Normes d’excellence ou normes d’exclusion ? Quand un projet d’inclusion se fait exclure… ou, comment une petite ONG « Village du monde » se fait exclure du secteur de la coopération

Une petite ONG située à Cuesmes se voit retirer son agrément et perd deux ETP parce qu’elle n’a pas réussi un screening analysant ses capacités de gestion. Ce screening élaboré et appliqué par des multinationales de consultance (BDO et Deloitte) basait son jugement sur des critères de sélection venus du management privé, critères fortement éloignés des principes de solidarité et de coopération au développement. Conséquence : des enfants se voient retirer des outils qui les aidaient à comprendre qui ils sont et dans quel monde ils vivent.

Nous avons rencontré Jean-Pierre Griez, l’un des fondateurs de l’asbl Le Coron et du Village du Monde. Après en avoir été animateur et coordinateur, il est aujourd’hui retraité mais toujours administrateur.

Oxfam-Magasins du monde : Comment le projet « Village du Monde » a-t-il démarré ?

Jean-Pierre Griez – Au départ de ce projet il y avait l’asbl Le Coron, créée en 1985. Elle organisait, et organise toujours, une école de devoirs et des ateliers créatifs, donc des activités destinées aux enfants et aux jeunes de l’école primaire jusqu’à 14 ans. La plupart de ces enfants viennent de familles immigrées et nous avons voulu répondre plus spécifiquement à leur besoin de comprendre qui ils sont et pourquoi ils sont là. On a commencé par un travail sur l’habitat, d’où le nom du projet « Village du Monde ». En 1996, on a obtenu l’agrément comme ONG et on l’a conservé jusqu’à l’année dernière.

« Village du Monde » a donc fonctionné pendant 20 ans… en proposant quels types d’activités ?

JPG – Nous proposions plusieurs modules : des ateliers d’immersion, des jeux, des films réalisés par les enfants, des activités en lien avec le Centre d’expression et de créativité, etc. Ces modules permettaient de traiter de thèmes comme les migrations, le commerce inéquitable, la citoyenneté, la solidarité. Une bonne partie de notre travail consistait à recevoir des classes d’écoles de la région pour des journées éducatives : nous organisions entre 70 et 80 journées par an. C’était aussi une façon de permettre à des jeunes de découvrir qu’il existe des milieux différents du leur. Par exemple, une classe d’une école assez huppée est venue jusqu’ici en bus du TEC, et rien que ça c’était déjà une découverte pour les enfants. Ici, ils ont pu voir des films réalisés par d’autres enfants à propos de leurs origines, de leur histoire et de leur vie.

Pour vous, il est nécessaire de créer plus de mixité sociale, le système scolaire en a besoin ?

JPG – Dans notre domaine d’activité, les inégalités du système scolaire sautent aux yeux ! Quand le même jour on organise la visite d’une école huppée de la région, puis l’école de devoirs habituelle avec les enfants du quartier, on ne peut pas ignorer que l’enseignement est « à deux vitesses ». L’étendue du vocabulaire des enfants, par exemple, est terriblement différente. Le manque de mixité sociale, ça veut dire que les uns ignorent comment vivent les autres, et de l’ignorance on passe vite au rejet. Les écoles où nos modules passaient le mieux étaient celles qui vivaient déjà de la mixité en interne.

Comment faites-vous le lien entre ce constat et les rapports Nord-Sud ?

JPG – L’inégalité Nord-Sud se double d’une inégalité ici ! C’est devenu banal de le dire, mais on ne peut pas agir localement si on n’a pas une vision globale, et réciproquement. Au Sud comme au Nord, il faut favoriser la citoyenneté, donner la parole à tous. Et les écoles les plus pauvres devraient disposer de plus de moyens que les autres pour avancer dans cette voie parce qu’elles ont un plus long chemin à parcourir. Notre but, c’est de donner aux enfants – à tous les enfants – des outils pour comprendre le monde : vocabulaire, histoire, etc. Pour prendre un exemple, le vote d’extrême-droite s’explique notamment par le manque de connaissances à propos de l’histoire coloniale. Nous avons travaillé en partenariat avec de grandes ONG qui nous disaient qu’on leur permettait justement de faire le lien entre global et local. On leur apportait un ancrage social de quartier qui était en résonance avec des réflexions plus globales. Ils avaient parfois l’impression que des grandes campagnes comme 11.11.11 passaient au-dessus de la tête des gens de milieux plus populaires, adultes comme enfants. Nous, on a organisé des actions avec les parents des enfants de l’école de devoirs, par exemple, comme des rencontres avec les sans-papiers afghans qui occupaient une église des environs, ou avec des témoins venus de Philippines, de Gambie, etc.

