Oxfam et la CNUCED, deux organisations au service du commerce comme outil de développement

Depuis quelques mois, la femme politique belge Isabelle Durant est secrétaire générale adjointe de la CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement). Nous lui avons demandé de nous expliquer les missions et les objectifs de cette organisation et de relever les points communs, les complémentarités et les différences éventuelles avec Oxfam-Magasins du monde.

Introduction

“Je suis très heureuse de travailler avec M. Kituyi et avec l’équipe de la CNUCED. Notre objectif, c’est de faire en sorte que le commerce soit un moteur du développement qui donne des résultats en termes économiques, mais aussi pour les personnes, sans mettre en danger les ressources à disposition des générations futures. Les Objectifs de Développement Durables (ODD) sont notre priorité suprême. Et dans le contexte international actuel, imprévisible, nous devons faire en sorte de construire les alliances nécessaires pour atteindre les ODD. Ce sera un de mes principaux axes de travail”, a déclaré Isabelle Durant lors de son entrée en fonction comme Secrétaire générale adjointe de la CNUCED en juillet 2017.

La CNUCED, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement, est un organe des Nations Unies qui a vu le jour en 1964 à l’initiative de Pays du Sud dans le but de faire du développement une vraie question politique et du commerce un outil de développement. 1964, c’est aussi l’année de création d’Oxfam en Belgique.

Quant au commerce équitable, il s’est développé en Belgique dès le début des années 70 sur un modèle importé des Pays-Bas basé sur la devise « Trade not Aid », slogan lancé par des représentants de pays du Tiers-Monde lors de la conférence de la CNUCED en 1968. La proximité de valeurs entre Oxfam-Magasins du monde qui a développé un réseau de magasins de commerce équitable et la CNUCED était évidente à l’origine.  L’est-elle toujours aujourd’hui ?

Qu’est devenue la CNUCED ? Dans une économie globalisée, dérégulée, entre le FMI, l’OMC et la Banque mondiale, une organisation mondiale comme la CNUCED a-t-elle encore des raisons d’être ? Sert-elle à quelque chose ?

La remise en cause du modèle consumériste et la défense des circuits courts sont-ils compatibles avec le développement du commerce équitable ?

Il nous a semblé intéressant de poser ces questions à Isabelle Durant, ancienne femme politique belge qui connaît bien Oxfam-Magasins du monde.

Nous sommes nombreux à ne pas connaître la CNUCED, est-il possible d’en faire une petite présentation ?

La CNUCED, Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement, est un organe subsidiaire des Nations Unies dont l’objectif est d’encourager le commerce à devenir un facteur de développement. L’objectif de la CNUCED, ce n’est pas le commerce pour le commerce mais bien le commerce pour le développement et la transformation de l’économie vers un modèle plus inclusif et redistributif.

D’autres organisations mondiales existent qui s’occupent de commerce et d’économie, où se situe la CNUCED ?

L’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) a pour responsabilité de construire des règles à l’échelle mondiale. Elle est dans une période difficile car il n’y a pas d’accord pour le moment entre les Etats membres pour avancer sur ce plan. Ces règles n’ont pas pour premier objectif un développement inclusif mais de multiplier et stimuler le commerce international et le libre marché.  Et cela y compris en ce qu’il a de bon et de moins bon en termes de rapports de force. FMI, de son côté, a pour mission d’assurer la stabilité monétaire et de gérer les crises monétaires et financières. Il accorde des crédits aux pays qui connaissent des difficultés financières pour éviter qu’ils ne fassent défaut, en imposant des réformes économiques qui ont, en principe, pour but de rétablir leur situation économique. La Banque mondiale, quant à elle, apporte des aides financières, des prêts, des garanties et parfois des dons aux pays en difficulté, en les assortissant elle aussi de conditions.

La CNUCED est une organisation très progressiste, née dans les années 60, des pays dits non alignés, qui ont voulu faire de la coopération et du développement une vraie question politique. A l’époque, la coopération était vue comme un petit outil technique. Des pays comme l’Algérie ou le Brésil, qui avaient des gouvernements très progressistes, ont, petit à petit, mis en avant la nécessité de faire du commerce un outil de développement. C’est ainsi qu’est née la CNUCED. Le monde a changé depuis. On n’est plus du tout dans les rapports Nord Sud comme ils existaient dans les années 60, ni même comme ils existaient dans les années 2000 mais en attendant, la CNUCED est toujours là.

