Des chocolats truffés d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux

La filière du cacao se caractérise par des rapports inégaux entre des milliers de productrices et de producteurs de fèves et quelques entreprises transformatrices, ce qui a de nombreux impacts négatifs. Cette analyse tente de comprendre le cercle vicieux engendré par le marché de masse du chocolat et les défis qui s’offrent au commerce équitable pour éviter la crise annoncée et garantir la souveraineté alimentaire des producteurs de cacao.

kavokiva

Depuis 2010, les géants du secteur chocolatier évoquent une pénurie de cacao pour 2020. Et si le commerce équitable pouvait nous permettre d’éviter la crise d’hypoglycémie des grands mangeurs de chocolat que sont les Belges, avec plus de 8Kg consommés en moyenne par an ?

La filière du cacao se caractérise par des rapports inégaux entre des milliers de productrices et de producteurs de fèves et quelques entreprises transformatrices. Cette dichotomie au sein du secteur a de nombreux impacts négatifs sur la pérennité de la filière. Dans cette analyse nous tenterons de comprendre le cercle vicieux engendré par le marché de masse du chocolat et les défis qui s’offrent au commerce équitable pour éviter la crise annoncée et garantir la souveraineté alimentaire des paysannes et des paysans producteurs de cacao.

L’agro-industrie à l’origine d’une pénurie annoncée

Cinquante pourcent du marché mondial du cacao sont aux mains de six multinationales qui transforment et fabriquent des produits chocolatiers. Les fèves transformées par ces giga-structures sont produites par 5 millions de petits producteurs et productrices qui cultivent des parcelles familiales de moins de 10 hectares de cacao. La filière qui lie la multitude de consommateurs et de consommatrices aux paysans et paysannes producteurs est donc caractérisée par une concentration extrême au niveau de la transformation. Selon l’étude « La face cachée du cacao » du BASIC1, la massification des volumes de cacao, amorcée au début du XXe siècle, a pu fortement s’accroitre ces dernières décennies en raison de deux phénomènes :

  1. La standardisation initiée depuis plus d’un siècle dans l’objectif d’assurer une production de cacao à qualité constante, quelle que soit l’origine de la fève et les pratiques de production. La fève de cacao est ainsi devenue une matière première soumise à la spéculation, dont le prix varie en fonction des cours mondiaux.
  2. La libéralisation de la filière à la fin des années 1980 qui, en mettant fin à différentes tentatives de régulation internationale, a notamment eu comme conséquence l’arrivée des principaux acteurs du négoce, ADM et Cargill, dans la filière du cacao et a entrainé en réaction la fusion de Barry et Callebaut (devenu Barry Callebaut, leader mondial de la transformation du cacao). Ces trois acteurs dominent depuis lors la transformation mondiale du cacao et renforcent actuellement leur présence dans les pays producteurs tout en investissant dans des usines de transformation toujours plus grandes et performantes.

Face aux acheteurs de fèves mandatés par les multinationales, les paysannes et les paysans issus de l’agriculture familiale ont un trop faible niveau d’organisation qui les désavantage lors des négociations de prix. Les producteurs sont donc contraints de percevoir des revenus trop faibles et instables qui ne leur permettent pas d’entretenir leurs parcelles de manière adéquate. Ils ne peuvent alors que constater l’accentuation de la baisse naturelle des rendements liée au vieillissement des cacaoyers.

Il arrive que pour conserver un certain rendement de production, les paysannes et les paysans choisissent d’étendre leurs parcelles en empiétant sur les forêts alentours. Pour le BASIC, cette déforestation perturbe l’équilibre des sols et amplifie les phénomènes de sécheresse et de variations du climat, ce qui a des impacts directs sur les récoltes de cacao.

L’utilisation d’intrants chimiques est également une « solution » adoptée par certaines familles de producteurs. Mais outre les impacts environnementaux nocifs qui verront également et paradoxalement la production des cacaoyers s’affaiblir, cette pratique comporte des coûts financiers plus élevés et des risques importants pour le bien-être et la santé de ces familles. Ces risques sont d’autant plus élevés dans un contexte où, à l’instar de la Côte d’Ivoire et du Pérou, les enfants sont appelés à manipuler ces intrants chimiques alors qu’ils cumulent école et travail dans la plantation, pour permettre aux producteurs d’augmenter leurs revenus grâce à cette main d’œuvre gratuite. On estime à plus de deux millions le nombre d’enfants travaillant, parfois dans des conditions dignes de l’esclavage, dans la filière cacao2.

