achACT et Oxfam-Magasins du monde : deux approches complémentaires pour une filière textile plus juste et plus durable

Réalisée au moment où Oxfam-Magasins du monde (OMDM) lance sa campagne « Slow Fashion – Une autre mode est possible », cette analyse présente tout d’abord la stratégie de la plate-forme AchACT (Actions Consommateurs Travailleurs). Après une interview de Carole Crabbé, coordinatrice d’AchACT, les objectifs de la campagne d’OMDM sont exposés. L’analyse montre en quoi ces deux actions sont différentes et complémentaires.

À l’heure où Oxfam-Magasins du monde (OMDM) lance sa campagne « Slow Fashion – Une autre mode est possible », nous avons voulu en savoir plus sur la stratégie de la plate-forme AchACT et voir en quoi celle-ci diffère de celle d’OMDM. Après une interview de Carole Crabbé, coordinatrice d’AchACT, nous analyserons les objectifs de la campagne d’OMDM.

Interview de Carole Crabbé

Comment les filières textiles sont-elles contrôlées ? Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?

Carole Crabbé : Il faut d’abord préciser que  nous travaillons sur l’habillement. Nous n’avons donc pas une vision globale de la filière textile puisque nous ne travaillons pas sur ce qui se passe en amont de la confection.

Les contrôles des usines textiles sont principalement d’ordre privé. Ils sont effectués par des sociétés d’audit sur demande des donneurs d’ordre, c’est-à-dire souvent les marques. Ces audits se font donc dans une logique de prévention: les marques tentent ainsi d’éviter que leur image puisse être altérée par des critiques. Mais cette démarche volontaire a montré ses limites : malgré le très grand nombre d’audits réalisés chaque année, on ne voit pas de progrès sensible dans les conditions de travail.

L’exemple le plus frappant, c’est l’effondrement du Rana Plaza : avec  la campagne internationale « Vêtements Propres »1, nous avions développé un protocole de prévention avec les syndicats qui n’avait été signé que par deux entreprises du Bangladesh. Il a fallu attendre la multiplication d’accidents et d’effondrements jusqu’à la catastrophe du Rana Plaza, très médiatisée, pour voir enfin ce même protocole d’accord être signé par plus de 200 marques.

La stratégie des marques est toujours basée sur la maximisation du  profit, obtenue notamment par la sous-traitance de la production, avec une dilution des responsabilités à tous les niveaux.

Mais les lois et les conventions internationales de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) ne prévoient-elles pas, elles aussi, des contrôles contraignants ?

Carole Crabbé : Oui, le contrôle des autorités publiques – qui découle des lois sociales et des normes de l’OIT – devrait être le premier à être mis en place. Mais certains gouvernements n’ont pas ratifié les conventions ou n’ont pas mis en place les arrêtés d’exécution. Les autorités ne mettent pas les moyens qu’il faut pour assurer l’inspection, malgré l’existence de lois. Par exemple, il n’y avait qu’environ 80 inspecteurs pour des milliers d’usines au Bangladesh, avant l’effondrement du Rana Plaza.

La catastrophe du Rana Plaza a-t-elle provoqué un changement d’attitude de la part des marques et des consommateurs ?

Carole Crabbé : L’effondrement du Rana Plaza a eu un énorme impact médiatique : 1.5 million de personnes ont signé une pétition pour la prévention et l’indemnisation des victimes. C’est ce qui a amené plus de 200 marques à signer le protocole de prévention. Mais à un an de la fin de cet accord (d’une durée de 5 ans), seulement 64 usines ont réellement mis leurs usines totalement aux normes, sur un nombre total de 2000 usines. On est loin du compte…

Le risque du « business as usual » est présent. Il faut vraiment créer un rapport de force, en donnant plus de voix aux syndicats locaux, en mobilisant l’opinion publique.

Comment agissez-vous pour maintenir la pression sur les marques ?

Carole Crabbé : Après 20 ans d’échecs d’accompagnement des marques dans des accords volontaires, notre stratégie est basée sur la régulation, notamment via l’obligation de transparence. Cela passera par un cadre légal de responsabilisation des entreprises, tant au niveau international que national.

Nous basons nos actions sur les principes directeurs des Nations Unies sur les entreprises et les droits humains, fondés sur trois piliers :

  • – l’obligation des Etats à protéger les citoyens de violations des droits humains (pas uniquement leurs citoyens mais toute personne qui risque d’être impactée par les agissements d’une entreprise établie dans leur pays) ;
  • – la responsabilité des entreprises à respecter les droits humains, c’est-à-dire à « faire preuve de diligence raisonnable ». Chaque entreprise doit mettre en place un système pour évaluer l’impact de ses pratiques et rendre des comptes ;
  • – le troisième pilier, un peu oublié, impose de « réparer » les violations des droits humains, par exemple d’indemniser les victimes du Rana Plaza, d’aider les victimes à accéder à la justice. Là, on n’est nulle part.