Quelles sont les missions de la CNUCED ?

La CNUCED travaille sur 3 axes.

D’une part elle produit des analyses et des recherches. Le rapport macroéconomique de cette année, par exemple, «Trade and Development Report 2017», porte sur les effets de l’austérité sur les inégalités partout dans le monde. Cela, dans les pays moins développés mais aussi dans les pays développés en Europe ou aux Etats Unis, dans les économies émergentes telles la Chine ou le Brésil. Ces recherches et analyses sont des outils et proposent des recommandations pour la société civile, les parlementaires, les académiques et les gouvernements.

Le deuxième axe concerne la coopération technique que la CNUCED fournit essentiellement aux pays en développement. Elle offre, surtout aux pays dits « moins avancés », des instruments et des outils pour développer le commerce et le cadre dans lequel il peut s’exercer et être régulé. Pour vous donner un exemple : ASYCUDA est un software élaboré par la CNUCED qui facilite l’enregistrement des marchandises aux douanes. Ça a l’air purement technique, mais c’est essentiel pour garantir leur taxation et les revenus que cela génère. Ce logiciel a permis à des pays d’augmenter significativement leurs revenus. A côté de cet outil, les experts de la CNUCED forment les agents et autorités portuaires. Comment manager un port ? Comment faire entrer des marchandises et éviter qu’elles ne soient bloquées au port un mois et demi, ce qui n’est pas très concurrentiel quand on fait du commerce ?

La CNUCED apporte de l’expertise préparatoire et des instruments pour aider les pays à sortir de  l’économie de subsistance1 et à entrer dans le commerce mondial de façon plus juste, plus redistributive.

Ses experts forment les gouvernements, la société civile, les privés, les fonctionnaires. Quand, par exemple, des gouvernements de pays moins avancés sont amenés à négocier des accords commerciaux, la CNUCED prépare et assiste les négociateurs. Elle leur permet ainsi de négocier dans un meilleur rapport de force avec des interlocuteurs généralement beaucoup mieux préparés et outillés qu’eux. Elle les prépare à défendre leurs intérêts. Elle les aide à réfléchir à leurs propres potentialités, à leurs propres talents.

Le soutien technique c’est aussi le soutien à l’E-commerce car la digitalisation se généralise et il n’y a pas de raison que les pays en développement en soient exclus. Un pays hors de la digitalisation est un pays hors d’une bonne partie de l’économie. Mais l’économie digitale nécessite des législations sur la protection de la vie privée, sur la sécurisation des paiements, ce qui est d’ailleurs une très bonne façon de lutter contre la corruption.

La CNUCED développe également une série d’outils pour stimuler l’égalité des genres et à l’accès des femmes à l’entreprenariat, partant du principe que quand elles y sont impliquées, c’est bon pour toute la société.

Enfin, la construction de consensus est le 3e axe de travail. La CNUCED est une conférence qui réunit 194 Etats membres tous les 4 ans afin de déterminer son mandat : que va-t-on encourager ? Sur quoi va-t-on mettre l’accent ?

Une telle approche intergouvernementale nécessite de développer dialogue et compromis entre pays bénéficiaires et pays donateurs qui ont des intérêts différents. Certains veulent mettre l’accent sur le soutien technique et la digitalisation à tout prix. D’autres veulent que la CNUCED soit avant tout un think thank engagé auprès des pays en développement, formulant des recommandations et à l’avant-garde des combats contre une globalisation mal régulée.

Concrètement, une grande diversité intellectuelle et des approches différentes cohabitent au sein de l’organisation : une approche critique sur l’économie mondiale, ses évolutions et ses effets et en même temps une approche  pragmatique, technique, orientée vers les résultats immédiats sur le terrain.  Je pense qu’il faut vivre et faire vivre la diversité interne, reflet de la diversité qui existe à l’échelle des sociétés.

Et vous là-dedans ?

Je suis la première femme désignée à la tête de l’organisation depuis sa création, ce qui est symbolique de la prise en compte de l’égalité des genres dans la politique de développement. Je suis fière de pouvoir l’incarner.  Le Secrétaire général, Mukhisa Kituyi, est un homme, africain (kenyan), anglophone. Je suis une femme européenne francophone. C’est en soi déjà une belle complémentarité.