Venons-en à ce « screening » qui a abouti au retrait de votre agrément comme ONG…

JPG – C’était il y a un an et demi, mais quand j’y pense je ressens toujours une certaine amertume, et même une amertume certaine… Notre reconnaissance comme ONG avait été difficile, ensuite on a fait nos preuves pendant 20 ans, et puis ça nous est tombé dessus ! En réalité, on le sentait venir. Depuis quelques années, on avait l’impression qu’on essayait de nous faire rentrer dans un moule qui ne nous convenait pas. On a fait ce screening en sachant qu’on avait peu de chances de le réussir, c’était un gros travail qui nous a pris beaucoup de temps. Un temps qu’on a perdu pour d’autres tâches. Temps perdu, mais aussi argent perdu parce qu’on a fait appel à des experts extérieurs pour rédiger certains volets. Mais nous ne sommes pas les seuls à qui c’est arrivé ! Tout le secteur a été évalué par une firme de consultance privée qui est venue avec des critères élaborés pour des entreprises marchandes, des critères mesurables, chiffrés, qui ne laissaient pas de place au qualitatif. On nous a jugés sur l’utilisation de certains logiciels, sur nos pratiques managériales, ce genre de choses, mais sans s’occuper de ce que nous faisions sur le terrain. Par exemple, que pourrait bien signifier la « gestion des risques » dans une association comme la nôtre et dans une ONG en général? Ou encore : comment aurions-nous pu démontrer que nos ressources propres allaient augmenter alors que, petite association dans une des régions les plus pauvres du pays, nous n’en avons pratiquement pas ?

Pour nous aussi, à Oxfam-Magasins du monde, ce screening a été une épreuve, même si nous avons finalement réussi à garder notre agrément. Pour les très petites ONG, c’était mission impossible.

JPG – La culture de l’excellence, en pratique, c’est aussi la culture de l’exclusion. Tout ce qui ne rentre pas dans les normes est disqualifié. Au Chili, les salaires des enseignants sont proportionnels aux résultats de leurs élèves : les enseignants recherchent donc les quartiers riches avec des bonnes écoles, ce qui discrimine encore plus les pauvres. Une petite association comme la nôtre répondait aux besoins particuliers d’un public particulier, avec peu de moyens, mais n’avait aucune chance dans une compétition avec les grosses ONG. Parce que c’était bien d’une compétition qu’il s’agissait, une sorte de « benchmarking », de « ranking ».

Comment le travail d’une petite ONG telle que la vôtre aurait-il dû être évalué ?

JPG – Les petites ONG peuvent développer des expériences innovantes et travailler à l’échelle locale, l’échelle du quartier. C’est bien ce que nous faisions, mais jamais un inspecteur de la DGD (la Direction générale Coopération au développement et Aide humanitaire, qui a organisé ce screening) n’est venu voir nos activités sur place. Alors qu’à côté de ça nous avons de très bons rapports de la Communauté française, qui vient régulièrement nous rencontrer ici. On aurait pu par exemple prendre en compte dans notre évaluation le fait que, grâce à notre travail, des enseignants intègrent les questions Nord-Sud dans leurs cours… Mais les critères utilisés portaient sur l’efficience, l’efficacité, etc., bref la manière de faire le travail mais pas le sens de ce travail.

Il y a donc un risque de perte de sens à cause de l’usage de ce type de critères ?

JPG – Le problème principal, c’est que ces critères ne permettent pas de prendre en compte le long terme. Ils favorisent les ONG qui ont une bonne maîtrise des concepts, du vocabulaire, des références en vigueur dans les entreprises, alors que cette maîtrise ne signifie en rien que ces ONG font avancer les choses dans la bonne direction. On parle de transparence, de bonne gouvernance, mais on rend au contraire les choses obscures, trop compliquées pour le commun des mortels. Même constat pour la comptabilité, qui est devenue incompréhensible pour le citoyen lambda. En fait, c’est un peu la même chose qu’au Sud : on veut que les projets viennent des gens, de la base, mais ils doivent correspondre à des critères prédéfinis que les gens ont du mal à comprendre.

La plupart des ONG ont très mal vécu ce screening, surtout les petites et les moyennes, mais il n’y a pas eu de mouvement de protestation. Pourquoi ?