Ce cercle vicieux dans lequel sont coincés les paysannes et les paysans qui fournissent les géants de la filière, ne suscite pas les vocations chez les jeunes travailleurs qui se dirigent vers d’autres cultures. Tous les éléments que nous venons d’exposer, croisés avec la demande croissante au sein des pays émergents, permettent effectivement de craindre un déficit structurel entre l’offre et la demande en chocolat dans les prochaines années.

Le commerce équitable comme alternative en vue d’une pérennisation du secteur à tous les niveaux

Les exigences économiques, sociales et environnementales portées par le commerce équitable tendent à casser ce cercle vicieux en proposant une alternative à ce marché de masse.

Oxfam-Magasins du monde (OMM) en tant que distributeur de produits alimentaires équitables, fait résolument, avec ses fournisseurs et ses partenaires, le choix de produits ayant une traçabilité et une transparence à tous les niveaux de la chaine de production. En matière de chocolat, les trois fournisseurs d’OMM sont Oxfam Fairtrade, Belvas et Ethiquable. Ces trois organisations travaillent avec certains labels (Ecocert équitable, Fairtrade, IMO, SPP…). Les fèves achetées aux organisations de producteurs dans le cadre du commerce équitable offrent un salaire plus élevé et stable aux producteurs et aux productrices. De plus, le prix d’achat est assorti d’une prime de développement, par tonne de cacao achetée, pour des projets collectifs. Enfin, pour faciliter le travail des producteurs et des productrices, un préfinancement équivalant à cinquante pourcent du montant total est payé à la commande.

Les produits du commerce équitable interdisent le travail des enfants et s’attaquent à la cause du problème : la pauvreté extrême qui touche une grande partie des familles de producteurs de cacao. En 2010, Oxfam-Magasins du monde a notamment mené une campagne sur le goût amer que peut avoir le chocolat pour les enfants qui le produisent3.

Nos fournisseurs et leurs partenaires mènent des projets qui font que le secteur du cacao offre un avenir prometteur aux agricultrices, aux agriculteurs et à leurs familles. Outre un appui à l’augmentation des rendements de production par des pratiques agro-écologiques, à la diversification des cultures, à la sécurité foncière, à l’amélioration des infrastructures et à un accès accru à l’information pour les agricultrices et les agriculteurs, OMM plaide avec ses fournisseurs pour l’augmentation du prix du cacao.

Le commerce équitable d’Oxfam-Magasins du monde et de ses partenaires plaide également pour un changement fondamental du secteur du cacao. Il est nécessaire de mettre en place un modèle dans lequel les revenus des producteurs leur permettent de vivre décemment et de remplir leurs besoins de base. Le BASIC énonce une série de recommandations basées sur les modèles vertueux initiés grâce au commerce équitable dans la filière du cacao, pour initier les changements nécessaires au sein de la filière conventionnelle afin d’assurer sa pérennité sur le moyen-long terme. Ces recommandations s’articulent autour de 5 axes4 :

  • L’établissement de prix du cacao dans les pays de production qui permettent aux producteurs et à leurs familles de subvenir à leurs besoins essentiels ;
  • La contribution financière de la filière cacao pour donner aux communautés qui en vivent des moyens nécessaires pour leur permettre d’investir dans les services essentiels locaux et leur développement local ;
  • Le renforcement et le développement d’organisations de producteurs de cacao qui soient dynamiques, appropriées et gouvernées par leurs membres ;
  • La promotion du modèle agroforestier au cœur de la filière du cacao ;
  • Le développement de chaines de valeur du chocolat qui valorisent la qualité du cacao et la production d’origine auprès des consommateurs

C’est seulement dans ces conditions que le secteur pourra être transformé et que les agriculteurs pourront obtenir un revenu conforme à la valeur de leur travail.

En s’attaquant à toutes les dérives du marché de masse, les acteurs du commerce équitable visent à garantir la souveraineté alimentaire des familles productrices de cacao et à assurer le respect de l’environnement dans lequel elles évoluent. De plus, cette démarche devrait idéalement permettre d’éviter cette pénurie annoncée.

