasins du Monde. D´une part, la prise en compte d´une perspective de genre qui interrogerait de manière différentielle l´usage que font les femmes et les hommes du temps, notamment en matière de consommation, et de service à la famille et à la communauté. Cette question permettrait certainement de dégager des pistes de recherche genrées du temps dans les projets étudiés et dans le projet potentiel Nouvelle Terre. D´autre part, la fonction démocratique des sept cas d’études reste sous analysée, c´est à dire leur capacité à redonner du sens à la distribution et l’exercice du pouvoir sur des questions collectives, en redynamisant à l´échelle locale les modes de consultation, de délibération et de partage de ce qui touche de près ou de loin les activités des membres d´une communauté ou d´un projet.

Bibliographie :

Estelle Vanwambeke

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  1. Voir à ce sujet Edwin Zaccaï, Sustainable Consumption. Ecology and Fair Trade, London, Routledge. Voir aussi Naomie Klein, 2001, No Logo. La tyrannie des marques, Paris, Actes Sud, 2007. Ainsi que Michele Micheletti, «Why Political Consumerism? », et enfin Rob Harrison, Terry Newholm, Deirdre Shaw, The Ethical Consumer, London, Sage, 2005. Entre autres.
  2. Voir de la même auteure : Innovation sociale pour un mouvement de (en?) transition.

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