JPG – Je ne peux pas répondre à la place des autres mais je pense que plusieurs choses ont pu jouer. Certains ont pu culpabiliser, penser que c’était de leur faute, sans se rendre compte que c’était un problème plus général. D’autres ont eu au contraire une réaction de fierté, estimant qu’ils étaient au-dessus de tout ça. Et puis c’est difficile de réclamer de l’argent pour soi, pour son salaire, et pas pour le Sud. Il y a une forme d’autocensure. Des différences d’appréciations entre les ONG flamandes et leur fédération et les francophones peuvent aussi expliquer, en partie, ce manque de réaction du secteur. Les ONG flamandes qui sont généralement plus grandes que les francophones risquaient moins de ne pas satisfaire au screening que celles du Sud du pays. Cela s’est vérifié puisqu’au terme du processus, sur les 29 ONG qui n’ont pas reçu leur accréditation, seules 4 sont flamandes. Au total, le rouleau compresseur a bien fonctionné : les grosses ONG n’avaient pas de raison de s’opposer à ce screening et les petites n’en avaient pas les moyens. Le résultat, c’est la mort de projets originaux et créatifs qui répondent à des objectifs particuliers qu’on ne peut aborder qu’à petite échelle.

Conclusion

Une recherche en cours d’ITECO1 montre que l’éducation au développement éprouve des difficultés à s’adresser à d’autres publics que ceux de la classe moyenne. L’ONG Village du Monde était une des rares ONG dont le cœur de cible était un public précaire. Elle répondait à des besoins fondamentaux comme de permettre aux enfants de comprendre d’où ils viennent, de se poser des questions à propos des inégalités dans leur propre pays, la Belgique, de faire le lien avec celles vécues par les populations du Sud et de rendre compte de leurs vécus et apprentissages en utilisant des modes d’expression diversifiés faisant appel à leur créativité. Elle permettait également de faire entrer l’ECMS2 dans des écoles moins favorisées.

Cependant, l’organisation n’a pas été jugée sur ce qu’elle faisait, sur ses réalisations, mais sur sa capacité à rentrer dans un moule façonné sur un modèle appliqué aux entreprises privées dont la finalité est de faire du profit. Modèle qui, on ne doit plus le démontrer, renforce les inégalités partout dans le monde.  Ce n’est pas par hasard si les 2 entreprises de consultance chargées d’auditer les ONG font partie des structures les plus importantes au monde dans les secteurs de l’audit. Ces groupes d’audit produisent des normes organisationnelles, gestionnaires et culturelles basées sur une logique financière et sur la culture de la haute performance. Ce modèle est celui qui par le monde, impose de vivre dans un univers de compétition généralisée, impose d’être toujours plus performant et dont la performance se mesure non pas à la qualité intrinsèque de ce qui est réalisé mais bien sur le degré d’adhésion aux objectifs financiers3.

L’audit (le screening) a ainsi évalué la capacité de Village du Monde, à se conformer aux normes de gestion définies et mesurées par deux des quatre plus grands groupes d’audit financier mondiaux. Il n’avait pas pour objectif de mesurer la qualité du travail de l’ONG ni sa pertinence aux regards des besoins auxquels elle s’est assignée de répondre.

La coopération belge, en procédant à l’évaluation des ONG par ce processus et via ces sociétés d’audit

  • en la confiant à un acteur privé, se dépossède de sa mission d’évaluer les organisations qu’elle finance au regard des critères qu’elle décide ;
  • met les ONG en compétition en privilégiant celles dont les ressources leur permettent d’en consacrer à se conformer aux exigences des auditeurs délaissant par là même les missions pour lesquelles elles reçoivent de l’argent public ;
  • uniformise le secteur alors même qu’elle dit considérer les complémentarités et synergies comme critères essentiels d’un programme de coopération de qualité ;
  • exclut les associations plus petites et divergentes qui, comme le Village du Monde, en sortant des sentiers battus, peuvent amener créativité, innovation, souffle et réflexivité à tout le secteur

Le Village du Monde, qui s’est donné la mission de lutter contre les inégalités, se voit ainsi exclure du monde des ONG par l’application d’un modèle qui exclut et renforce les inégalités.

Au Nord comme au Sud, c’est de compréhension et d’inclusion qu’on a besoin, pas de rendement et de compétition.

Véronique Rousseaux

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  1. « Comment arrive-t-on à avoir le même nombre de petits pois dans toutes les boîtes de conserve ? » in Antipode, n°214, septembre 2016
  2. Éducation à la Citoyenneté Mondiale et Solidaire
  3. Voir à ce sujet : de Gaujelac V., Hanique F. ; Le capitalisme paradoxant, un système qui rend fou ; Seuil, 2015

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