Éduquer à la citoyenneté mondiale et solidaire en entreprise. Quelle place pour Oxfam-Magasins du monde ?

Les équipes d’Oxfam-Magasins du monde sont amenées à réfléchir et à se positionner sur l’opportunité ou non d’intégrer à leurs missions celle de l’éducation à la citoyenneté mondiale (ECMS) en entreprise. Pour OMDM, il ne s’agit pas uniquement de « faire rentrer » le Commerce équitable dans l’entreprise. Il s’agit de réfléchir aux opportunités, aux moyens et aux méthodes en envisageant également les questionnements éthiques et en s’interrogeant sur les positionnements « idéologiques » liés à ce type d’interventions. Cette analyse a pour objectif d’alimenter la réflexion en identifiant les questions sur lesquelles il est nécessaire que l’organisation se positionne pour décider de s’engager dans l’ECMS en entreprise.

1. Introduction

Oxfam-Magasins du monde s’est assigné la mission de construire la justice socio-économique en combattant les inégalités et les injustices de manière structurelle et globale. Pour atteindre cet objectif, l’association exerce deux activités principales : la vente (de produits équitables, de vêtements de seconde main et de produits de solidarité) et l’éducation-sensibilisation. Ces deux activités s’appuient mutuellement : la vente du commerce équitable sert de support au travail de sensibilisation tandis que la sensibilisation renforce l’alternative qu’est le commerce équitable.

L’organisation, dans le cadre de son métier d’éducation, propose des outils de sensibilisation et des animations à divers publics tels que le monde scolaire (dans l’enseignement primaire et secondaire et dans l’enseignement supérieur pédagogique pour les futur-e-s enseignant-e-s), les bénévoles engagés dans les magasins ou les client-e-s. Dans les communes, la campagne « Communes du commerce équitable » est également l’occasion pour l’organisation de remplir sa mission d’éducation et d’obtenir que les communes, les associations, les entreprises locales et les citoyen-ne-s s’engagent en faveur du commerce équitable et d’un modèle économique qui promeut la qualité et les circuits courts.

Deux éléments importants imposent aux équipes d’Oxfam-Magasins du monde de réfléchir et se positionner sur l’opportunité ou non d’intégrer à ses missions celle de l’éducation à la citoyenneté mondiale (ECMS) en entreprise :

  • une des priorités stratégiques de la coopération belge au développement est l’implication du secteur privé dans la poursuite des objectifs du développement durable (ODD) décidés par l’ONU en 20151,
  • la Responsabilité Sociétale des Entreprises2 (RSE) est une dynamique qu’OMDM pourrait contribuer à promouvoir et développer.

Pour OMDM, il ne s’agit pas uniquement de « faire rentrer » le Commerce équitable dans l’entreprise. Il s’agit de réfléchir aux opportunités, aux moyens et aux méthodes en envisageant également les questionnements éthiques et en s’interrogeant sur les positionnements « idéologiques » liés à ce type d’interventions.

Cette analyse a pour objectif d’alimenter la réflexion en identifiant les questions sur lesquelles il est nécessaire que l’organisation se positionne pour décider de s’engager dans l’ECMS en entreprise.

Pour nous aider à identifier ces différentes questions, nous avons décidé d’interroger deux personnes : Brigitte Gloire, experte « climat » chez Oxfam-Solidarité, qui organise régulièrement des actions de sensibilisation en entreprise, et Valérie de Bisshop, employée travaillant chez VO-GROUP, entreprise engagée dans la dynamique de RSE.

Sur la base de ces entrevues et de nos recherches, nous ferons le point sur notre question initiale, à savoir « Chez Oxfam-Magasins du monde, quelle place pour l’ECMS en entreprise ? ».

2. Ce qui se fait déjà chez Oxfam-Magasins du monde

Faire de la sensibilisation dans les entreprises s’avère compliqué. Il n’est pas « naturel » pour ces dernières d’ouvrir leurs portes aux ONG.

Chez Oxfam-Magasins du monde, sous la houlette de la personne responsable des ventes extérieures, nous faisons de la sensibilisation sur des stands lors de différents événements comme des foires ou salons : brochures et affiches sur la campagne en cours sont proposées aux visiteurs et visiteuses. La thématique abordée le plus généralement est le commerce équitable, ses principes et ses concepts. Lors de ce genre d’évènements, nous mettons en avant nos produits alimentaires et d’artisanat avec également l’ambition que nos produits soient achetés par les entreprises.