Personnellement, j’ai en charge, avec lui, de piloter l’organisation, de la représenter, de créer du lien avec les décideurs politiques, avec la société civile, y compris avec les sociétés civiles du Sud, avec le secteur privé et les organisations diverses qui veulent faire entendre leur point de vue, qui veulent entendre le nôtre, qui veulent qu’on vienne présenter un de nos rapports, présenter ce qu’on peut offrir en termes de soutien, d’assistance technique, de formation.

Je connaissais la CNUCED avant de m’y engager. J’ai découvert de l’intérieur une très belle organisation avec des gens extrêmement engagés qui en veulent, qui sont fiers, qui éprouvent certaines difficultés à faire connaître tout ce que la CNUCED fait et propose, à exister à côté des grandes organisations comme l’OMC par exemple. Nous essayons, et c’est la volonté du Secrétaire général des Nations Unies, Guterres, de coopérer davantage avec les différentes agences des Nations Unies.

Qu’est-ce qui vous a motivée à déposer votre candidature ?

Ce qui m’a motivée à poser ma candidature après 20 ans de politique de première ligne, c’est que je pense qu’aujourd’hui, on a besoin de toutes les forces, de toutes les énergies et de toutes les expériences pour sauver des outils que les nationalismes, les protectionnismes mal pensés et les populismes veulent détruire. Le chemin vers le bien-être général passe par la défense de l’idée que dans ce monde complexe, entièrement interconnecté, il est nécessaire de se parler, de travailler ensemble et d’ouvrir les canaux y compris commerciaux. Si à cause d’une hyper-globalisation mal régulée, on se replie sur soi nous n’y arriverons pas. J’ai donc choisi de prendre la 2e ligne, en amont de la décision politique. Mon statut de fonctionnaire internationale travaillant avec tous les gouvernements m’oblige, et c’est normal, à un certain devoir de réserve. Mais la neutralité de l’organisation ne signifie pas impartialité…

Quels liens, quelles collaborations entre OXFAM et la CNUCED ?

Le commerce mondial, de notre point de vue, et à certaines conditions, sert le développement. D’autres le perçoivent comme une activité indispensable en elle-même dans une économie de marché, engendrant selon les cas et les règles, des gagnants et des perdants, des pertes et des profits. Le profit en soi n’est pas une tare : la question est plutôt son affectation. Même si la CNUCED n’est pas un parti politique ou une organisation sociale, qu’elle n’est qu’un outil au service du développement, son histoire et sa mission orientent ses actions dans le sens d’une meilleure répartition des richesses et d’une plus grande justice sociale dans le monde. Neutralité ne veut pas dire impartialité. Il n’y a pas d’opposition idéologique entre Oxfam et la CNUCED. Nous sommes sur la même galaxie. La globalisation est une réalité et il faut la domestiquer, la rendre plus inclusive et juste. Dire qu’elle n’existe pas ou ne doit plus exister n’a aucun sens, c’est de l’aveuglement. C’est pour ça que je trouve qu’on est extrêmement complémentaires en travaillant à différents niveaux.  La CNUCED effectue son mandat donné par les gouvernements au niveau international au sein des Nations Unies, les parlementaires quant à eux s’occupent du travail législatif dans leur pays, et les organisations comme Oxfam et leurs militants, les activistes qui font partie de la société civile engagée, font leur petit bout de chemin au niveau local en montrant que des alternatives comme le commerce équitable sont possibles et en influençant leurs décideurs.

Mais ce n’est pas gagné ?

Non, c’est certain. Le commerce international est parfois décrit comme un mal pour la société. Ce n’est évidemment pas une simple activité d’échanges entre gens sympathiques ! Le commerce a besoin d’être encadré par les pouvoirs publics. A tous les niveaux.  Nous sommes donc dans un rapport de force permanent qu’il faut construire.

Les paradigmes ont changé et l’époque n’est pas facile à décoder. Les frontières entre le commerce équitable et le développement sont plus floues qu’avant. Quand on parlait du commerce équitable, il y a 40 ans, on parlait quasiment des seuls produits du Sud qui étaient importés. Actuellement, qu’est-ce qui ne vient pas du Sud ?