On est donc dans un nouveau cadre, pas encore contraignant, mais qui donne des lignes directrices.

Mais, à côté de cette dimension juridique, notre stratégie est également de partir de la base, des organisations locales de travailleurs, avec la volonté de les mettre en rapport direct avec les donneurs d’ordre, leurs clients, c’est-à-dire les marques.

La Campagne Vêtements Propres (Clean Clothes Campaign)

La Clean Clothes Campaign (CCC) veille à ce que les droits fondamentaux des travailleurs de l’habillement soient respectés. Pour atteindre cet objectif, la CCC veut éduquer et mobiliser les consommateurs, fait pression auprès des entreprises et des gouvernements et offre un soutien direct aux travailleurs qui défendent leurs droits et exigent de meilleures conditions de travail. La CCC  réunit des syndicats et des ONG couvrant un large éventail de points de vue et d’intérêts tels que les droits des femmes, le plaidoyer auprès des consommateurs et la réduction de la pauvreté.

AchACT

En Belgique francophone, la plateforme AchACT (Actions Consommateurs Travailleurs) est composée de 23 organisations. Il s’agit de syndicats, d’ONG, d’organisations de consommateurs, de femmes, de jeunes, de commerce équitable, de défense des droits humains. Une organisation similaire existe également en Flandre, la Schone Kleren Campagne.

– Quels sont les moyens concrets pour un citoyen / consommateur d’agir en Belgique ou ailleurs ?

Carole Crabbé : Nous pouvons agir individuellement ou collectivement. Au niveau individuel, un moyen très simple et efficace est de signer des pétitions ou des actions urgentes. Dans environ 50% des cas, ces actions ont porté leurs fruits. Cela contribue directement par exemple à la libération de militants chinois emprisonnés ou à la réintégration de délégués syndicaux qui avaient été licenciés.

Après deux ans de mobilisation,  grâce notamment à des pétitions, nous avons eu gain de cause et obtenu 30 millions de dollars pour le Fonds d’indemnisation des victimes du Rana Plaza.

En tant que citoyen, on peut aussi demander plus de cohérence de nos autorités publiques en termes de marché public. Il y a encore trop peu de critères sociaux dans les cahiers de charge réalisés par les communes, notamment pour les vêtements de travail, alors que la loi l’autorise.

Le consommateur lambda peut aussi s’informer sur les pratiques des marques. Nous avons mis en place avec Ecoconso et Amnesty une application qui permet de taguer des sites web commerciaux lors d’achats sur internet. Mais comme l’achat de vêtements est surtout un acte impulsif, cela n’aura sans doute qu’un impact limité. D’où la nécessité d’avoir une réflexion plus large sur le sens de nos achats : on peut privilégier des vêtements plus durables en évitant la logique de la « fast fashion », choisir des alternatives (customisation, seconde main, créer ses vêtements), opter pour l’achat de vêtements équitables avec Oxfam ou la location (voir l’exemple de TALE ME)…

Enfin, à côté des actions individuelles, nous proposons des achats collectifs : nous avons par exemple encouragé les kots de Louvain-la-Neuve à utiliser une plateforme en ligne (Fair Wear LLN) de demande de prix auprès d’imprimeurs qui travaillent avec la Fair Wear Foundation pour personnaliser leurs pulls de kots. Ça s’accompagne d’une sensibilisation. Ce système pourrait aussi s’appliquer aux associations, clubs de sport, écoles, entreprises…

La campagne « Slow fashion » d’Oxfam-Magasins du monde

La campagne d’Oxfam-Magasins du monde, lancée en octobre 2017, vise en priorité à sensibiliser le grand public sur la nécessité de changer nos modes de consommation en matière d’habillement, étant donné leur impact sur l’environnement et sur les conditions de vie des travailleurs du Sud, plus particulièrement en Inde.

Plus concrètement, la campagne cherche avant tout à créer des espaces de débat citoyen autour des questions de travail décent au sein des chaines d’approvisionnement textiles, tout en contribuant au développement d’alternatives (ce que l’on peut appeler la « slow fashion » au sens large, i.e. le commerce équitable, éthique, biologique, local ou de seconde main). L’idée est de démontrer que ces alternatives, même si elles sont perfectibles et inégales, contribuent ensemble à « tisser » un vêtement de demain plus durable.