Nous proposons également aux entreprises, le plus souvent par le biais d’un-e salarié-e ou d’un groupe de salarié-e-s proches de l’organisation, d’organiser un petit déjeuner Oxfam. Cela nous permet d’intervenir lors de cet évènement en présentant notre organisation, nos valeurs, nos projets et nos produits. Cette activité, assez peu fréquente, n’a, jusqu’à présent, pas été développée de manière structurelle ou ambitieuse.

Ces deux actions sont nos seules portes d’entrée dans le monde de l’entreprise, en ce qui concerne la sensibilisation. La décision stratégique d’y pénétrer plus ambitieusement et d’en faire un « allié » pour remplir notre mission de construire la justice socio-économique ou simplement pour développer l’alternative du commerce équitable doit être explorée. Pour cela, il est nécessaire d’inventorier les questions et enjeux sur lesquels l’organisation devra se positionner pour décider de s’engager dans l’ECMS en entreprise.

3. Regards croisés

Pour alimenter notre réflexion, nous avons interrogé deux personnes.

Brigitte Gloire, experte sur le climat travaillant chez Oxfam-Solidarité, est amenée à intervenir lors de séances de sensibilisation dans les entreprises, en sa qualité de représentante d’ONG pour la coopération au développement au Conseil fédéral du développement durable.

Elle intervient principalement devant les responsables du personnel sur la thématique du climat. Il ne s’agit donc pas de faire la promotion d’Oxfam, mais bien d’une de ses thématiques.

Pour elle, il est important d’intervenir en entreprise, mais uniquement si l’intervention est clairement préparée. En effet, elle s’est à plusieurs reprises retrouvée à devoir témoigner dans des entreprises qui étaient ravies d’avoir leur nom associé à celui d’Oxfam, clairement dans un objectif de « Greenwashing »3.

Ses motivations, en dehors du fait que c’est inscrit dans leur programme d’actions sont de conscientiser les entreprises qu’elles ont un rôle à jouer en faveur de l’environnement, même si elles n’ont pas la prétention de se revendiquer « écologiques ».

Elle intervient généralement seule, et plutôt sur la demande des entreprises. Elle ne fait pas de démarchage.

A la question de savoir si elle pensait que d’autres personnes, par exemple des bénévoles, sensibilisateurs ou sensibilisatrices, pourraient être à même de faire ce genre d’animations, sa réponse est assez mitigée. Même s’ils ont de bonnes capacités en animation, il se trouve que le public devant lequel ils devraient se retrouver pose parfois des questions très pointues, auxquelles ils ne pourraient peut-être pas répondre.

Elle est d’avis qu’Oxfam-Magasins du monde pourrait intervenir dans les entreprises uniquement si les conditions  sont très claires des deux côtés. Il faut que les deux parties s’y retrouvent et qu’à tout moment, Oxfam-Magasins du monde puisse dire « stop » si les conditions ne permettent pas (plus) un travail de sensibilisation indépendant.

Nous avons également contacté la société VO-group, via Valérie de Bisshop, employée et membre de la cellule Green, qui propose des actions au sein de l’entreprise afin de sensibiliser les employés au développement durable.

VO-group est une entreprise spécialisée dans la communication évènementielle, très attachée à la politique RSE.

L’entreprise a créé un programme RSE, baptisé Green Wave. Ce programme intègre l’ensemble des actions mises en place en interne pour réduire l’impact environnemental et renforcer le volet social mais intègre aussi les efforts liés aux activités et services proposés aux clients, fournisseurs et partenaires pour contribuer à un monde plus juste et préservé4.

Cette entreprise organise de nombreux évènements de sensibilisation à l’écologie, à la consommation responsable, à la gestion des déchets, à la mobilité…

Avec la cellule Green, Valérie de Bisshop fait de temps en temps appel à Oxfam-Magasins du monde  car elle organise des lunchs pédagogiques environ toutes les six semaines, et une thématique récurrente de ces lunchs est le commerce équitable. Dans ce cadre-là, nous n’intervenons pas directement dans leur entreprise, ce sont eux qui empruntent du matériel pédagogique tel qu’affiches, brochures, dossiers de campagne…

Selon Valérie, ce genre de démarche peut être réalisée dans toutes les entreprises, peu importe leur orientation. Elle nous dit : « Les thématiques du développement durable sont ‘en vogue’, c’est donc très facile pour les entreprises de s’y intéresser. Une fois qu’on se rend compte que l’on peut clairement faire bouger les choses, cela devient très motivant, et on a toujours envie d’en faire plus ».