Aujourd’hui émerge, avec des bonnes et mauvaises pratiques, la coopération Sud-Sud. D’autres grands pays n’attendent pas que les Européens se mettent d’accord. Ils font leur business au niveau du Sud. Nous ne sommes plus dans une relation Nord-Sud mais dans des relations beaucoup plus subtiles avec des acteurs du Sud qui se sont transformés et sont devenus de grandes puissances mondiales telles que la Chine, l’Inde, le Brésil. Dans ce monde complètement modifié, on doit s’interroger sur notre place, notre spécificité, sur les manières dont on commerce, dont on coopère avec des pays qui sont par ailleurs des clients ou des victimes, ça dépend comment on voit les choses, et qui servent ou desservent leurs producteurs locaux. On a intérêt à ne pas se diviser et à rassembler les forces au Nord et au Sud pour installer un rapport de force vers un commerce au service du développement.

En termes de perspectives, si on ne se sait pas toujours comment, on sait au moins vers où on veut aller : les Objectifs du Développement Durable (ODD) sont notre horizon. Et les ODD ce n’est pas rien. Tous les pays y ont souscrit, la société civile a été impliquée. C’est une porte qui s’ouvre. Elle est parfois utilisée à des fins de communication, c’est vrai, mais ce serait dommage de ne pas s’en s’y engouffrer. Je vois aujourd’hui que les ODD sont au centre de toutes les réunions que nous avons entre les agences des Nations unies. Ce n’est évidemment pas parce qu’on en parle que les femmes deviennent les égales des hommes ou que le commerce est partout équitable mais les sujets sont sur la table et les choses bougent de façon sensible. Et c’est bien de s’accrocher à ça.

Oxfam-Magasins du monde pratique le commerce équitable avec le Sud, c’est assez connu, mais maintenant vient s’ajouter le commerce équitable Nord-Nord. Ses militant.e.s veulent aussi participer au mouvement de la transition, lutter contre certaines aberrations du commerce mondial qui font qu’on trouve dans nos supermarchés des haricots, parfois même bios, du Kenya. Des sympathisant.e.s « historiques » critiquent notre modèle de commerce de produits venant de loin. Les tensions et paradoxes traversent notre mouvement. De la CNUCED où vous travaillez qu’en pensez-vous ?

Bien sûr les circuits courts, pour des raisons écologiques, c’est évident. Mais pas sur tout, pas tout le temps, pas n’importe comment…  Aujourd’hui, que ce soit à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, le leitmotiv est le repli sur soi : pas de globalisation, protectionnisme, circuits courts et chacun chez soi.

Nous avons bien évidemment des raisons de ne pas être très heureux de certaines évolutions. Importer du jus de pomme de Chine, cela pose question même s’il est développé par une coopérative équitable et promotrice de valeurs fondamentales. Le danger, cependant, c’est de se retrouver complètement de l’autre côté du balancier. Et c’est un très grand danger, d’abord pour les pays les plus pauvres. C’est un paradoxe car les défenseurs de la globalisation deviennent, de plus en plus, les pays du Sud, ceux-là mêmes qui en ont été les victimes. Même s’ils ont souffert de la globalisation, aujourd’hui ils ont très peur d’en être exclus et ils deviennent des ambassadeurs d’un monde ouvert alors que dans les pays du Nord, on veut se protéger, on veut mettre des barrières douanières pour protéger l’environnement, le social etc. C’est un peu caricatural, mais c’est un paradoxe bien réel.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, la proximité ne se définit pas uniquement en termes de kilomètres. D’ailleurs, pour Oxfam et ses bénévoles c’est évident. Vous travaillez sur la proximité ici et là-bas, y compris entre ceux d’ici et ceux de là-bas. Les gens des magasins du monde ont beaucoup de contacts avec les producteurs via les produits qu’ils vendent, les projets qu’ils font connaître, via les campagnes. Et dans les magasins, ils ne font pas que vendre, ils font vivre tout ça. Les bénévoles qui sont au comptoir font vivre les produits, ils savent d’où ils viennent, quelles coopératives les ont produits, avec quel projet social… C’est une vraie proximité qui n’est pas kilométrique mais qui est solidaire. C’est aussi ça le circuit court, moins d’intermédiaires et des consommateurs qui connaissent les producteurs.