Des défis restent à relever pour que le commerce équitable soit une vraie alternative au modèle conventionnel

Au niveau de l’appui aux productrices et aux producteurs, force est de constater qu’en fonction des régions les impacts bénéfiques du commerce équitable se font plus ou moins ressentir selon les familles de producteurs. En effet, si l’on regarde les deux plus gros pays producteurs de cacao, la Côte d’Ivoire et le Pérou, les réalités sont assez différentes :

En Côte d’Ivoire, le commerce équitable a connu une rapide expansion, mais la majorité des producteurs de cacao équitable ne parvient toujours pas à dépasser le seuil de pauvreté. En 2015, les producteurs de cacao durable et équitable percevaient un revenu annuel légèrement supérieur (6%5aux autres producteurs, ce qui ne leur permet pas encore de passer au-delà du seuil de pauvreté. Par ailleurs, la prime de développement y est généralement mobilisée à 50% pour renforcer les structures coopératives à la rentabilité encore souvent fragile.

Au Pérou, le commerce équitable s’est implanté dans un mouvement coopératif déjà bien structuré. Ce contexte favorable lui a permis d’atténuer considérablement les impacts néfastes de la filière cacao et d’enclencher de réelles dynamiques de développement local.

Au niveau de la phase de transformation, la complexité du processus, les infrastructures nécessaires et la très grande concentration du secteur font qu’il n’est pas évident de sortir du système « conventionnel » :

Pour Vincent De Grelle d’Ethiquable Belgique, notre pays ne mérite pas sa réputation de grand producteur de chocolat de qualité : « Il n’existe plus (ou très peu) d’unité de transformation artisanale de fève de cacao en Belgique ». C’est pour cela et pour ne pas devoir faire appel aux géants de l’agro-industrie, qu’Ethiquable fait transformer les fèves achetées à ses partenaires producteurs, dans une petite unité de transformation familiale dans le nord de l’Italie.

Il y a encore peu de temps les fèves équitables vendues sous forme de chocolat par Oxfam Fair Trade étaient transformées par Barry Callebaut. Outre le fait que l’entreprise suisse pratique le « mass balance » qui ne permet pas de certifier que les tablettes de chocolat vendues par OFT soient bien celles qui résultent de la transformation des fèves équitables livrées à Barry Callebaut pour transformation, il était éthiquement difficile de travailler avec un des acteurs majeurs de la filière agro-industrielle de la transformation du cacao. Depuis Juillet 2015, les chocolats bio vendus par OFT ne sont plus produits par Barry Callebaut mais bien par Belcolade. Cette filiale du groupe Puratos, le leader belge de l’industrie chimique boulangère, porte une attention particulière aux conditions de travail des cultivateurs et des cultivatrices ainsi qu’à leur environnement. Un an plus tard, en juin 2016, la production des chocolats classiques a également été confiée à Belcolade. Pour Karel Braem d’OFT, dans la filière chocolat c’est un réel défi que de garantir que le produit final est le fruit de 100% d’ingrédients équitables.

Conclusion

Malgré de nombreuses années de travail et de collaboration des différents acteurs du commerce équitable, on perçoit, au travers de cette analyse, que se réapproprier une filière basée sur une matière première soumise à la spéculation et à une très forte demande au niveau international, n’est pas chose aisée. Proposer une alternative au système mis en place nécessite parfois de se l’approprier ne fût-ce que partiellement et momentanément pour construire un autre modèle, plus juste et cohérent.

Une habitude aussi encrée et anodine que de croquer dans un morceau de chocolat a un impact sur des milliers de personnes et sur la préservation de notre planète. La force du commerce équitable est de rendre compte de ces enjeux aux consommateurs et aux consommatrices que nous sommes. Enfin, le commerce équitable, en cherchant à proposer autre chose, rend ce geste politique, dans le choix que l’on porte en choisissant le produit que l’on consomme.

Sébastien Maes

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  1. BASIC-Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne, « La face cachée du chocolat : une comparaison des coûts sociaux et environnementaux des filières conventionnelles, durables et équitables du cacao », Mai 2016.
  2. Idem
  3. Analyse Oxfam-Magasins du monde, Corentin DAYEZ, « Le goût amer du chocolat pour les enfants », 29 Janvier 2010.
  4. BASIC-Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne, « La face cachée du chocolat : une comparaison des coûts sociaux et environnementaux des filières conventionnelles, durables et équitables du cacao », p.98, Mai 2016.
  5. M.A. Schweisguth, “Evaluating the effects of certification on smallholders’ net incomes, with focus on cacao farmers in cooperatives in Côte d’Ivoire”, University of California Davis, Master Thesis, 2015.

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