Elle est enthousiaste à l’idée que les ONG interviennent directement dans les entreprises pour faire des animations de sensibilisation : « Oui, c’est une excellente idée ! Cela apporte une légitimité de plus ! », mais elle nuance tout de même : « Par contre, je ne sais pas si cela est faisable dans de grosses multinationales qui font exactement l’inverse de ce que vous prônez ! Je pense qu’il faut commencer par des plus petites structures, qui sont déjà convaincues par vos thématiques.»

Nous lui avons posé la question de savoir quelles étaient ses attentes par rapport à une éventuelle collaboration avec une ONG, et voici sa réponse : « Nous attendons qu’elle amène un contenu ‘expert’ que nous ne pouvons pas amener faute de connaissance. Mais nous ne voudrions pas que l’intervention soit culpabilisante, il faut que nous puissions mettre en avant ce qui se fait de bien chez nous, tout en imaginant des solutions, avec l’intervenant-e, pour nous faire progresser encore plus ».

4. Questionnements

Suite à ces rencontres et à nos différentes recherches, voici les questions auxquelles nous allons tenter de répondre à l’avenir afin de décider si nous nous engageons réellement sur la voie de la sensibilisation en entreprise.

  • A-t-on l’ambition d’installer durablement l’ECMS dans les entreprises avec lesquelles nous travaillerons ou voulons-nous informer et sensibiliser le monde des entreprises à grande échelle par le biais de campagnes ?
  • Voulons-nous faire entrer le commerce équitable dans les entreprises et en faire la promotion par le biais de campagnes d’information ? Ou voulons-nous, comme nous le faisons avec les équipes d’adultes et de jeunes, accompagner des équipes au sein des entreprises qui s’assigneront des missions comparables aux équipes de bénévoles actuelles : à savoir pratiquer le commerce équitable comme une fin en soi et comme un moyen de sensibilisation du public aux enjeux Nord-Sud, et réciproquement pratiquer la sensibilisation aux enjeux Nord-Sud comme une fin en soi et comme un moyen de développer l’alternative du commerce équitable ? Est-ce possible de collaborer avec les entreprises inscrites dans l’ultralibéralisme que nous combattons ? Peut-être devrions-nous nous concentrer uniquement sur les PME ou les entreprises en démarche RSE ?
  • Comment éviter que l’ECMS en entreprise devienne de « l’éthique-washing » ?
  • Est-il possible et judicieux de faire de l’ECMS dans des entreprises dont les pratiques posent question (ex : dans l’habillement, chez Total, dans les banques) ? Doit-on mettre des limites ? Comment les définir ?

5. Conclusion

On s’en doutait, l’idée de pénétrer dans le monde des entreprises est complexe et sensible pour Oxfam-Magasins du monde. Il faudra trouver un juste équilibre entre sensibilisation et promotion du commerce équitable, tout en veillant à bien définir à l’avance notre intervention, avec le personnel de l’entreprise, afin qu’elle ne soit pas utilisée  pour du greenwashing ou du socialwashing.

Il sera également important de définir les entreprises dans lesquelles nous souhaitons intervenir. Il est évident qu’il serait malvenu de dénoncer le lobby et les pressions que certaines entreprises mettent en place avec leurs fournisseurs, dans une entreprise qui agit de la sorte.

A nous de cibler des structures plus petites et enclines à faire passer nos messages.

Sandrine Debroux

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  1. « Les entreprises qui intègrent le développement durable sont de meilleures entreprises. Et sans coopération avec le secteur privé, une politique de développement international ne peut jamais être durable. », Alexander De Croo, ministre de la coopération belge. L’objectif annoncé est que les entreprises belges, les acteurs de développement de la société civile et le secteur public se renforcent mutuellement au profit d’une croissance économique et d’un développement durables et inclusifs, dans notre pays mais aussi dans les pays partenaires de la politique belge de développement.
  2. La RSE est un « concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales, et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire ». La RSE peut s’entendre comme la contribution des entreprises au développement durable.
  3. Le greenwashing est une expression désignant un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise, administration publique nationale ou territoriale, etc.) dans le but de se donner une image écologique responsable. (Source : Wikipédia)
  4. Extrait du programme Green Wave

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