Ça n’empêche pas de réfléchir à l’aspect écologique des produits qui viennent de loin. Cependant la question n’est pas uniquement kilométrique. On peut légitimement penser que faire venir des pommes du bout du monde en Belgique, pays producteur de pommes, pose question. Mais encourager la mise en place de filières plus équitables dans des pays plus lointains permet de développer des filières génératrices de revenus et de développement pour ces pays. Acheter équitable plutôt que d’acheter ses produits tout près mais dans une entreprise qui ne se préoccupe absolument pas des aspects environnementaux ou sociaux de ses productions garde tout son sens.

Je sais que pour beaucoup une tension existe entre le circuit court, le CO2, l’aspect écologique, le climat, et l’équitabilité économique. Je pense qu’écologiquement, socialement et pragmatiquement nous devons travailler sur les deux volets.  Ce n’est pas l’un ou l’autre. On ne peut pas laisser tomber le commerce international. Il continuera avec ou sans nous. Il va se développer autrement sans nous. Si l’on n’exerce pas des pressions dans les accords commerciaux comme le CETA ou dans des approches de producteurs à consommateurs même lointains, le marché va se centrer sur le profit à court terme.

L’un des aspects incontournables de la gobalisation est l’interconnectivité, vous en parliez tout à l’heure. La digitalisation est une des priorités de la coopération belge. Est-ce le cas également pour la CNUCED ?

La digitalisation est un défi pour les pays du Sud. Ils ne sont pas bien connectés, ils n’ont pas non plus leurs propres distributeurs de connectivités, ils sont dépendants des satellites des autres. Cette grande dépendance peut être problématique. Les Européens ont d’ailleurs construit Galileo pour être indépendants des USA, du GPS américain.

Cette interconnectivité se développe et on voit aujourd’hui de plus en plus d’habitants des pays en développement, surtout des jeunes extrêmement connectés, demandeurs de travailler avec d’autres et d’échapper aux circuits qui leur sont imposés.  C’est porteur d’autre chose.  Le Cap Vert, un pays sorti de sa phase PMA2, par exemple, a relevé des défis incroyables via la digitalisation et la connexion. Il en a fait, comme pays insulaire, une question de survie et de développement économique. Au Cap Vert, des espaces de wifi libre sur les places ont été mis en place. Les jeunes s’y connectent avec leur ordinateur ou leur GSM. La fabrication des GSM avec le coltan extrait par des mineurs parfois esclaves est évidemment contestée et contestable. Il n’y a, cependant, pas de raison que nous soyons les seuls à avoir accès à ces outils.

La connexion des jeunes de ces pays où la démographie est gigantesque nourrit les rangs de la migration. Ceux qui se noient dans la méditerranée ne viennent pas tous de pays en guerre, ils ne sont pas tous Syriens. Ils ont eu accès à certaines choses, ils ont vu qu’il y avait moyen de vivre mieux. Ils ont envie de sortir de la misère, ils veulent leur part du gâteau. Est-ce qu’on peut leur dire: « Restez dans votre misère » ?

La digitalisation nourrit la migration mais elle permet aussi aux jeunes d’entreprendre et d’ouvrir de nouveaux marchés, de bypasser des  intermédiaires, de la bureaucratie, de la corruption ou du favoritisme, de s’adresser en direct à des clients. Le monde appartient à tout le monde. Il n’y a pas de raison que des gens soient condamnés à rester hors du monde parce que certains, au Nord, l’ont décidé.

Quel message souhaitez-vous envoyer aux bénévoles ?

Je crois vraiment que nous avons plus que jamais besoin de bénévoles, de gens engagés dans les magasins du monde et ailleurs, de gens qui réalisent, qui veulent savoir, qui veulent comprendre. Quand vous vous engagez à Oxfam-Magasins du monde, vous ne le faites pas seulement pour faire la caisse, vous savez dans quoi vous vous engagez, vous avez envie de comprendre la complexité du monde.

C’est déjà en soi un trésor que des citoyens, pas du tout professionnels, économistes ou spécialistes, veuillent comprendre, acceptent que la réalité est complexe, et fassent leur part.