Deux grandes activités sont programmées au cours de cette campagne :

  • Le « Slow Fashion Day » (SFD), qui aura lieu le 5 mai 2018. Il s’agit d’un événement festif rassemblant différentes activités (débats, expos, présentations d’alternatives, défilé,…) sur le modèle de la Fair Fashion Fest de Gand.
  • Une campagne de financement participatif (crowdfunding) visant principalement au lancement d’une nouvelle gamme de tee-shirts bio et équitables, tout en soutenant financièrement le partenaire fournisseur indien. Ce dernier, Mila FT Clothings, combine notamment un bon suivi de sa chaine d’approvisionnement, un projet social ambitieux (en particulier au niveau des salaires, proches du salaire vital de l’AFWA), et des produits (tissés) de qualité (très faible taux de rejets) et en petits volume.

Pourquoi développer une nouvelle gamme de t-shirts ? Oxfam-Magasins du monde (OMDM) a fait le constat qu’il n’existait pas en Belgique de réelle offre en vêtements et produits textiles éthiques et durables2. Pour OMDM, il est donc essentiel de développer une filière textile éthique, transparente et durable pour le marché belge. Mais une telle entreprise ne s’improvise pas et demande des moyens considérables. À son niveau, OMDM veut d’abord tester la faisabilité sur une petite échelle, à travers la production d’une nouvelle gamme de t-shirts équitables et bio, suite à un crowdfunding en faveur de Mila Fair Trade Clothing, une organisation indienne de petite taille qui ambitionne le 100% équitable et bio.

Tout au long de la campagne, les équipes locales d’Oxfam-Magasins du monde (et notamment les équipes du réseau « seconde main ») porteront la sensibilisation et le soutien au crowdfunding à travers des stands, des cinés-débats, des défis… La campagne mettra aussi en avant des actions de plaidoyer, en relayant les appels d’AchACT (pression sur les marques et les gouvernements) et d’autres associations (la campagne « Vêtements clean » de Solidarité Mondiale, le manifeste d’Oxfam pour une économie humaine…).

Conclusion

À travers cette analyse, nous comprenons qu’AchACT se concentre essentiellement sur la partie « confection » de la filière textile. Leur stratégie vise à obtenir plus de régulation à cette étape de la filière, notamment par le renforcement du cadre légal de responsabilisation des entreprises, tant au niveau international que national. Pour atteindre cet objectif, AchACT recourt notamment à des campagnes de sensibilisation, à des appels urgents (pétitions,…), à des actions médiatiques et à la mise en place ou au soutien d’alternatives de consommation (comme l’action « Fair Wear LLN » ou celle encourageant les communes à acheter des vêtements de travail fabriqués dans de bonnes conditions).

Cette stratégie est complémentaire avec celle adoptée par Oxfam-Magasins du monde (OMDM) dans le cadre de sa campagne « Slow fashion – Une autre mode est possible » :

  • Comme AchACT, Oxfam dénonce les travers de l’industrie conventionnelle liée à la « fast fashion » mais l’organisation veut aussi mettre en valeur l’ensemble des alternatives qui s’offrent aux citoyen.ne.s : réparation, customisation ou location de vêtements, seconde main, troc, dons, upcycling, création de vêtements selon des critères sociaux et environnementaux plus stricts… Toutes ces alternatives souvent regroupées au sein du mouvement « slow fashion » constituent un levier concret pour mettre en place une mode plus juste et plus durable. C’est avec cette mobilisation citoyenne, ancrée au niveau local, qu’Oxfam veut sensibiliser et agir.
  • Comme AchACT, Oxfam veut améliorer la transparence et le respect des normes sociales par les entreprises de confection du textile. Mais la spécificité d’Oxfam-Magasins du monde, via le commerce équitable, est de soutenir directement des partenaires/producteurs du Sud qui s’inscrivent dans le respect des normes sociales et environnementales et veulent aller plus loin que l’industrie conventionnelle.
  • Les outils d’AchACT et ceux produits par OMDM sont complémentaires et permettent de sensibiliser un large public. La campagne « Slow fashion – Une autre mode est possible » est également portée par les jeunes d’Oxfam en action (enseignement supérieur et universitaire) ainsi que par les JM Oxfam (enseignement secondaire). Cela permet de sensibiliser les jeunes, souvent grands consommateurs de mode, aux enjeux qui se cachent derrière l’industrie textile et aux alternatives qui existent.
  • Enfin, grâce à son réseau de magasins de seconde main, Oxfam-Magasins du monde met en place une alternative à la surconsommation de vêtements et permet à des populations défavorisées d’avoir accès à des vêtements de qualité à un prix modéré.

Oxfam-Magasins du monde est membre d’AchACT et les deux organisations sont en contact régulier pour coordonner leurs actions. Gageons que cette collaboration permettra de sensibiliser un plus grand nombre de citoyen.ne.s à opter pour une mode plus durable et plus socialement responsable.

Propos recueillis par Roland D’Hoop

 

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