Ensuite, Oxfam est un mouvement qui a acquis sa légitimité depuis des décennies, qui fait partie de la société civile, qui peut influencer au niveau mondial tout en ayant un rôle au niveau local. Ce n’est pas rien. La fédération des énergies et des magasins, partout sur le territoire, donne une force de frappe non négligeable. Même si les magasins du monde, comme la CNUCED, ont une longue histoire derrière eux et ont peut-être parfois une image un peu poussiéreuse, nos deux organisations se sont aussi adaptées, ont évolué avec le contexte. L’enjeu pour vous, comme acteurs de débats et d’actions, ainsi que pour nous à une échelle plus grande, c’est de continuer à évoluer et d’éviter le piège d’être des petits acteurs sympas. Nous devons être fiers de produire du contenu, de la réflexion et d’agir sur un mode qui est celui d’aujourd’hui et qui s’adapte à la complexité du monde.

Aussi, je pense qu’on a intérêt à ne pas se diviser et à rassembler les forces. D’autres mouvements existent avec lesquels on peut se rejoindre, pas toujours sur tout. Je me réjouis qu’aujourd’hui, des mouvements plus historiques comme Oxfam et d’autres existent à côté de petits mouvements parfois plus éphémères. Les défenseurs des circuits courts ou les acteurs de la transition, par exemple, peuvent s’ouvrir au commerce international et à la manière de le réguler. Des initiatives naissent partout, aussi dans le Sud. C’est encourageant de voir des citoyens qui s’engagent un peu partout sous différentes formes. L’espoir est là, des gens se mettent debout, veulent faire bouger les acteurs politiques, veulent faire bouger les acteurs privés.

Les discours changent, les lignes bougent. Aujourd’hui, on entend des discours disant que l’austérité n’a pas les effets escomptés y compris au FMI et à la Banque mondiale. Nous devons faire des alliances avec ce qui bouge et aller là où les forces positives se trouvent. Parfois il s’agit d’alliances à géométrie variable. Ce n’est pas grave, c’est bon de rappeler qu’on est là pour quelque chose de plus haut. Sinon, on reste à la maison et on vote pour un parti nationaliste populiste, on est bien tranquille devant sa télévision et on passe à côté de sa vie !

Conclusion

La CNUCED est née, comme Oxfam-Magasins du monde, il y a plus de quarante ans. Les deux organisations étaient portées par les mêmes valeurs, par l’idée que le commerce devait être un outil de développement : regards croisés issus du Nord (Oxfam) et issus du Sud (la CNUCED) pour construire le monde de demain plus juste.

Les deux organisations évoluent, s’adaptent aux évolutions du monde, gardent les mêmes ambitions. Elles rencontrent des difficultés semblables et doivent renourrir et recultiver la fierté de réfléchir et d’agir à transformer, faire évoluer notre modèle économique.

Isabelle Durant met en avant

  • la complémentarité d’une organisation mondiale telle la CNUCED et des organisations de la société civile comme Oxfam-Magasins du monde : l’une agit au niveau global alors que l’autre est sur le terrain local ;
  • le fait que le commerce continuera d’exister quoiqu’il arrive et que l’enjeu, comme il y a 40 ans, est d’en faire un outil de développement et donc de redistribution plus juste ;
  • l’importance de la force de frappe et d’influence des organisations de la société civile ;
  • la nécessité de construire des alliances parfois à géométrie variable avec en point de mire les ODD et notamment avec les acteurs de la transition;
  • l’importance de l’engagement de citoyens qui réfléchissent, qui veulent comprendre la complexité et qui agissent.

« Oxfam, ses produits équitables, ses magasins et son mouvement de sensibilisation des citoyens et des consommateurs a une histoire, un passé et un présent assez proches de ceux de la CNUCED en terme de valeurs et de positionnement pour le développement par le commerce…équitable.

Équitable, inclusif, tout cela serait-il devenu “mainstream”. Oui, sans doute dans le discours, même dans les intentions. Dans les faits, il y a encore un sacré chemin. Dans le mode d’achat des consommateurs autant que dans la volonté politique et la vision des décideurs pour transformer le modèle économique.» 3

Propos recueillis par Marie-Bruno Zweerts

Montrer 3 notes

  1. L’économie de subsistance est une forme d’organisation économique où règne la satisfaction directe des besoins matériels, notamment via l’autoconsommation. C’est « vendre ses salades à ses voisins ».
  2. PMA : Pays moins avancé
  3. Isabelle Durant, post Facebook du 11/09/2017

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